Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 13 mars 2025 et 2 février 2026, M. et Mme B... et A... C..., représentés par Me Corbel, demandent au tribunal de :
1°) les décharger de l’obligation de payer la somme de 4 058 187,63 euros dont le paiement leur a été réclamé par une mise en demeure de payer du 1er octobre 2024, correspondant à des cotisations supplémentaires d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux, assorties de pénalités, dues au titre de l’année 2007 ;
2°) mettre à la charge de l’État la somme de 5 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ;
3°) condamner l’État aux entiers dépens.
Ils soutiennent que :
les avis d’imposition primitifs ne sont pas susceptibles de fonder l’obligation de payer litigieuse dès lors le service avait l’obligation d’émettre de nouveaux avis à la suite de chacun des dégrèvements prononcés en raison du changement dans la nature catégorielle des revenus imposés et dans les modalités d’imposition afférentes et que l’absence de nouveau rôle constitue pour eux une rupture d’égalité devant les charges publiques par rapport aux contribuables qui se verraient délivrer un avis d’imposition conforme aux bases, taux et imposition déterminés judiciairement ;
eu égard au décret n° 2012-1246 du 7 décembre 2012 et de la doctrine référencée BOI-REC-PART-10-10-10 § 1 et 10, les nouveaux rôles et extraits de rôle qui devaient être établis doivent préciser les bases d’imposition retenues, la nature des contributions et taxes, le taux d’imposition, le montant total des cotisations et le montant par article ;
l’administration aurait dû émettre un nouvel avis d’imposition en application de l’alinéa 2 de l’article 170 du code général des impôts ;
la procédure de recouvrement est contraire à l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que les sommes qui leur ont été réclamées comprennent des majorations d’assiette et de recouvrement de nature pénale, sans que les dégrèvements partiels prononcés par l’administration n’aient pu donner lieu à une vérification de leur part de l’exactitude de la nouvelle assiette, à un contrôle de l’application des nouveaux taux au regard des différentes catégories d’imposition, à la vérification du calcul des pénalités d’assiette comme de recouvrement, leur permettant d’exercer utilement leur recours ;
l’administration indique un délai de reprise qui aurait expiré le 23 décembre 2013 sans exposer les modalités de calcul de ce délai qui apparaît erroné ;
le délai de prescription de l’action en recouvrement est arrivé à échéance le 23 décembre 2016, dès lors que l’administration n’a pas procédé à l’émission d’un nouveau rôle postérieurement aux dégrèvements prononcés, qu’elle ne pouvait émettre de nouveaux avec des poursuites après les substitutions de base légale sans avoir préalablement et régulièrement informé les contribuables des nouvelles modalités de liquidation des impositions et pénalités y consécutifs et que la prescription est acquise du fait de la notification de la saisie à tiers détenteur du 9 octobre 2019 par le pôle de recouvrement spécialisé de la DNVSF au ministère de l’économie et des finances, qui n’est pas une personne juridique autonome de l’État et fait ainsi échapper la saisie à la qualification de saisie à tiers détenteur ;
la solidarité entre époux ne s’applique pas aux prélèvements sociaux, de sorte que les cotisations supplémentaires prononcées à ce titre ne pouvaient être mises à la charge de Mme C....
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2025, le directeur régional des finances publiques d’Ile-de-France et de Paris conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête sont infondés.
Par ordonnance du 3 février 2026, la clôture d’instruction a été fixée au 3 avril 2026.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
le code de la sécurité sociale ;
l’ordonnance n°96-50 du 24 janvier 1996 ;
le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Ostyn,
- et les conclusions de M. Pertuy, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
M. et Mme C... ont été assujettis à des suppléments d’impôt sur le revenu et de contributions sociales au titre de l’année 2007 assortis de pénalités, mis en recouvrement le 31 octobre 2012. Consécutivement au jugement du tribunal de céans n° 1312914 du 5 janvier 2016 et de l’arrêt n° 16PA00874 de la cour administrative d’appel du 12 avril 2018, l’administration a, par des décisions en date des 31 mars 2016 et 3 juillet 2018, prononcé deux dégrèvements à hauteur respectivement de 468 861 euros et de 2 561 567 euros. Le 1er octobre 2024, l’administration a mis en demeure les requérants de payer la somme de 4 058 187,63 euros, correspondant à la somme de 3 107 869,63 euros en droits, 337 066 euros en pénalités et 613 252 euros de frais de poursuite. L’opposition à poursuites formée par les époux par lettre du 21 novembre 2024 ayant été rejetée par l’administration le 10 janvier 2025, ces derniers réitèrent leurs prétentions devant le tribunal de céans.
En premier lieu, aux termes de l’article 1658 du code général des impôts, dans sa rédaction applicable : « Les impôts directs et les taxes y assimilées sont recouvrés en vertu de rôles rendus exécutoires par arrêté du préfet ou d'avis de mise en recouvrement. (…) ». Aux termes de l’article L. 252 A du livre des procédures fiscales : « Constituent des titres exécutoires les arrêtés, états, rôles, avis de mise en recouvrement, titres de perception ou de recettes que l'Etat, les collectivités territoriales ou les établissements publics dotés d'un comptable public délivrent pour le recouvrement des recettes de toute nature qu'ils sont habilités à recevoir. ». Les deux premiers alinéas de l’article L. 253 du même code disposent : « Un avis d'imposition est adressé sous pli fermé à tout contribuable inscrit au rôle des impôts directs (…) dans les conditions prévues aux articles 1658 et 1659 A du code général des impôts. / L'avis d'imposition mentionne le total par nature d'impôt des sommes à acquitter, les conditions d'exigibilité, la date de mise en recouvrement et la date limite de paiement. ». Ces dispositions offrent à l’administration la faculté de procéder au recouvrement des impôts directs, s’agissant notamment de cotisations supplémentaires établies à l’issue d’une procédure de rectification, soit au moyen de rôles rendus exécutoires, soit par voie d’avis de mise en recouvrement.
Contrairement à ce que soutiennent les époux C..., il ne résulte pas des dispositions citées au point précédent que l’administration est tenue, lorsqu’elle prononce des dégrèvements, d’émettre un nouveau rôle et de communiquer un nouvel avis, le rôle primitif étant maintenu à hauteur des droits et pénalités laissés à la charge du contribuable. En particulier, une substitution de base légale, lorsqu’il y est procédé par le juge de l’impôt à la demande de l’administration, n’a pas pour objet de faire naître une nouvelle décision d’imposition qui se substituerait à la mise en recouvrement initiale de l’impôt, laquelle disparaîtrait de l’ordonnancement juridique, mais a seulement pour effet de permettre le maintien de cette décision d’imposition initiale sur un nouveau fondement de droit. Par ailleurs, l’administration n’a l’obligation de rétablir l’imposition au rôle que dans l’hypothèse où elle entend procéder au rétablissement d’une imposition qu’elle estime avoir dégrevée à tort. Enfin, dès lors que l’administration n’a pas l’obligation d’émettre un nouveau rôle en cas de dégrèvement justifié, les époux C... ne peuvent valablement exciper d’une rupture d’égalité de traitement avec les contribuables qui se verraient délivrer un avis d’imposition conforme aux bases, taux et imposition déterminés judiciairement, les requérants ne démontrant au demeurant pas l’existence de la situation qu’ils invoquent.
En deuxième lieu, lorsque l'administration entend procéder au recouvrement d'une créance fiscale en vertu d'un rôle homologué, conformément aux dispositions de l’article 1658 du code général des impôts, ce rôle doit comporter l'identification du contribuable, ainsi que le total par nature d'impôt et par année des sommes à acquitter. Il n’est en revanche pas soumis à l’obligation d’indiquer les bases de la liquidation imposée par les dispositions de l’article 24 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique, qui ne portent que sur les créances non fiscales et n’est, au demeurant, pas applicable aux impositions contestées, mises en recouvrement le 31 octobre 2012. Il suit de là que M. et Mme C... ne sauraient utilement invoquer ces dispositions.
En troisième lieu, les requérants ne peuvent utilement se prévaloir, sur le fondement de l’article L. 80 A du livre des procédures fiscales, de la doctrine administrative publiée le 12 septembre 2012 au bulletin officiel des finances publiques sous la référence BOI-REC-PART-10-10-10, dès lors que cette doctrine se borne à rappeler la règle selon laquelle les rôles d’imposition doivent être homologués par une autorité compétente pour être exécutoires.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 170 du code général des impôts : « (…) 3. Lorsque la déclaration du contribuable doit seulement comporter l'indication du montant des éléments du revenu global et des charges ouvrant droit à la réduction d'impôt prévue par l’article 199 septies, l'administration calcule le revenu imposable compte tenu des déductions et charges du revenu auxquelles le contribuable a légalement droit ainsi que les réductions d'impôt./ Les avis d'imposition correspondants devront comporter le décompte détaillé du revenu imposable faisant apparaître notamment le montant des revenus catégoriels, celui des déductions pratiquées ou des charges retranchées du revenu global. Ils doivent également faire apparaître le montant des charges ouvrant droit à réduction d'impôt et le montant de cette réduction. / (…) Pour l'application des dispositions du présent code, le revenu déclaré s'entend du revenu imposable calculé comme il est indiqué au premier alinéa. ».
Il ressort du texte même de ces dispositions que l’avis d’imposition mentionné au deuxième alinéa du 3 de l’article 170 du code général des impôts concerne l’imposition primitive à l’impôt sur le revenu et aux contributions sociales et non les cotisations supplémentaires à cet impôt et à ces contributions. Ainsi, M. et Mme C... ne sauraient utilement s’en prévaloir.
En cinquième lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que l’administration n’était pas dans l’obligation d’émettre de nouveaux rôles à la suite des dégrèvements prononcés par décisions en date des 31 mars 2016 et 3 juillet 2018. Si les requérants font valoir que l’absence de nouveau rôle rend la procédure de recouvrement contraire aux exigences de l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ils n’assortissent pas le moyen des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.
En sixième lieu, M. et Mme C..., qui se bornent à faire valoir que « l’administration indique un délai de reprise qui aurait expiré le 23 décembre 2013 sans exposer les modalités de calcul de ce délai qui apparaît erroné », ne peuvent utilement invoquer dans le cadre du contentieux du recouvrement un moyen se rapportant au bien-fondé des impositions mises à leur charge.
En septième lieu, aux termes de l’article L. 274 du livre des procédures fiscales : « Sauf dispositions contraires et sous réserve de causes suspensives ou interruptives de prescription, l'action en recouvrement des créances de toute nature dont la perception incombe aux comptables publics se prescrit par quatre ans à compter du jour de la mise en recouvrement du rôle ou de l'envoi du titre exécutoire tel que défini à l'article L. 252 A. (…) ». Et aux termes du premier alinéa de l’article L. 262 de ce livre : « Les créances dont les comptables publics sont chargés du recouvrement peuvent faire l'objet d'une saisie administrative à tiers détenteur notifiée aux dépositaires, détenteurs ou débiteurs de sommes appartenant ou devant revenir aux redevables. / Dans le cas où elle porte sur plusieurs créances, de même nature ou de nature différente, une seule saisie peut être notifiée. / L'avis de saisie administrative à tiers détenteur est notifié au redevable et au tiers détenteur. (…) »
Il est constant que les cotisations supplémentaires d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux ont été mis en recouvrement le 31 octobre 2012. Il n’est pas non plus contesté que l’administration a adressé aux requérants des mises en demeure de payer les 11 et 18 décembre 2012 et le 4 mai 2016, qu’elle a émis une saisie à tiers détenteur le 9 octobre 2019 et a adressé aux requérants une nouvelle mise en demeure de payer le 21 octobre 2021.
M. et Mme C... font valoir que le délai de prescription de l’action en recouvrement est arrivé à échéance le 23 décembre 2016, dès lors que l’administration n’a pas procédé à l’émission d’un nouveau rôle postérieurement aux dégrèvements prononcés, qu’elle ne pouvait émettre de nouveaux actes des poursuites après les substitutions de base légale sans avoir préalablement et régulièrement informé les contribuables des nouvelles modalités de liquidation des impositions et pénalités consécutives et que la prescription est acquise du fait de la notification de la saisie à tiers détenteur du 9 octobre 2019 par le pôle de recouvrement spécialisé de la DNVSF au ministère de l’économie et des finances, qui n’est pas une personne juridique autonome de l’État créancier et fait ainsi échapper la saisie à la qualification de saisie à tiers détenteur interruptive de prescription. Toutefois, d’une part, il résulte de ce qui a été dit au point 3 que l’administration n’avait pas l’obligation d’émettre un nouveau rôle et de communiquer un nouvel avis à l’issue des dégrèvements prononcés. D’autre part, les requérants ne contestent pas la circonstance, établie par la production à l’instance de l’accusé de réception daté du 15 octobre 2019, que la saisie à tiers détenteur du 9 octobre 2019 leur a été notifiée. En outre, les dispositions de l’article L. 262 du livre des procédures fiscales ne font pas obstacle à ce que le comptable public procède à la saisie des sommes détenues par un service de l’État pour le compte du contribuable redevable. Il s’ensuit que le moyen tiré de ce que le délai de prescription de l’action en recouvrement est arrivé à échéance le 23 décembre 2016 ne peut qu’être écarté.
En dernier lieu, aux termes de l’article 6 du code général des impôts : « (…) Sauf application des dispositions du 4 et du second alinéa du 5, les personnes mariées sont soumises à une imposition commune pour les revenus perçus par chacune d'elles et ceux de leurs enfants et des personnes à charge mentionnés au premier alinéa ; cette imposition est établie aux noms des époux. (…) ». Aux termes de l’article L. 136-6 du code de la sécurité sociale, dans sa version applicable au litige : « I. - Les personnes physiques fiscalement domiciliées en France au sens de l'article 4 B du code général des impôts sont assujetties à une contribution sur les revenus du patrimoine assise sur le montant net retenu pour l'établissement de l'impôt sur le revenu (…). III. - La contribution portant sur les revenus mentionnés aux I et II ci-dessus est assise, contrôlée et recouvrée selon les mêmes règles et sous les mêmes sûretés, privilèges et sanctions que l'impôt sur le revenu. (…) ». Aux termes de l’article 1600-0 C du code général des impôts : « La contribution sociale généralisée sur les revenus du patrimoine est établie, contrôlée et recouvrée conformément aux dispositions de l'article L. 136-6 du code de la sécurité sociale. ». Aux termes de l’article 15 de l’ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale, dans sa rédaction applicable au litige : « I. - Il est institué une contribution perçue à compter de 1996 et assise sur les revenus du patrimoine définis au I de l'article L. 136-6 du code de la sécurité sociale (…) / II. - La contribution est mise en recouvrement et exigible en même temps, le cas échéant, que la contribution sociale instituée par l'article L. 136-6 du code de la sécurité sociale ». Aux termes de l’article 1600-0 G du code général des impôts : « La contribution pour le remboursement de la dette sociale assise sur les revenus du patrimoine est établie, contrôlée et recouvrée conformément à l'article 15 de l'ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale. ».
Il résulte de la combinaison des dispositions précitées qu’en prévoyant, au III de l’article L. 136-6 du code de la sécurité sociale, que la contribution sur les revenus du patrimoine est assise selon les mêmes règles que l’impôt sur le revenu, le législateur a rendu applicable à cette contribution sociale, ainsi qu’à celles qui sont mentionnées par les autres dispositions citées au point 3, le principe de l’imposition commune entre époux prévu par l'article 6 du code général des impôts. Il s’ensuit que les époux C... ne sont pas fondés à soutenir que c’est à tort que l’administration a mis à la charge de Mme C... les cotisations supplémentaires de prélèvements sociaux, dont elle était, au contraire, redevable au titre de l’imposition commune du foyer.
Il résulte de tout ce qui précède que la requête des époux C... doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. et Mme C... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme B... et A... C... et au directeur régional des finances publics d’Ile-de-France et de Paris.
Délibéré après l'audience du 17 juin 2026, à laquelle siégeaient :
M. Truilhé, président,
Mme Monteagle, première conseillère,
Mme Ostyn, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
La rapporteure,
Signé
I. OSTYN
Le président,
Signé
J.-C. TRUILHÉ
La greffière,
Signé
S. RUBIRALTA
La République mande et ordonne au ministre de l'action et des comptes publics en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.