Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2506795

lundi 3 août 2026

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2506795
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantYESILBAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 août 2025, M. D... E..., représenté par Me Yesilbas, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 29 juillet 2025 par lequel le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) à titre subsidiaire, de surseoir à statuer dans l’attente du traitement de sa demande d’asile ;

3°) d’enjoindre au préfet de la Moselle de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour.

Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’incompétence ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’une méconnaissance de son droit d’être entendu ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation personnelle, dès lors qu’il entendait déposer une demande d’asile et qu’il dispose de liens réels en France ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors qu’il est entré en France au cours de l’année 2024, qu’il a besoin d’une protection internationale, qu’il est disponible pour travailler et qu’il ne représente pas une menace pour l’ordre public ;
- la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire est entachée d’un défaut d’examen de sa situation personnelle, dès lors qu’il présente des garanties de représentation ;
- la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire est entachée d’une erreur d’appréciation, pour les mêmes motifs ;
- la décision portant fixation du pays de destination méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors qu’il encourt des risques de subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Turquie en raison de ses origines kurdes ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est disproportionnée, dès lors qu’il ne représente pas une menace pour l’ordre public et qu’il est en cours de formalisation d’une demande d’asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er septembre 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu’aucun des moyens soulevés par le requérant n’est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Foucher a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

M. E..., ressortissant turc, né le 1er janvier 1988, est entré en France le 17 octobre 2024 selon ses déclarations. Par un arrêté du 29 juillet 2025, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Par la présente requête, M. E... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.



Sur les conclusions à fin d’annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

En premier lieu, par un arrêté du 19 mai 2025, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Moselle le même jour, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. B... C..., directeur de l’immigration et de l’intégration, à l’effet de signer l’ensemble des actes relevant de cette direction à l’exception des arrêtés d’expulsion, et, en cas d’absence ou d’empêchement de ce dernier, à M. A... F..., adjoint à la cheffe du bureau de l’éloignement et de l’asile, pour signer les décisions relatives aux matières relevant de son bureau. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C... n’aurait pas été absent ou empêché. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence dont serait entachée la décision attaquée manque en fait.

En deuxième lieu, la décision attaquée, qui ne saurait être regardée comme étant rédigée de manière stéréotypée, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivée.

En troisième lieu, il ressort du procès-verbal d’audition du 29 juillet 2025 que le requérant, assisté d’un interprète en langue turque, a pu formuler ses observations sur la perspective de l’intervention d’une mesure d’éloignement, à destination du pays dont il a la nationalité ou d’un pays dans lequel il serait légalement admissible, assortie du prononcé éventuel d’une interdiction de retour sur le territoire français. Le requérant n’est, dès lors, pas fondé à soutenir que son droit d’être entendu aurait été méconnu.

En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Moselle n’aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle du requérant alors au demeurant que le requérant n’établit pas avoir, ni antérieurement, ni même, en tout état de cause, postérieurement à la décision attaquée, introduit une demande d’asile.

En cinquième lieu, le requérant ne saurait utilement se prévaloir d’une méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales à l’encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

En sixième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

Il ressort des pièces du dossier que le requérant est arrivé en France le 17 octobre 2024 et qu’il n’y dispose pas d’un domicile fixe. En outre, il ne verse aucun élément au dossier susceptible d’établir la nature et l’intensité des liens qu’il aurait tissés sur le territoire français. Par suite, et alors même que son comportement ne constitue pas une menace à l’ordre public, il n’est pas fondé à soutenir qu’en prenant la décision attaquée, le préfet de la Moselle aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, au sens de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire :

En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Moselle n’aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle du requérant.

En deuxième lieu, aux termes du 3° de l’article L. 612-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / (…) 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ». Aux termes du 8° de l’article L. 612-3 du même code : « Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / (…) 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce (…) qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (…) ».

Il ressort des pièces du dossier que le requérant ne peut pas justifier d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Au regard des dispositions citées au point précédent, le requérant n’est pas fondé à soutenir qu’en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, le préfet de la Moselle aurait commis une erreur d’appréciation.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

Aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».

En se bornant à se prévaloir de manière générale de ses origines kurdes, le requérant n’établit pas qu’il serait exposé au risque de subir des traitements inhumains ou dégradants ou des actes de torture en cas de retour en Turquie. Il n’est, par suite, pas fondé à soutenir que le préfet de la Moselle aurait méconnu les stipulations citées au point précédent.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant fixation du pays de destination doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

Aux termes de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ».

Il ressort des pièces du dossier que le requérant était présent en France depuis moins d’un an à la date de la décision attaquée, qu’il n’y dispose pas de domicile et que les liens dont il se prévaut sur le territoire ne sont pas établis. Ainsi, alors même qu’il n’a jamais fait l’objet d’une précédente mesure d’éloignement et que son comportement ne représente pas une menace pour l’ordre public, il n’est pas fondé à soutenir qu’en lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans, le préfet de la Moselle aurait entaché sa décision d’une erreur d’appréciation.

Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doivent être rejetées.

Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.


Sur les conclusions tendant à ce qu’il soit sursis à statuer :

Le requérant n’établit pas avoir introduit une demande d’asile. Ses conclusions tendant à ce qu’il soit sursis à statuer à l’exécution de l’obligation de quitter le territoire français dans l’attente du traitement de sa demande d’asile ne peuvent, dès lors, qu’être rejetées.


Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d’annulation présentées par le requérant, n’appelle aucune mesure d’exécution. Les conclusions à fin d’injonction sous astreinte ne peuvent, dès lors, qu’être rejetées.


D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E... est rejetée.

Article 2 :
Le présent jugement sera notifié à M. D... E... et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur.



Délibéré après l’audience du 1er juillet 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Haudier, présidente,
Mme Foucher, première conseillère,
M. Muller, premier conseiller.




Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2026.


La rapporteure,

A.-V. Foucher
La présidente,


G. Haudier

La greffière,

B. Delage


La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,