Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2401364
mardi 13 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2401364 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 février 2024, Mme B A, représenté par Me Dewaele, demande au juge des référés :
1°) d'enjoindre au préfet du Nord, en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de lui délivrer un récépissé provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de vingt-quatre heures à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, en application des dispositions de l'article L. 911-3 du code de justice administrative ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie dès lors que la délivrance d'un récépissé provisoire de séjour est de plein droit dès lors que le dossier de demande de titre de séjour, déposé le 6 décembre 2023, est complet ; la délivrance du récépissé est de plein droit dès lors qu'aucune décision administrative n'est intervenue ; elle réside en France depuis 2014 ; elle a conclu un pacte civil de solidarité avec un ressortissant français depuis 2015 ; leur enfant, né en 2017, a la nationalité française ; elle dispose depuis 2016 d'une carte de séjour mention " salarié " puis " vie privée et familiale ", renouvelée jusqu'au 4 février 2024 ; le versement de l'indemnité dont elle bénéficiait au titre d'un contrat de sécurisation professionnelle a été interrompu ; le comportement de l'administration l'a ainsi placée dans cette situation d'urgence ;
- le comportement de l'administration porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit au travail garanti par l'article 23 de la déclaration universelle des droits de l'homme, l'article 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne, l'article 1er de la Charte sociale de l'Union européenne et méconnaît les dispositions des articles L. 431-3 et R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- ce comportement porte une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté d'aller et venir garantie par l'article 4 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 12 du pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
- ce comportement porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à mener une vie privée et familiale normale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Riou, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 13 février 2024 à 14h30, en présence de Mme Debuissy, greffière, M. Riou, juge des référés, a lu son rapport et entendu :
- Me Fourdan, substituant Me Dewaele, représentant Mme A, qui reprend les conclusions et moyens de la requête ; elle souligne que : les démarches ont été engagées en novembre 2023 et ce sont les difficultés du téléservice qui ont conduit à l'utilisation du point d'accueil numérique ; l'urgence est avérée dès lors qu'elle se trouve dans une situation financière difficile, son conjoint ne travaillant pas et sa seule source de revenus étant interrompue du fait de l'agissement de la préfecture ; elle n'est pas en mesure d'attendre une suspension de la décision implicite de rejet qui interviendra le 6 avril 2024 ;
- Me Kerrich, représentant le préfet du Nord qui fait valoir qu'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative n'est pas démontrée : aucune mesure d'éloignement n'est même envisagée et la requérante s'est elle-même placée dans une situation d'urgence en déposant sa demande moins de 60 jours avant l'expiration de son titre.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 15 h.
Une note en délibéré, enregistrée le 13 février 2024 à 15 h 23, a été présentée pour Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, née le 21 mars 1979, de nationalité américaine, est entrée en France le 18 août 2014 sous couvert d'un visa de long séjour. A l'expiration de ce visa, elle a été munie d'une carte de séjour portant la mention " salarié " puis " vie privée et familiale ", renouvelée en dernier lieu par un titre valable du
5 février 2022 au 4 février 2024. Le 6 décembre 2023, elle a présenté une demande de renouvellement de ce titre de séjour dont aucun récépissé n'a été délivré. Elle demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'usage par le juge des référés des pouvoirs qu'il tient des dispositions de l'article L. 521-2 est subordonné à la condition qu'une urgence particulière rende nécessaire l'intervention dans les quarante-huit heures d'une mesure de sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. La seule circonstance qu'une atteinte à une liberté fondamentale serait avérée n'est pas de nature à caractériser l'existence d'une situation d'urgence particulière justifiant l'intervention du juge des référés dans le très bref délai prévu par les dispositions de l'article L. 521-2. Il appartient ainsi au requérant de justifier dans tous les cas de l'urgence, laquelle ne saurait être regardée comme remplie en l'absence d'éléments concrets, propres à chaque espèce, de nature à établir l'urgence des mesures sollicitées dans le cadre de cette procédure particulière de référé qui implique l'intervention du juge dans les plus brefs délais.
4. Il résulte de l'instruction que Mme A, dont il est constant que la demande relevait du téléservice mentionné à l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a engagé en novembre 2023 les démarches nécessaires en vue d'obtenir le renouvellement de sa carte de séjour " vie privée et familiale ", soit plus de 60 jours avant l'expiration de son titre, comme l'y invite le 1° de l'article R. 431-5 du même code. Dès lors qu'il résulte de l'instruction que Mme A a été convoquée le 6 décembre 2023, soit le 60ème jour qui précède le 4 février 2024, date d'expiration du titre, pour déposer son dossier par le point d'accueil numérique prévu par l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, se substituant au dépôt en ligne par l'intéressée, le dépôt le jour même ne constitue, contrairement à ce que fait valoir le préfet à l'audience, ni un retard ni un obstacle à la reconnaissance d'une situation d'urgence. S'il résulte de l'instruction que l'absence de délivrance d'un récépissé ne produit d'effet que depuis une date récente, à savoir l'expiration du précédent titre de séjour le 4 février 2024, Mme A soutient, sans être contestée, que cette situation la prive de la seule source de revenus de son foyer, de sorte qu'elle n'est pas en mesure d'attendre une éventuelle suspension de la décision implicite de rejet de sa demande de renouvellement de sa carte de séjour, devant intervenir le 6 avril 2024. A brève échéance, l'absence de récépissé, qui fait en outre obstacle à la recherche d'un emploi, compromet le contrat de sécurisation professionnelle dont elle bénéficie après son licenciement pour motif économique et la prive de toute ressource. Dans ces conditions particulières, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
5. Aux termes de l'article R. 431-15-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le dépôt d'une demande présentée au moyen du téléservice mentionné à l'article R. 431-2 donne lieu à la délivrance immédiate d'une attestation dématérialisée de dépôt en ligne. Ce document ne justifie pas de la régularité du séjour de son titulaire. / Lorsque l'instruction d'une demande complète et déposée dans le respect des délais mentionnés à l'article R. 431-5 se poursuit au-delà de la date de validité du document de séjour détenu, le préfet est tenu de mettre à la disposition du demandeur via le téléservice mentionné au premier alinéa une attestation de prolongation de l'instruction de sa demande dont la durée de validité ne peut être supérieure à trois mois. Ce document, accompagné du document de séjour expiré, lui permet de justifier de la régularité de son séjour pendant la durée qu'il précise. Lorsque l'instruction se prolonge, en raison de circonstances particulières, au-delà de la date d'expiration de l'attestation, celle-ci est renouvelée aussi longtemps que le préfet n'a pas statué sur la demande ". En vertu du dernier alinéa de l'article R. 431-15-2 de ce code : " L'attestation de prolongation de l'instruction d'une demande de renouvellement d'une carte de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle autorise son titulaire à exercer une activité sur le territoire de la France métropolitaine dans le cadre de la réglementation en vigueur ".
6. Il résulte de l'instruction que, consécutivement au dépôt, le 6 décembre 2023, de sa demande de titre de séjour, Mme A n'a disposé que de l'attestation dématérialisée de dépôt en ligne de sa demande. Elle a demandé à plusieurs reprises à la préfecture du Nord une attestation de prolongation d'instruction, qui permet, en vertu des dispositions précitées de l'article R. 431-15-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'exercice d'une activité professionnelle et, par suite, une indemnisation au titre du contrat de sécurisation professionnelle. Dès lors que sa demande, qui était complète, a été, ainsi qu'il a été dit au point 4, déposée dans le délai mentionné à l'article R. 431-5, la délivrance d'une telle attestation était de droit. Dans ces conditions, en privant Mme A, depuis le 6 décembre 2023, de tout document lui permettant, outre de circuler, d'exercer une activité professionnelle ou de bénéficier d'une indemnisation de son chômage, sans apporter aucune justification à cette privation depuis plus de deux mois, le préfet du Nord a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit au travail de l'intéressée, auquel se rattache le contrat de sécurisation professionnelle qui vise, en vertu de l'article L. 1233-65 du code du travail, le retour à l'emploi et peut comporter, en vertu de l'article L. 1233-67 du même code, des périodes de travail.
7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de remettre à Mme A, dans un délai de cinq jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, une attestation de prolongation d'instruction conforme au dernier alinéa de l'article R. 431-15-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Sur les frais du litige :
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : Il est enjoint au préfet du Nord de remettre à Mme A, dans un délai de cinq jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, une attestation de prolongation d'instruction conforme au dernier alinéa de l'article R. 431-15-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Article 2 : L'Etat versera à Mme A une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie sera adressée, pour information, au préfet du Nord.
Fait à Lille, le 13 février 2024.
Le juge des référés,
Signé,
J.M. Riou
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le greffier,