Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2103238
mercredi 17 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2103238 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 5ème chambre |
| Avocat requérant | THEMIS ET ASSOCIES |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 9 avril 2021, M. A Guille, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui payer la somme de 300 euros en réparation du préjudice causé par les trois fouilles intégrales dont il a fait l'objet les 20 septembre 2020, 12 décembre 2020 et 9 janvier 2021, assortie des intérêts à compter du 5 février 2021 et de l'anatocisme ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- les fouilles qu'il a subies étant injustifiées, l'administration a commis à son égard une faute de nature à engager sa responsabilité ;
- ces fouilles ont généré un préjudice moral indemnisable à hauteur de 300 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mars 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requête n'est fondé.
Par ordonnance du 26 octobre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 10 novembre 2023 à 12h00.
M. Guille a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 mai 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de procédure pénale ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Issard,
- les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public,
- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A Guille, incarcéré au centre de détention sud-francilien, a, par un courrier du 5 février 2021 transmis par télécopie du même jour au chef de cet établissement pénitentiaire, formé une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir réparation du préjudice des fouilles intégrales dont il a fait l'objet les 20 septembre 2020, 12 décembre 2020 et 9 janvier 2021 et qu'il considère illégalement pratiquées. Le silence gardé par l'administration sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 5 avril 2021. Par la présente requête, M. Guille demande au tribunal de condamner l'Etat à lui réparer le préjudice qu'il estime avoir subi.
Sur les conclusions indemnitaires
2. Aux termes de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dans sa rédaction applicable au litige et désormais codifié aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de la personnalité des personnes détenues. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire ". Aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale, alors en vigueur, désormais codifié à l'article R. 225-1 du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement ". Aux termes de l'article R. 57-7-80 du même code, alors en vigueur, désormais codifié à l'article R. 225-2 du code pénitentiaire : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".
3. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller à ce que ces mesures soient proportionnées et ne portent pas atteinte à la dignité de la personne.
4. Il résulte de l'instruction que M. Guille a fait l'objet de trois fouilles intégrales à l'issue de parloirs familiaux les 20 septembre 2020, 12 décembre 2020 et 9 janvier 2021. Pour justifier la nécessité de les mettre en œuvre, le garde des sceaux, ministre de la justice, fait valoir en défense que M. Guille a été condamné pour des faits de trafic de stupéfiant, qu'il a fait l'objet de trente-quatre sanctions disciplinaires durant son incarcération et que son comportement justifiait de telles fouilles, au demeurant non systématiques. S'il verse aux débats la fiche pénale de l'intéressé et le relevé des sanctions dont celui-ci a fait l'objet, il n'en ressort aucun élément circonstancié sur le comportement de M. Guille en détention de nature à justifier les mesures de fouilles litigieuses, tenant à l'existence de raisons sérieuses de soupçonner de sa part l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens ou même d'antécédents disciplinaires particuliers. Par conséquent, en l'état des éléments versés au dossier, M. Guille est fondé à soutenir que les décisions ayant donné aux fouilles contestées sont injustifiées au regard des nécessités de sécurité et de bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire au sens des dispositions précitées de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009. Ainsi, le recours à ces mesures litigieuses illégales est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard du requérant.
5. En revanche, le requérant n'expose pas dans quelle mesure les fouilles corporelles intégrales se seraient déroulées selon des modalités méconnaissant les exigences posées par l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, contrairement à ce que fait valoir l'intéressé, il ne résulte pas davantage de l'instruction que les mesures en cause auraient pour objet ou pour effet de l'humilier ou de le punir. Dans ces conditions, celles-ci ne révèlent pas de faute distincte de nature à engager la responsabilité de l'Etat à son égard.
6. L'accomplissement de trois fouilles intégrales irrégulières a causé un préjudice moral à M. Guille, dont il sera fait une juste évaluation en fixant l'indemnité destinée à le réparer à la somme de 300 euros.
Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts
7. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, M. Guille a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité allouée de 300 euros à compter du 5 février 2021, date de réception par l'administration de sa demande préalable adressée par télécopie.
8. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 9 avril 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 février 2022, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais de l'instance
9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ". Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Les auxiliaires de justice rémunérés selon un tarif peuvent renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et poursuivre contre la partie condamnée aux dépens et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle le recouvrement des émoluments auxquels ils peuvent prétendre. / Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, partielle ou totale, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. () ". Aux termes de l'article 27 de cette même loi, dans sa version applicable à la date de l'admission à l'aide juridictionnelle de M. Guille : " L'avocat qui prête son concours au bénéficiaire de l'aide juridictionnelle perçoit une rétribution () ".
10. M. Guille a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ciaudo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat (garde des sceaux, ministre de la justice) la somme de 1 200 euros au titre des dispositions précitées.
D E C I D E :
Article 1er: L'Etat est condamné à payer à M. Guille une somme de 300 euros avec intérêts au taux légal à compter du 5 février 2021. Les intérêts échus à la date du 5 février 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : Il est mis à la charge de l'Etat (garde des sceaux, ministre de la justice) le versement à Me Ciaudo de la somme de 1 200 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve pour cet avocat de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A Guille, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.
Copie en sera adressée, pour information, au directeur du centre de détention sud-francilien.
Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Billandon, présidente,
Mme Leconte, première conseillère,
Mme Issard, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.
La rapporteure,
C. ISSARD
La présidente,
I. BILLANDONLa greffière,
C. TRÉMOUREUX
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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