Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2100457
mardi 2 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2100457 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | GHL ASSOCIÉS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance du 14 janvier 2021, le président du tribunal administratif de Versailles a, en application des dispositions de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, transmis au tribunal la requête de Mme A B.
Par cette requête, enregistrée le 19 novembre 2020 et des mémoires enregistrés le 20 février et le 13 octobre 2023, Mme A B, représentée par la SELARL GHL Associés, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme totale de 434 877,66 euros en réparation des conséquences dommageables de la prise en charge médicale dont elle a été l'objet à compter du 17 mars 2010 ;
2°) à titre subsidiaire, ordonner une expertise médicale ;
3°) de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la responsabilité de l'AP-HP est engagée en raison de l'absence d'indication chirurgicale lors de ses prises en charge du 17 mars et du 11 avril 2010 qui a entraîné une perte de chance de 50 % d'éviter la survenue du syndrome de la queue de cheval et la persistance des séquelles dont elle est atteinte ;
- elle est fondée à demander réparation de son préjudice à l'AP-HP à hauteur de 50 % des conséquences dommageables de sa prise en charge ;
- son préjudice personnel doit être indemnisé à hauteur des sommes suivantes : 4 000 euros au titre des souffrances endurées, 5 936 euros au titre de son déficit fonctionnel temporaire, 600 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, 58 750 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent, 3 500 euros au titre de son préjudice esthétique définitif, 2 500 euros au titre de son préjudice d'agrément et 6 000 euros au titre de son préjudice sexuel ;
- son préjudice patrimonial doit être indemnisé à hauteur des sommes suivantes : 3 733,51 euros au titre des dépenses de santé actuelles, 9 310 euros au titre des frais divers, 185 906,30 euros au titre de son besoin d'assistance par une tierce personne, 2 225,85 euros au titre des frais futurs, 18 356,85 au titre des frais de logement adapté, 26 229,57 euros au titre des frais de véhicule adapté, 10 380,43 euros au titre des pertes de gain professionnel actuel, 16 276,89 euros au titre des pertes de gain professionnel futur, 119 434,28 au titre des dépenses de santé futures, 8 550,25 euros au titre des frais de véhicule adapté.
Par des mémoires enregistrés le 9 décembre 2022 et le 18 février 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Val-de-Marne demande au tribunal :
1°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme totale de 317 333,23 euros au titre des débours qui ont été exposés du fait des conséquences dommageables dont fait état la requérante, assortie des intérêts de droit au taux légal ;
2°) de mettre à la charge de l'AP-HP l'indemnité prévue par le neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.
Elle soutient qu'elle est fondée à réclamer le remboursement des prestations imputables aux faits en cause.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 décembre 2022, l'AP-HP, demande au tribunal :
1°) à titre principal, de rejeter la requête de Mme B ;
2°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise médicale.
Elle soutient que :
- la symptomatologie présentée par Mme B lors de ses prises en charge du 17 mars et du 11 avril 2010 était stable, et conformément aux recommandations de bonnes pratiques de la haute autorité de la santé en la matière, il n'y avait pas d'indication chirurgicale ;
- les conclusions expertales résultent d'une analyse rétrospective et sommaire des faits, et ne sont pas conformes aux documents présentés au cours de l'expertise ni aux données acquises de la science ;
- une contre-expertise pourrait être utilement ordonnée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l'arrêté interministériel du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Dominique Binet, premier conseiller ;
- les conclusions de M. Cyril Dayon, rapporteur public ;
- les observations de Me Gallo, avocat de Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B a été reçue en consultation le 17 mars 2010 au service de rhumatologie de l'hôpital Henri-Mondor, alors qu'elle présentait des radiculalgies bilatérales avec persistance des releveurs du pied gauche. Le rhumatologue qui l'a examinée a conclu que Mme B présentait une lombo-sciatalgie parésiante L5 gauche sur hernie discale concordante évoluant depuis plus de trois mois et qu'elle devait poursuivre sa rééducation et éventuellement bénéficier d'une orthèse dynamique des releveurs. Le 11 avril 2010, Mme B s'est rendue au service des urgences de l'hôpital Henri-Mondor alors qu'elle présentait une lombosciatique invalidante irradiant dans sa jambe droite depuis quatre jours et une dysurie apparue le matin même. Il a été décidé d'hospitaliser Mme B et, dans la nuit du 11 au 12 avril 2010, celle-ci a présenté un déficit bilatéral des vertèbres L5 et S1 et un syndrome de la queue de cheval. Une scanographie réalisée en urgence a montré la présence d'un volumineux fragment comblant le canal lombaire en regard des vertèbres L3 et L4. Il a été en conséquence décidé de pratiquer une intervention chirurgicale qui a été réalisée à 16 heures le 12 avril 2010, permettant l'exérèse d'une volumineuse hernie discale exclue. Le 18 décembre 2019, la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) d'Ile-de-France, saisie par l'intéressée, a rendu, après avoir diligenté une expertise, un avis estimant que la réparation du préjudice subi par Mme B incombait à l'AP-HP à hauteur de 50 % en raison de l'absence de prescription d'examen neurochirurgical lors de son admission le 11 avril 2010 lui ayant fait perdre une chance d'éviter la survenue du syndrome de la queue de cheval et la persistance des séquelles. Mme B demande au tribunal de condamner l'AP-HP à lui verser une indemnité en réparation des conséquences dommageables de la prise en charge dont elle a ainsi été l'objet. La CPAM du Val-de-Marne demande au tribunal de condamner l'AP-HP à lui rembourser les débours qu'elle a exposés en conséquence de cette prise en charge.
Sur la responsabilité :
2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / ().
3. Mme B soutient que l'absence de discussion d'une indication chirurgicale les 17 mars et 11 avril 2010, au service de rhumatologie et au service des urgences de l'hôpital Henri-Mondor, lui a fait perdre une chance d'éviter la survenue d'un syndrome de queue de cheval et la persistance des séquelles dont elle a souffert à la suite de son hospitalisation et que la responsabilité du centre hospitalier doit être retenue à ce titre.
4. S'agissant de la consultation du 17 mars 2010, l'expert relève que la rhumatologue qui a examiné la requérante aurait pu demander un avis chirurgical en présence de troubles persistants avec des crises douloureuses et une atteinte variable sur d'autres racines, et cela, même si le déficit des releveurs du côté gauche était fixé depuis trois mois et que seule une aggravation pouvait être envisagée au regard des examens réalisés en janvier 2010. Toutefois, il résulte de l'instruction que cette praticienne a décrit la symptomatologie déficitaire présentée par Mme B en diagnostiquant une lombo-sciatalgie parésiante L5 gauche sur hernie discale concordante évoluant depuis plus de trois mois et a relevé, contrairement à ce qu'écrit l'expert, que la patiente ne présentait plus de symptomatologie douloureuse. Ni le rapport d'expertise ni aucun autre élément versé à l'instruction ne contredit utilement la réalité du tableau clinique ainsi dressé le 17 mars 2010. Il ressort des recommandations de bonnes pratiques de la Haute autorité de la santé pour la prise en charge diagnostique et thérapeutique des lombalgies et lombosciatiques communes de moins de trois mois d'évolution auxquelles se réfère l'AP-HP au soutien de ses conclusions et dont l'obsolescence à la date des faits, évoquée par Mme B, n'est nullement démontrée, qu'il n'y avait pas d'indication à opérer cette dernière de sa hernie au regard du tableau clinique dressé par la rhumatologue, laquelle a relevé que, compte tenu de l'ancienneté de ses troubles, la discussion d'une indication chirurgicale ne se justifiait pas et ce d'autant plus que la récupération du déficit, à la suite d'une telle intervention, restait incertaine. Dans ces conditions, il résulte de l'instruction que la prise en charge médicale dont Mme B a été l'objet le 17 mars 2010 n'a recelé aucune faute.
5. S'agissant de la prise en charge par le service des urgences de l'hôpital Henri-Mondor le 11 avril 2010, l'expert relève que Mme B présentait une dysurie qui aurait pu conduire les médecins à faire réaliser immédiatement une scanographie dont les résultats auraient probablement conduit à l'opérer en urgence. Toutefois, il résulte de l'instruction, et notamment du compte rendu d'hospitalisation, que Mme B a consulté pour une dysurie sans fièvre et sans douleur apparue le matin même, et que l'examen initial a permis de constater qu'elle ne présentait pas de déficit moteur, pas de déficit sensitif, pas de crise hyperalgique, pas de globe vésical et pas d'hypoesthésie en selle. Le neurochirurgien sollicité par le service des urgences, moins de deux heures après la prise en charge de Mme B, a noté que celle-ci était " suivie en rhumatologie pour une sciatique gauche depuis quatre mois avec un léger déficit des releveurs qui s'améliore ", qu'elle consultait pour une dysurie mais qu'elle avait uriné après son arrivée au service des urgences, et a relevé qu'elle présentait des paresthésies de la face postérieure de la cuisse droite, mais pas de déficit moteur ni d'anesthésie en selles, et a conclu qu'il n'y avait pas d'urgence neurochirurgicale. Si l'expert relève qu'un autre diagnostic aurait pu être posé pour orienter la patiente vers une intervention chirurgicale, il convient aussi que celui-ci ne s'imposait pas. Dans ces conditions, il résulte de l'instruction qu'aucun manquement aux règles de l'art n'a été commis à l'occasion de l'hospitalisation de Mme B à compter du 11 avril 2010.
6. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'ordonner une nouvelle expertise, Mme B n'est pas fondée à rechercher la responsabilité de l'AP-HP. Par suite tant les conclusions à fin d'indemnisation présentées par cette dernière que celles qui sont présentées par la CPAM du Val-de-Marne doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
7. D'une part, les conclusions présentées en application du neuvième alinéa de l'article L. 376- 1 au code de la sécurité sociale doivent être rejetées dès lors que la CPAM du Val-de-Marne n'obtient le remboursement d'aucune somme en vertu du présent jugement.
8. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'AP-HP, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par la caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne.
Délibéré après l'audience du 17 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Timothée Gallaud, président,
Mme Félicie Bouchet, première conseillère,
M. Dominique Binet, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.
Le rapporteur,
D. Binet
Le président,
T. GallaudLa greffière,
L. Potin
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision ;
Pour expédition conforme,
La greffière,