Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2108879

mercredi 29 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2108879
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationChambre DALO 14
Avocat requérantQUIENE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 30 septembre 2021 et le 15 mai 2024, Mme B A, représentée par Me Julien Quiene, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures.

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 30 juillet 2021 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande indemnitaire préalable du 20 juillet 2021 ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 4 000 euros, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de la carence de l'Etat à assurer son relogement, bien que sa demande de logement social ait été reconnue comme prioritaire et urgente par la commission de médiation, avec intérêts à compter de la réception de la demande préalable d'indemnisation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 100 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le préfet disposait d'un délai de 6 mois à compter de la décision de la commission de médiation du 27 avril 2020 pour lui proposer un logement correspondant à ses besoins et à ses capacités, or, au 27 octobre 2020, aucun logement ne lui a été proposé ; les troubles dans les conditions d'existence sont caractérisés du seul fait que la situation qui a conduit la demande de logement de l'intéressée à être déclarée prioritaire et urgente perdure ;

- la période de responsabilité de l'Etat est, au jour de l'introduction de la requête, de près d'un an ; elle occupe avec sa famille un logement de transition dans le cadre du dispositif SOLIBAIL depuis 9 ans à la date d'introduction de la requête ;

- ces conditions de logement ne leur offrent pas les conditions nécessaires à leur bon épanouissement car les obligations mises à sa charge dans le cadre de la convention d'occupation excèdent celles d'un locataire de droit commun, la carence de l'Etat porte donc atteinte au droit à sa vie privée et familiale ;

- elle subit un préjudice moral tiré de la frustration résultant de la négation de ses droits ; la méconnaissance par le préfet du délai qui lui été imparti pour lui proposer un logement résulte moins d'un manque de logements que d'une volonté politique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2021, le préfet de la Seine-et-Marne conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnisation éventuellement accordée.

Il soutient que :

- le 22 décembre 2017, la requérante a intégré avec sa famille, soit 4 personnes au total, un logement de type Solibail, de type T3 d'une superficie de 56,76 m², qu'ainsi ce logement n'était pas en situation de suroccupation ; ce logement comprenait l'ensemble des éléments d'équipements et de conforts usuels, ni de signe contraire à la santé ou à la sécurité de ses occupants, qu'ainsi ce logement présentait un caractère décent ;

- le 3 octobre 2019 ses services ont présenté la candidature de Mme A à la commission d'attribution des logements d'un bailleur social pour qu'elle obtienne un logement de type T3 ; son relogement n'a pu avoir lieu car la requérante était endettée et n'a pas transmis au bailleur social la décision de la Commission de Surendettement qui aurait pu plaider en sa faveur ; la situation de Mme A a été prise en charge par l'administration bien avant qu'elle n'obtienne la reconnaissance au DALO ;

- depuis la reconnaissance de la situation prioritaire et urgente de la situation de Mme A, ses services ont présenté la candidature de la requérante à 5 reprises auprès des Commissions d'Attribution de Logements des bailleurs sociaux, mais que son relogement n'a pu avoir lieu du fait de ressources insuffisantes, et de l'existence d'une dette locative qui la pénalise ;

- le 2 septembre 2021, la candidature de Mme A a été présentée par ses services pour l'obtention d'un logement de type T3 d'une surface de 63 m² situé dans la commune

de Moissy-Cramayel, que ce logement est adapté aux besoins et aux capacités de Mme A et sa famille, avec un loyer de base de 351 € et 101 € de charges locatives, qu'ainsi le préfet doit être regardé comme ayant satisfait à l'obligation de résultat posées par les textes ;

- les moyens selon lesquels l'Etat n'a pas respecté la décision de la commission de médiation sont inopérants.

Par une décision du 17 janvier 2024, le président du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle de Mme A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation,

- le code de la sécurité sociale,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Delmas, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant du droit au logement opposable, en application de l'article R.222-13 (1°) du code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, et en application de l'article L.732-1 du code de justice administrative, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delmas, qui informe les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le présent jugement est susceptible de reposer sur un moyen relevé d'office tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions tendant à l'admission de la requérante à l'aide juridictionnelle provisoire et tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de la décision liant le contentieux ;

- et les observations de Me Quiene, représentant Mme A absente, conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens. Me Quiene abandonne ses conclusions tendant à l'attribution de l'aide juridictionnelle provisoire ainsi que celles tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire.

Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a été reconnue prioritaire et devant être relogée en urgence, sur le fondement de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, par une décision du 27 avril 2020 de la commission de médiation de Seine-et-Marne. En l'absence de relogement, Mme A a adressé une demande préalable d'indemnisation, reçue le 20 juillet 2021 au préfet de la Seine-et-Marne qui l'a rejetée par une décision du 30 juillet 2021. Par la requête susvisée, Mme A demande au tribunal la condamnation de l'Etat à lui verser 4 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de son absence de relogement.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de la responsabilité :

2. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et comme devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, la carence fautive de l'Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti, qui commence à courir, dans la Seine-et-Marne, à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation, engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat, qui court dans la Seine-et-Marne à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour susciter une offre de logement.

3. En premier lieu, par une décision du 27 avril 2020, la commission de médiation de Seine-et-Marne a reconnu à Mme A un droit au logement opposable pour le motif suivant : " Logé(e) dans un logement de transition, dans un logement-foyer ou dans une Résidence Hôtelière à Vocation Sociale ". Si le préfet fait valoir que l'intéressée a bénéficié avec son conjoint et ses enfants d'un logement de type T3, pour une superficie de 56,76 m² et comprenant l'ensemble des éléments d'équipements et de conforts usuels, il est constant qu'elle a été relogée dans un logement de transition financé par l'Etat dans le cadre du dispositif " Solibail ". Si un tel hébergement offre à l'intéressée une surface habitable conforme aux besoins des membres de son foyer et à ses capacités financières, un tel logement ne lui confère pas l'autonomie à laquelle elle pouvait prétendre en vertu de la décision de la commission de médiation. En conséquence, un tel hébergement ne saurait délier l'administration de son obligation à exécuter la décision de la commission de médiation précitée.

4. En deuxième lieu, le droit au logement opposable de Mme A est né le 27 avril 2020 et il n'engage la responsabilité de l'Etat au titre de sa carence à la reloger qu'à compter du 27 octobre 2020. Ainsi, la proposition de relogement à Moissy-Cramayel, qui a été examinée par la commission d'attribution des logements du bailleur social du 3 octobre 2019, est antérieure à l'ouverture du droit au logement opposable de l'intéressée. Par suite, la circonstance que Mme A a communiqué à cette commission un dossier incomplet, faute d'y avoir joint la décision de la commission de surendettement la concernant, est sans incidence sur l'obligation de l'Etat à la reloger.

5. En troisième lieu, d'une part, s'il ressort de l'extrait de l'application " Syplo " que par trois délibérations en date des 27 février 2020, 15 novembre 2020 et 11 mars 2020 les commissions d'attribution des logements de différents bailleurs sociaux ont refusé d'attribuer un logement à Mme A en raison de l'insuffisance de ses revenus, cette circonstance qui échappe à la volonté de la requérante sans incidence sur l'obligation de l'Etat à la reloger. D'autre part, il n'est pas contesté que les commissions d'attribution des logements qui se sont prononcées sur sa situation les 15 octobre 2020 et 17 janvier 2021 ont attribué préférentiellement les logements en lice à un autre demandeur.

6. En quatrième lieu, le préfet de Seine-et-Marne fait valoir que Mme A a signé un bail le 2 septembre 2021 et a été relogée à compter de cette date dans un logement répondant à ses besoins et capacités. Le préfet produit à cette fin un extrait de l'application " Syplo " indiquant l'attribution d'un logement de type T3 à l'intéressée à Moissy-Cramayel. Cette information a été confirmée par Mme A dans son mémoire en réplique. Par suite, si la requérante est fondée à demander l'engagement de la responsabilité de l'Etat pour carence fautive à la reloger, la période d'engagement de cette responsabilité doit être regardée comme s'achevant le 2 septembre 2021.

En ce qui concerne la réparation du préjudice :

7. Il résulte de tout ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat à attribuer un logement au demandeur, de la durée de cette carence, soit dix mois après la naissance de l'obligation pesant sur l'Etat née à l'expiration d'un délai de six mois après la décision de la commission de médiation, et du nombre de personnes vivant au foyer pendant la période en cause, soit au total quatre personnes, il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence en condamnant l'Etat à verser à la requérante une somme de 850 euros.

Sur les intérêts :

8. Mme A a droit aux intérêts au taux légal à compter du 20 juillet 2021, date de réception de sa demande préalable indemnitaire par les services préfectoraux.

Sur les frais d'instance :

9. Mme A n'a pas été admise à l'aide juridictionnelle en raison de la caducité de sa demande d'aide juridictionnelle constatée par le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun. En conséquence, son conseil ne saurait se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Toutefois, l'Etat étant partie perdante, il y a lieu de mettre à sa charge, dans les circonstances de l'espèce, une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme A une somme de 850 (huit cent cinquante) euros au titre des dommages et intérêts, assortie des intérêts au taux légal calculés à compter du 20 juillet 2021.

Article 2 : L'Etat (préfet de Seine-et-Marne) versera à Mme A une somme de 800 (huit cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Quiene, au ministre en charge du logement et au préfet de la Seine-et-Marne.

Le magistrat désigné,

S. DELMAS

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2108879