Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2106633
vendredi 31 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2106633 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | LA GARANDERIE & ASSOCIES |
Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2106633 le 12 juillet 2021, la société Lidl, représentée par Me Merville, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 21 décembre 2020 du directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) d'Ile-de-France en tant qu'elle préconise la suppression du dernier alinéa de l'article 1 du titre III de l'accord d'intéressement conclu le 25 août 2020 entre la société Lidl et les organisations syndicales représentatives des salariés ainsi que la décision du 12 mai 2021 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision implicite de rejet née du silence qu'elle avait gardé sur le recours hiérarchique dont elle avait été saisie le 23 février 2021 et a rejeté la demande de retrait partiel de la décision du DIRECCTE du 21 décembre 2020 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les décisions attaquées méconnaissent les dispositions des articles L. 3312-1 et L. 3314-5 du code du travail, en ce que ces dispositions n'impliquent pas une répartition de l'intéressement proportionnelle à la durée de présence du salarié dans chaque unité de travail et en ce qu'elles prohibent la prise en compte des performances individuelles des salariés ;
- la décision de la ministre relève de façon inexacte que la répartition de l'intéressement est effectuée en fonction de de l'unité de travail alors qu'elle est effectuée en fonction la durée de présence de chaque salarié ;
- les décisions attaquées méconnaissent la liberté contractuelle des parties à cet accord d'intéressement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision du DIRECCTE d'Ile-de-France du 21 décembre 2021 ;
- les moyens soulevés par la société Lidl ne sont pas fondés.
II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2112042 le 28 décembre 2021, la société Lidl, représentée par Me Merville, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 7 juillet 2021 du directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DRIEETS) d'Ile-de-France en tant qu'elle a préconisé la suppression du dernier alinéa de l'article 1 du titre III de l'accord d'intéressement conclu le 25 août 2020 entre la société Lidl et les organisations syndicales représentatives des salariés ainsi que la décision du 3 novembre 2021 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a rejeté la demande de retrait partiel de la décision du 7 juillet 2021 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative
Elle soutient que :
- les décisions attaquées méconnaissent les dispositions des articles L. 3312-1 et L. 3314-5 du code du travail, en ce que ces dispositions n'impliquent pas une réparation de l'intéressement proportionnel à la durée de présence du salarié dans chaque unité de travail et en ce qu'elles prohibent la prise en compte des performances individuelles des salariés ;
- la décision de la ministre relève de façon inexacte que la répartition de l'intéressement est effectuée en fonction de de l'unité de travail alors qu'elle est effectuée en fonction la durée de présence de chaque salarié ;
- Le DRIEETS a considéré à tort que l'avenant de mise en conformité ne permettait pas aux salariés de prendre connaissance des modalités de leur droit à l'intéressement ;
- ces décisions méconnaissent la liberté contractuelle des parties à cet accord d'intéressement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision du DRIEETS d'Ile-de-France du 7 juillet 2021 ;
- les moyens soulevés par la société Lidl ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Félicie Bouchet, première conseillère ;
- les conclusions de M. Cyril Dayon, rapporteur public ;
- et les observations de Me Da Silva, avocate de la société Lidl.
Considérant ce qui suit :
1. Le 25 août 2020, la société Lidl a conclu un accord collectif d'intéressement avec les organisations syndicales représentatives des salariés. Le 21 décembre 2020, le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) d'Ile-de-France a demandé la mise en conformité de l'accord d'intéressement et notamment le retrait du dernier paragraphe de l'article 1er du titre III, relatif au calcul de l'intéressement en cas de changement d'unité de travail d'un salarié en cours d'exercice. Par une décision du 12 mai 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, saisie par la société Lidl d'un recours hiérarchique, a retiré la décision implicite de rejet née le 23 avril 2021 de son silence sur le recours hiérarchique formé par la société Lidl et a rejeté la demande de retrait de la décision du 21 décembre 2020 en ce qu'elle préconise le retrait du dernier alinéa de l'article 1er du paragraphe III de l'accord d'intéressement. Par ailleurs, le 7 mai 2021, la société Lidl a conclu un avenant de mise en conformité à l'accord collectif d'intéressement. Le 7 juillet 2021, le directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (ex-DIRECCTE) a demandé à nouveau la mise en conformité de certaines stipulations contraires aux dispositions légales et notamment la modification du dernier alinéa de l'article 1er du titre III de l'accord du 25 août 2020. Par une décision du 3 novembre 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, saisie par la société Lidl d'un recours hiérarchique, a rejeté la demande de retrait de la décision du 21 décembre 2020 en ce qu'elle préconise la modification du dernier paragraphe de l'article 1er du titre III de l'accord d'intéressement. Par les deux requêtes visées ci-dessus, enregistrées sous les numéros 2106633 et 2112042, qui présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune en sorte qu'il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement, la société Lidl demande au tribunal d'annuler pour excès de pouvoir, d'une part, la décision du 21 décembre 2020 en ce qu'elle demande le retrait du paragraphe précédemment mentionné de l'accord d'intéressement, ainsi que la décision du 12 mai 2021 rejetant son recours hiérarchique et d'autre part, la décision du 7 juillet 2021 en ce qu'elle demande la modification du paragraphe précédemment mentionné de l'accord d'intéressement, ainsi que la décision du 3 novembre 2021 rejetant son recours hiérarchique.
Sur les exceptions de non-lieu à statuer :
2. Contrairement à ce que soutient la ministre en défense, les décisions ministérielles des 12 mai 2021 et 3 novembre 2021 se bornent à rejeter les recours hiérarchiques de la société Lidl contre les décisions du 21 décembre 2020 et du 7 juillet 2021 et ne peuvent ainsi, en tout état de cause, être regardées comme se substituant à ces dernières décisions. Par suite, les exceptions, opposées en défense, tirées de ce que les conclusions tendant à l'annulation des décisions du 21 décembre 2020 et du 7 juillet 2021 ont perdu leur objet doivent être écartées.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. En premier lieu, l'article L. 3312-1 du code du travail dispose que : " L'intéressement a pour objet d'associer collectivement les salariés aux résultats ou aux performances de l'entreprise. / Il présente un caractère aléatoire et résulte d'une formule de calcul liée à ces résultats ou performances. / Il est facultatif. ". L'article L. 3314-1 du code du travail prévoit également que : " les modalités de calcul de l'intéressement peuvent varier selon les établissements et les unités de travail () ". Enfin, l'article L. 3314-5 du même code dans sa rédaction applicable à la date des décisions attaquées dispose que : " La répartition de l'intéressement entre les bénéficiaires peut être uniforme, proportionnelle à la durée de présence dans l'entreprise au cours de l'exercice ou proportionnelle aux salaires. L'accord peut également retenir conjointement ces différents critères () ".
4. Il résulte des dispositions citées au point précédent que si un accord collectif d'intéressement peut prévoir que les modalités de calcul de l'intéressement peuvent varier selon les unités de travail, il ne peut pas pour autant prévoir qu'en cas de changement d'unité de travail au cours de la période durant laquelle est calculée le montant de l'intéressement, celui-ci sera calculé au regard des résultats et de la performance de l'unité de travail au sein de laquelle le salarié a occupé un poste le plus longtemps.
5. Le paragraphe c du préambule de l'accord collectif d'intéressement conclu le 25 août 2020 par la société Lidl prévoit que " la réparation du montant de l'intéressement entre salariés se fera, quel que soit leur statut, au prorata de la durée de présence sur l'exercice considéré ". Son titre III prévoit qu'une partie de la prime d'intéressement liée à l'enveloppe " performance " : " est calculée au niveau national et répartie par unité de travail " et le dernier paragraphe de l'article 1er de ce titre prévoit que : " Enfin, il est précisé qu'en cas de changement d'unité de travail d'un salarié en cours d'exercice, l'intéressement sera calculé par rapport à l'unité de travail correspondant à son affectation la plus longue au cours de l'exercice considéré ".
6. Ainsi que l'a relevé à bon droit l'administration, sans, contrairement à ce que soutient la société requérante, faire une interprétation inexacte des termes de l'accord, il en résulte que l'intéressement des salariés qui changent d'unité de travail en cours d'exercice est calculé au regard des résultats et de la performance de l'unité de travail au sein de laquelle le salarié a occupé un poste le plus longtemps, ce que, compte tenu de ce qui a été dit au point 4 du présent jugement, ne peut légalement être prévu. Par suite, c'est à bon droit que l'administration a considéré que l'accord d'intéressement en litige est entaché d'illégalité en ce qu'il prévoit une telle modalité de calcul.
7. En deuxième lieu, il ne ressort pas des termes de la décision du 7 juillet 2021 que le DRIEETS d'Ile de France ait considéré que l'accord d'intéressement et son avenant pris dans leur globalité ne permettait pas aux salariés de prendre connaissance des modalités de leur droit à intéressement et ait demandé qu'il soit mis en conséquence en conformité.
8. En troisième et dernier lieu, la société Lidl ne peut utilement se prévaloir de ce que les décisions en litige du DRIEETS d'Ile-de-France et de la ministre du travail méconnaissent la liberté contractuelle des parties à l'accord d'intéressement du 25 août 2020 dès lors que ces décisions reposent sur les exigences légales qui encadrent la conclusion d'un tel accord.
9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les requêtes de la société Lidl doivent être rejetées y compris les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E:
Article 1er : Les requêtes de la société Lidl sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Lidl et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.
Copie en sera transmise au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.
Délibéré après l'audience du 3 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Timothée Gallaud, président,
Mme Félicie Bouchet, première conseillère,
M. Dominique Binet, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.
La rapporteure,
F. BouchetLe président,
T. GallaudLa greffière,
L. Potin
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Nos 2106633 et 211204