Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2400175

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2400175
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 janvier 2024, M. B A, représenté par Me Dewaele, demande au juge des référés :

1°) d'enjoindre au préfet du Nord, en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de lui délivrer un récépissé provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de vingt-quatre heures à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, en application des dispositions de l'article L. 911-3 du code de justice administrative ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que la délivrance d'un récépissé provisoire de séjour est de plein droit dès lors que le dossier de demande de titre de séjour est complet ; le renouvellement du récépissé est de plein droit dès lors qu'aucune décision administrative n'est intervenue ; la suspension du contrat de travail en raison du refus implicite de délivrance d'un récépissé est constitutive d'une situation d'urgence ; il réside en France depuis presque huit ans, il est entré mineur et confié au service de l'aide sociale à l'enfance, il a effectué l'intégralité de ses études en France et a obtenu deux diplômes, il travaille depuis deux ans au centre hospitalier universitaire de Lille et a toujours séjourné en situation régulière sur le territoire français ; sa demande de titre de séjour présentée le 4 janvier 2023 a été classée sans suite le 31 juillet 2023 ; il a déposé une nouvelle demande complète de titre de séjour le 22 septembre 2023 dont les services de la préfecture ont accusé réception le 2 octobre 2023 ; son dernier récépissé a expiré le 18 octobre 2023 et, faute de récépissé, son contrat de travail à durée déterminée n'a pu être renouvelé après le 31 décembre 2023 ; le comportement de l'administration l'a placé dans cette situation d'urgence ;

- le comportement de l'administration porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit au travail garanti par l'article 23 de la déclaration universelle des droits de l'homme, l'article 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, l'article 1er de la Charte sociale de l'Union européenne et méconnaît les dispositions des articles L. 431-3 et R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- ce comportement porte une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté d'aller et venir garantie par l'article 4 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 12 du pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

- ce comportement porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à mener une vie privée et familiale normale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bergerat, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 10 janvier 2024 à 14h, en présence de M. Potet, greffier, Mme Bergerat, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- Me Fourdan, substituant Me Dewaele, représentant M. A, qui reprend les conclusions et moyens de la requête ;

- le préfet du Nord, n'est ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, né le 10 octobre 1998, de nationalité malienne, est entré en France le 26 novembre 2015 et a été confié à l'aide sociale à l'enfance. A sa majorité, il a été muni d'une carte de séjour portant la mention étudiant renouvelée une fois puis d'une carte de séjour " travailleur temporaire " renouvelée également jusqu'au 18 avril 2023. Le 4 janvier 2023, il a présenté une demande de renouvellement de ce titre de séjour qui a été classée sans suite le 24 juillet 2023. Il a présenté une nouvelle demande tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale " ou au renouvellement de son titre de séjour en qualité de travailleur temporaire, reçue le 18 septembre 2023 par les services préfectoraux. Il demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un récépissé provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'usage par le juge des référés des pouvoirs qu'il tient des dispositions de l'article L. 521-2 est subordonné à la condition qu'une urgence particulière rende nécessaire l'intervention dans les quarante-huit heures d'une mesure de sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. La seule circonstance qu'une atteinte à une liberté fondamentale serait avérée n'est pas de nature à caractériser l'existence d'une situation d'urgence particulière justifiant l'intervention du juge des référés dans le très bref délai prévu par les dispositions de l'article L. 521-2. Il appartient ainsi au requérant de justifier dans tous les cas de l'urgence, laquelle ne saurait être regardée comme remplie en l'absence d'éléments concrets, propres à chaque espèce, de nature à établir l'urgence des mesures sollicitées dans le cadre de cette procédure particulière de référé qui implique l'intervention du juge dans les plus brefs délais.

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. A a engagé dans les délais utiles, en janvier 2023, les démarches nécessaires en vue d'obtenir le renouvellement de son titre de séjour " travailleur temporaire " et s'est vu remettre un récépissé l'autorisant à travailler jusqu'au 18 octobre 2023. Si le 24 juillet 2023, cette demande a été classée sans suite, faute de production d'une autorisation de travail, la préfecture du Nord l'a invité à déposer une nouvelle demande complète ce qu'il a fait le 18 septembre 2023. Parallèlement, le centre hospitalier universitaire de Lille, son employeur, a sollicité le 26 juillet 2023 l'autorisation de travail exigée, qui a été délivrée le 30 août 2023, en vue du renouvellement du contrat à durée déterminée afin d'exercer les fonctions d'employé polyvalent de restauration, emploi qu'il occupe depuis 2021. Enfin, il résulte de l'instruction que si le contrat de travail à durée déterminée conclu du 17 avril 2023 au 18 octobre 2023 a été prolongé jusqu'au 31 décembre 2023, il n'a pas été renouvelé au-delà de cette date, faute de document de séjour l'autorisant à travailler. Dans ces conditions, l'absence de récépissé comportant une autorisation de travail fait obstacle à la poursuite de son activité professionnelle et le prive de toute ressource. Dans ces conditions particulières, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être regardée comme remplie.

5. En second lieu, aux termes de l'article L. 431-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La détention d'un document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour, d'une attestation de demande d'asile ou d'une autorisation provisoire de séjour autorise la présence de l'étranger en France sans préjuger de la décision définitive qui sera prise au regard de son droit au séjour. () ". Aux termes de l'article R. 431-12 de ce code : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. () ". En outre, en vertu de l'article R. 431-14 du même code : " Est autorisé à exercer une activité professionnelle le titulaire du récépissé de demande de première délivrance des titres de séjour suivants : () 3° La carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " () ". Enfin, en vertu de l'article R. 431-15 de ce code : " Le récépissé de demande de renouvellement d'une carte de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle autorise son titulaire à exercer une activité professionnelle. ".

6. Il résulte de l'instruction que, consécutivement au dépôt, le 18 septembre 2023, de sa demande de titre de séjour, M. A a demandé à la préfecture du Nord le 22 septembre 2023, le 29 septembre 2023 et le 3 octobre 2023, la délivrance d'un récépissé comportant une autorisation de travail sans que ce document ne lui soit remis. Si les courriels de la préfecture du Nord des 2 et 3 octobre 2023 indiquant que la délivrance du récépissé est soumise à la vérification du caractère complet du dossier reçu le 18 septembre 2023, il ne résulte d'aucune pièce de l'instruction que celui-ci serait incomplet. Dans ces conditions, en privant M. A, depuis le 18 octobre 2023, de tout document lui permettant, outre de circuler, d'exercer une activité professionnelle, sans apporter, en l'absence de défense dans la présente instance, aucune justification à cette privation depuis presque trois mois, le préfet du Nord a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit au travail de l'intéressé.

7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de convoquer M. A dans un délai de quarante-huit heures, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, en vue de lui remettre un récépissé de demande de titre de séjour comportant une autorisation de travail.

Sur les frais du litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint au préfet du Nord de convoquer M. A dans un délai de quarante-huit heures, à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, en vue de lui remettre un récépissé de demande de titre de séjour comportant une autorisation de travail.

Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie sera adressée, pour information, au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 11 janvier 2024.

La juge des référés,

Signé

S. BERGERAT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,