Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2624251

mardi 1 septembre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2624251
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantCOULOIGNER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 août 2026, et un mémoire, enregistré le 25 août 2026, M. B... A... E..., représenté par Me Couloigner, demande au tribunal :

1°) de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle ;

2°) d’annuler l’arrêté du 30 juillet 2026 par lequel le préfet de police a décidé son transfert aux autorités italiennes responsable de l’examen de sa demande d’asile ;

3°) d’enjoindre au préfet de police d’enregistrer sa demande d’asile en procédure normale dans le délai de deux semaines à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ; ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, ce conseil renonçant dès lors à l’indemnité versée au titre de l’aide juridictionnelle ; ou à titre subsidiaire, à lui verser directement en cas de refus d’admission au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

M. A... E... soutient que :
- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée et entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les articles 19 et 20 du règlement (UE) n° 2024/1351 ;
- elle méconnaît l’article 22 de ce même règlement ;
- elle méconnaît les articles 39 et 40 de ce même règlement ;
- elle méconnaît l’article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- elle méconnaît les articles 16.3 et 35 du règlement « Dublin » n° 604/2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2026, le préfet de police, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (UE) n° 2024/1348 du Parlement européen et du Conseil du 14 mai 2024 ;
- le règlement (UE) n° 2024/1358 du Parlement européen et du Conseil du 14 mai 2024 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. C... en application des articles L. 922-2 et R. 922-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus, au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. C...,
- les observations de Me Couloigner, représentant M. A... E..., assisté de M. D..., interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens et soutient, en outre, que le requérant ne s’est jamais rendu en Italie,
- les observations de Me Floret, substituant Me Tomasi, représentant le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.


Considérant ce qui suit :

M. B... A... E..., ressortissant égyptien né le 6 mars 2005 à Menia, entré en France à une date inconnue, demande l’annulation de l’arrêté du 30 juillet 2026 par lequel le préfet de police a décidé son transfert aux autorités italiennes responsable de l’examen de sa demande d’asile.


Sur l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :

Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ». Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l’admission provisoire de M. A... E... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

Sur le cadre juridique :

D’une part, aux termes de l’article 85 du règlement (UE) 2024/1351 du Parlement européen et du Conseil du 14 mai 2024, relatif à la gestion de l’asile et de la migration, modifiant les règlements (UE) n° 2021/1147 et (UE) n° 2021/1060 et abrogeant le règlement (UE) n° 604/2013 : « Entrée en vigueur et application : Le présent règlement (…) est applicable à partir du 12 juin 2026 (…) ». Aux termes de l’article 84 du même règlement : « 1. Lorsqu'une demande a été enregistrée après le 12 juin 2026, tous faits susceptibles d'entraîner la responsabilité d'un État membre au titre du présent règlement sont pris en considération, même s'ils sont antérieurs à cette date. / 2. L'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale enregistrée avant le 12 juin 2026 est déterminé conformément aux critères énoncés dans le règlement (UE) n° 604/2013. ». Aux termes de l’article 83 de ce règlement : « Le règlement (UE) n° 604/2013 est abrogé avec effet au 12 juin 2026. (…) ».

D’autre part, aux termes de l’article 43 du règlement (UE) n° 2024/1351 du 14 mai 2024 : « 1. Le demandeur ou une autre personne visée à l'article 36, paragraphe 1, points b) et c), dispose d'un droit de recours effectif, sous la forme d'un recours ou d'une révision, en fait et en droit, contre la décision de transfert devant une juridiction. / La portée d'un tel recours se limite à examiner si : / a) le transfert entraîne, pour la personne concernée, un risque réel de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte ; / b) des circonstances ultérieures à la décision de transfert sont déterminantes pour l'application correcte du présent règlement ; / c) il existe une infraction aux articles 25 à 28 et 34, dans le cas des personnes prises en charge en vertu de l'article 36, paragraphe 1, point a) ».

Il résulte de la combinaison de ces dispositions qu’un étranger ayant déposé une demande d’asile après le 12 juin 2026, et visé ultérieurement par une décision de transfert, ne peut soulever, à l’encontre de cette décision, d’autres moyens que ceux prévus par les dispositions citées au point précédent. En l’espèce, il est constant que le requérant a déposé sa demande sa demande d’asile le 2 juillet 2026, soit après le 12 juin 2026.


Sur les conclusions à fin d’annulation :

En premier lieu, aux termes de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ». Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de ces stipulations, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

M. A... E... soutient qu’en cas de transfert en Italie, où il ne se serait jamais rendu, il risque d’être soumis à des traitements inhumains ou dégradants, l’Italie envoyant en rétention en Albanie les demandeurs d’asile dont elle accepte de traiter la demande et ne garantissant en tout état de cause pas leurs conditions d’accueil. À ce titre, il se prévaut d’une circulaire du gouvernement italien du 5 décembre 2022 et de diverses décisions juridictionnelles et publications de 2023 et 2024 attestant de défaillances systématiques du gouvernement italien dans le traitement des demandeurs d’asile. Toutefois, d’une part, le fait que le requérant se soit déjà rendu ou non en Italie est inopérant dès lors qu’il ressort des pièces du dossier que ce pays a accepté de prendre en charge sa demande au motif qu’elle lui avait délivré un visa expiré depuis moins de dix-huit mois. D’autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant risque d’être envoyé en rétention en Albanie, ni, au demeurant, qu’en cas de rétention dans ce pays, ses droits ne restent pas garantis. Enfin, le requérant ne produit aucun document attestant de la persistance des défaillances systémiques avérées en 2023 et 2024.

Ensuite, aux termes de l’article 42 du règlement (UE) n° 2024/1348 du Parlement européen et du Conseil du 14 mai 2024 instituant une procédure commune en matière de protection internationale dans l’Union et abrogeant la directive 2013/32/UE : « 1. Sans préjudice de l’article 21, paragraphe 2, l’autorité responsable de la détermination accélère, dans le respect des principes de base et des garanties fondamentales énoncés au chapitre II, l’examen du bien-fondé d’une demande de protection internationale, lorsque : / (…) / e) un pays tiers peut être considéré comme un pays d’origine sûre pour le demandeur au sens du présent règlement ; (…) ». L’’annexe II de ce règlement dispose : « Les pays tiers suivants sont désignés comme pays d’origine sûrs au niveau de l’Union : / (…) / Egypte / (…) ». Aux termes du cinquième point de l’article 61 de ce même règlement : « Le concept de pays d’origine sûr ne peut s’appliquer que dans les conditions suivantes : / a) le demandeur est ressortissant dudit pays ou est apatride et il s’agit de son ancien pays de résidence habituelle ; / b) le demandeur n’appartient pas à une catégorie de personnes pour laquelle une exception a été faite lors de la désignation du pays tiers comme pays d’origine sûr ; / c) le demandeur ne peut fournir d’éléments justifiant pourquoi le concept de pays d’origine sûr ne lui est pas applicable, dans le cadre d’une évaluation individuelle ».

Le requérant soutient que, l’Italie considérant l’Egypte comme un pays d’origine sûr, il est probable qu’il y soit renvoyé, alors même que les chrétiens coptes, groupe auquel il justifie appartenir, y sont persécutés. Toutefois, d’une part, il résulte des dispositions du règlement (UE) n° 2024/1348 du 14 mai 2024 citées au point précédent que l’Egypte est désignée comme un pays d’origine sûr pour l’ensemble des pays de l’Union européenne et que cette désignation n’implique pas un rejet systématique des demandes d’asile mais uniquement un traitement accéléré, sous réserve des exception prévues au cinquième point de l’article 61 du règlement. D’autre part, le requérant n’établit pas que les autorités italiennes traite les demandeurs d’asile égyptiens coptes différemment des autres pays de l’Union européenne. Au demeurant, le requérant n’établit pas courir un risque personnel et actuel d’être exposé en Égypte à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants au motif qu’il est copte.

Il résulte de ce qui a été exposé aux trois points précédents que M. A... E... n’est pas fondé à soutenir que son transfert en Italie l’exposerait à un risque réel de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte. Dès lors, le moyen doit être écarté.

En deuxième lieu, les articles 25 à 28 et 34 du règlement (UE) n° 2024/1351 du 14 mai 2024 concernent, respectivement, les mineurs non accompagnés, les membres de la famille résidant légalement dans un Etat membre, les membres de la famille demandeurs d’une protection internationale, les membres d’une famille déposant une demande simultanément ou à des dates suffisamment rapprochées, et les demandeurs dépendant de l’assistance d’un membre de leur famille.

Le requérant ne se prévaut d’aucune situation susceptible de relever des dispositions citées au point précédent ni d’aucune circonstance ultérieure à la décision de transfert qui serait déterminante pour l’application correcte de ce même règlement. Dans ces conditions, pour les motifs exposés au point 5, l’ensemble des autres moyens de sa requête sont inopérants. Ils doivent, dès lors, être écartés.

Il résulte de tout ce qui précède que M. A... E... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 30 juillet 2026 par lequel le préfet de police a décidé son transfert aux autorités italiennes responsable de l’examen de sa demande d’asile. Par voie de conséquences, ses conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte doivent être rejetées, tout comme celles relatives aux frais du litige.


D E C I D E :


Article 1er : M. A... E... est admis provisoirement à l’aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... E..., à Me Couloigner et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er septembre 2026.


Le magistrat désigné,


Signé


G. C...
La greffière,


Signé


A. HEERALALL


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.