Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2311381

jeudi 28 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2311381
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 décembre 2023, M. B D, se présentant comme M. F E, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 décembre 2023 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jours de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

-il est insuffisamment motivé ;

-il lui a été notifié dans une langue qu'il ne comprend pas ;

-l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-la décision de ne pas accorder un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Cuilliez, représentant M. D, qui reprend et développe les moyens de la requête et soulève, en outre, celui tiré de la méconnaissance de l'interdiction de prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'une personne ayant déposé une demande d'asile dans un autre pays européen,

- et les observations de Me Hacker, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête.

Considérant ce qui suit :

1. Le requérant se présente comme M. F E, né le 13 janvier 2001 à Gaza (Territoires palestiniens), de nationalité palestinienne. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la consultation de la base de données Eurodac, qu'il a demandé l'asile auprès des autorités néerlandaises le 23 mars 2020 et que ses empreintes ont été relevés par les autorités allemandes le 15 septembre 2020, puis de nouveau par les autorités néerlandaises le 14 novembre 2020, et qu'il est connu des autorités néerlandaises comme M. B D, né le 31 janvier 1994, de nationalité algérienne. Compte-tenu, d'une part, de ce que la demande d'asile de l'intéressé a été instruite par les autorités néerlandaises jusqu'au terme de la procédure et, d'autre part, de ce qu'il ressort du procès-verbal de son audition par les services de police qu'il est incapable de décrire correctement le drapeau palestinien, d'indiquer quelles monnaies ont cours à Gaza ou d'expliquer précisément comment il a réussi à quitter son pays, il doit être considéré que sa véritable identité est M. B D, ressortissant algérien.

2. M. D demande l'annulation de l'arrêté du 23 décembre 2023 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant trois ans.

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, Mme G C, signataire de l'arrêté attaqué, disposait d'une délégation à cet effet, consentie par le préfet du Nord par arrêté du 20 septembre 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire manque donc en fait.

4. En second lieu, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des circonstances de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque donc en fait.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () d) reprendre en charge () le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre. " Aux termes du paragraphe 4 de l'article 24 du même règlement : " Lorsqu'une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point d), du présent règlement dont la demande de protection internationale a été rejetée par une décision définitive dans un État membre, se trouve sur le territoire d'un autre État membre sans titre de séjour, ce dernier État membre peut soit requérir le premier État membre aux fins de reprise en charge de la personne concernée soit engager une procédure de retour conformément à la directive 2008/115/CE () ". Il résulte de ces dispositions que l'administration a le choix, s'agissant d'un étranger sans titre de séjour dont la demande de protection internationale a été rejetée de manière définitive dans un autre Etat membre, entre engager une procédure de transfert vers cet Etat et engager une procédure de retour, dont font partie les obligations de quitter le territoire français.

6. Il résulte des pièces du dossier que la demande de protection internationale présentée par M. D auprès des autorités néerlandaises a été rejetée définitivement par une décision juridictionnelle du 22 juillet 2020. S'il a ensuite présenté une demande d'asile auprès des autorités allemandes, celles-ci n'ont pas décidé d'examiner cette demande mais ont procédé à son transfert aux autorités néerlandaises. Dès lors, le requérant se trouve dans la situation prévue par les dispositions citées au point précédent du paragraphe 4 de l'article 24 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, et le préfet a pu, sans erreur de droit, l'obliger à quitter le territoire français.

7. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti de précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.

Sur la légalité de la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D, qui ne peut justifier être entré régulièrement en France, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et qu'il ne peut pas présenter de documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Dès lors, en l'absence de toute circonstance particulière dont ferait état l'intéressé, il résulte des dispositions citées au point précédent que le préfet a pu légalement considérer qu'il existait un risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français et, pour ce motif, décider de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations n'est pas assorti de précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.

Sur la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

12. Il ressort des pièces du dossier que M. D, qui ne fait valoir aucune attache sur le territoire français et a refusé d'indiquer depuis quelle date il y séjourne, est défavorablement connu des services de police pour des faits de menaces réitérés, de vol par effraction, de vol à la roulotte et dégradation de véhicule, commis en 2021 et 2022. Dès lors, le préfet du Nord a pu, sans faire une appréciation manifestement erronée des faits de l'espèce, lui interdire de retourner sur le territoire français pendant trois ans.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D, se présentant comme M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 28 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé,

P. A

La greffière,

Signé,

F. JANETLa République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,