Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 9 février et 13 mars 2026, Mme C... A..., représentée par Me Rochiccioli, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 17 juillet 2025 par lequel le préfet de police de Paris a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée ;
2°) d’enjoindre au préfet territorialement compétent, dans le délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et, dans l’attente, de la munir d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
la décision portant refus de titre de séjour est entachée d’un vice de procédure, dès lors qu’il n’est pas établi que le collège des médecins de l’Office français de l'immigration et de l'intégration aurait été saisi, ni que les médecins y ayant siégé auraient été régulièrement désignés ;
elle méconnaît le principe du contradictoire, dès lors que l’ensemble des éléments d’ordre médical sur lesquels s’est fondé le collège de médecins de l’OFII n’a pas été produit dans la présente instance ;
le préfet de police n’a pas réalisé un examen effectif de sa situation ;
le préfet de police s’est cru à tort en situation de compétence liée vis-à-vis de l’avis du collège de médecins de l’Office français de l'immigration et de l'intégration ;
la décision méconnaît l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
elle viole l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d’erreur manifeste d'appréciation.
la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale par voie de conséquence de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
elle est entachée d’erreur de droit, dès lors qu’elle remplit les conditions prévues à l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour bénéficier d’un titre de séjour de plein droit ;
la décision portant fixation d’un délai de départ volontaire de trente jours est insuffisamment motivée ;
elle méconnaît les articles L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 mars 2026, le préfet de police de Paris, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés sont infondés.
Par ordonnance du 24 mars 2026, la clôture d’instruction a été fixée au 9 avril 2026.
Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par décision du 19 décembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Ostyn ;
- et les observations de Me Bahic, substituant Me Rochiccioli, représentant Mme A....
Considérant ce qui suit :
Mme A..., ressortissante ivoirienne née le 30 septembre 1991, entrée en France le 1er mai 2016 sous couvert d’un visa de type C selon ses déclarations, a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par la présente requête, elle demande l’annulation de l’arrêté du 17 juillet 2025 par lequel le préfet de police de Paris a rejeté sa demande, l’a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d’un titre de séjour :
Aux termes de l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. ». Aux termes de l’article R. 425-11 du même code : « Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. (…) ». Aux termes de l’article R. 425-12 du même code : « Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre (…). ». Aux termes de l’article R. 425- 13 du même code : « Le collège à compétence nationale mentionné à l'article R. 425‑12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. »
En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet de police de Paris, avant de refuser d’admettre la requérante au séjour sur le fondement de l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a saisi le collège des médecins de l’Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), composé des docteurs Tretout, Lancino et Quilliot, dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu’ils n’auraient pas été régulièrement désignés. Ledit collège a rendu, le 31 juillet 2024, l’avis prévu par les dispositions citées au point précédent. Le moyen tiré de ce que la décision portant refus de titre de séjour est entachée d’un vice de procédure, dès lors qu’il n’est pas établi que le collège des médecins de l’Office français de l'immigration et de l'intégration aurait été saisi ni que les médecins y ayant siégé auraient été régulièrement désignés ne peut ainsi qu’être écarté.
En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que le collège des médecins de l’OFII a rendu son avis au regard du rapport établi par le médecin rapporteur, qui n’a pas siégé au sein du collège. Il n’est par ailleurs pas contesté que ce rapport a été établi à partir d’un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement Mme A... ou par un médecin praticien hospitalier. Enfin, aucune disposition législative ou réglementaire n’impose à l’administration de transmettre les éléments sur lesquels le collège des médecins de l’OFII s’est appuyé pour émettre son avis. Il s’ensuit que Mme A... n’est pas fondée à soutenir que le principe du contradictoire aurait été méconnu, faute pour le préfet de police de Paris de produire dans le cadre de la présente instance le dossier sur le fondement duquel le collège des médecins de l’OFII a statué.
En troisième lieu, il ne ressort pas des motifs de la décision attaquée, qui restitue le contenu de l’avis du collège de médecins de l’OFII et rappelle les principaux éléments relatifs à la situation personnelle de Mme A..., que son cas n’aurait pas été examiné sérieusement par le préfet de police de Paris. Par suite, le moyen tiré du défaut d’examen doit être écarté.
En quatrième lieu, il ne ressort ni de la motivation de la décision portant refus de titre de séjour ni d’aucune autre pièce du dossier que le préfet de police de Paris, pour refuser à la requérante le titre de séjour sollicité, se serait cru en situation de compétence liée par l’avis du collège de médecins de l’OFII. Le moyen tiré de l’erreur de droit doit ainsi être écarté.
En cinquième lieu, il est constant que Mme A... est atteinte du virus de l’immunodéficience humaine, maladie pour laquelle elle bénéficie, ainsi que le montre le compte-rendu de consultation du 3 septembre 2025 produit à l’instance, d’un traitement à base d’Emtricitabine, de Rilpivirine et de Ténofovir alafénamide commercialisé sous le nom B..., pour lequel elle est suivie au sein de l’hôpital Saint-Louis à Paris. Mme A... est également atteinte d’une maladie génétique dermatologique appelée « pseudo xanthome élastique », pour laquelle elle est suivie au sein du même hôpital. Dans son avis du 31 juillet 2024, auquel le préfet de police de Paris s’est référé, le collège de médecins de l’OFII a estimé que l’état de santé de Mme A... rend nécessaire une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d’une exceptionnelle gravité mais que l’intéressée peut, eu égard à l’offre de soins et aux caractéristiques du système de santé, bénéficier effectivement d’un traitement approprié dans son pays d’origine. Pour contredire cet avis, la requérante fait valoir qu’elle ne peut pas bénéficier dans son pays d’origine d’un accès effectif au traitement approprié à sa pathologie, dès lors que ni le Rilpivirine ni aucune substance équivalente ne sont disponibles en Côte d’Ivoire, que les carences en personnel hospitalier, en infrastructures et en compétences font obstacle au suivi régulier dont elle a besoin, que des ruptures de stock en antirétroviraux et des allongements dans les calendriers d’administration ont été constatés depuis les coupes budgétaires décidées par les Etats-Unis, que les maladies cardiovasculaires ne bénéficient pas des infrastructures adaptées à leur traitement et que les personnes atteintes du VIH y sont mises à l’écart, discriminées et stigmatisées. S’agissant de l’accès à un traitement effectif contre le VIH en Côte d’Ivoire, il ressort des pièces du dossier, en particulier du courriel du laboratoire Gilead, que le médicament B..., dont bénéficie Mme A..., n’est pas commercialisé en Côte d’Ivoire. La requérante soutient que si l’Emtricitabine et le Ténofovir alafénamide, deux des trois substances actives présentes dans le médicament B..., sont disponibles en Côte d’Ivoire, il en va différemment de la troisième substance active, le Rilpivirine, qui constitue un inhibiteur nucléosidique de la transcriptase inverse auquel seuls l’Efavirenz et la Neviparine, disponibles en Côte d’Ivoire, sont susceptibles de se substituer, mais sont contre-indiqués en cas d’antécédent d’arythmie, situation dans laquelle se trouve Mme A... dont la maladie génétique entraîne des risques de coronaropathie. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces contre-indications concerneraient la substance active Neviparine. En outre, Mme A... ne produit pas à l’instance d’élément suffisant, en particulier aucun document médical circonstancié la concernant directement, de nature à corroborer ses allégations sur l’inadaptation de l’Efavirenz et de la Neviparine à sa pathologie. Par ailleurs, la stratégie de coopération de l’OMS pour la Côte d’Ivoire pour la période 2016-2020, datée de décembre 2016, et l’article de presse relatif aux effets de la baisse des financements états-uniens en Afrique de l’Ouest, qui ne mentionne au demeurant pas spécifiquement la Côte d’Ivoire, ne démontrent pas, au regard de leur ancienneté et de leur généralité, que Mme A... ne pourrait avoir accès, dans son pays d’origine, au traitement adapté à sa maladie. A cet égard, la circonstance que les personnes atteintes du VIH seraient discriminées est sans incidence sur la possibilité d’accès à un traitement médical. Enfin, les éléments produits à l’instance montrent que, si les infrastructures de prise en charge des maladies cardiovasculaires en Côte d’Ivoire sont insuffisantes, des actions y sont menées dans le cadre du programme national de prévention des maladies non-transmissibles du ministère de la santé et de l’hygiène publique de Côte d’Ivoire. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
En sixième et dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2° Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
Mme A... fait valoir que la décision attaquée méconnaît les stipulations citées au point précédent et est entachée d’erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu’elle est présente en France depuis 2016, qu’elle a travaillé de 2019 à 2024, a obtenu des certifications, effectué plusieurs formations, qu’elle bénéficie d’un suivi médical pour le traitement du VIH et du pseudo xanthome élastique dont elle est atteinte, que sa mère, titulaire d’une carte de résident, et sa demi-sœur, de nationalité française, sont présentes en France et qu’elle est impliquée dans plusieurs associations en tant que bénévole. Néanmoins, il ressort des pièces du dossier que Mme A... est arrivée en France à l’âge de 25 ans et ne conteste pas être sans charge de famille et célibataire, dès lors qu’elle ne se prévaut pas dans ses écritures, nonobstant la production de l’attestation de son compagnon, de la circonstance qu’elle serait en concubinage. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que la requérante était employée à la date de la décision attaquée. De plus, il résulte de ce qui a été dit au point 7 qu’elle peut bénéficier dans son pays d’origine d’un traitement adapté à ses pathologies. En outre, la circonstance que sa mère, titulaire d’une carte de résident, et sa demi-sœur, de nationalité française, résideraient en France ne démontre pas que Mme A... aurait établi en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Enfin, les pièces produites à l’instance, qui se bornent à faire état du versement de dons, ne démontrent pas qu’elle serait personnellement impliquée en tant que bénévole dans des associations. Dans ces conditions, le préfet de police de Paris a pu, sans porter une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale, ni entacher sa décision d’erreur manifeste d'appréciation, refuser de délivrer à Mme A... un titre de séjour.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français serait illégale par voie de conséquence de la décision portant refus de titre de séjour ne peut qu’être écarté.
En second lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 7 que la requérante, qui ne peut prétendre se voir délivrer un titre de séjour de plein droit en tant qu’étranger malade, ne peut utilement se prévaloir de ce qu’un étranger remplissant les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour de plein droit ne peut faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
En premier lieu, la décision contestée fixant le pays de renvoi, qui vise, notamment, l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, mentionne que Mme A... n’établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires à cette convention en cas de retour dans son pays d’origine. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.
En second lieu, ainsi qu’il a été dit au point 4, Mme A... n’établit pas l’indisponibilité dans son pays d’origine du traitement que son état de santé requiert. Par suite, elle ne peut utilement invoquer une méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A... doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles présentées sur le fondement des 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er: La requête de Mme A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... A..., à Me Rochiccioli et au préfet de police de Paris.
Délibéré après l’audience du 17 juin 2026, à laquelle siégeaient :
M. Truilhé, président,
Mme Monteagle, première conseillère,
Mme Ostyn, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
La rapporteure,
Signé
I. OSTYN
Le président,
Signé
J.-C. TRUILHÉ
La greffière,
Signé
S. RUBIRALTA
La République mande et ordonne au préfet de police de Paris ou au préfet territorialement compétent en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.