Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2108903
mercredi 29 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2108903 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | Chambre DALO 14 |
| Avocat requérant | QUIENE |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 30 septembre 2021 et le 15 mai 2024, Mme A C, représentée par Me Quiene, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures.
1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 30 juillet 2021 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande indemnitaire préalable du 20 juillet 2021 ;
3°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 12 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de la carence de l'Etat à assurer son relogement, bien que sa demande de logement social ait été reconnue comme prioritaire et urgente par la commission de médiation, avec intérêts à compter de la réception de la demande préalable d'indemnisation ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 100 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- le préfet disposait d'un délai de 6 mois à compter de la décision de la commission de médiation du 30 juillet 2018 pour lui proposer un logement correspondant à ces besoins et à ses capacités, or, au 30 janvier 2019, aucun logement ne lui a été proposé ; le préfet ne lui a pas proposé de logement malgré une ordonnance du tribunal de céans du 1er juillet 2019 qui lui a enjoint de la reloger avant le 1er octobre 2019 ;
- les troubles dans les conditions d'existence sont caractérisés du seul fait que la situation qui a conduit la demande de logement de l'intéressée à être déclarée prioritaire et urgente perdure ; la période de responsabilité de l'Etat est, au jour de l'introduction de la requête, de plus de deux ans ; elle occupe avec sa famille un logement de transition dans le cadre du dispositif SOLIBAIL depuis 9 ans à la date d'introduction de la requête ;
- ces conditions de logement ne leur offrent pas les conditions nécessaires à leur bon épanouissement car les obligations mises à sa charge dans le cadre de la convention d'occupation excèdent celles d'un locataire de droit commun, la carence de l'Etat porte donc atteinte au droit à sa vie privée et familiale ; elle subit un préjudice moral tiré de la frustration résultant de la négation de ses droits ;
- sur sept propositions, seule une aurait été refusée par la requérante ; en tout état de cause, à aucun moment la requérante n'a été informée des conséquences d'un refus sans motif justifié.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2023, le préfet de la Seine-et-Marne conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnisation éventuellement accordée.
Il fait valoir que :
- la requérante a fait l'objet de 14 propositions de relogement depuis 2016 ; plusieurs ont été mises en échec du fait de la requérante ; les refus de la requérante ont eu pour conséquence l'ajournement de sa candidature lors des commissions d'attribution des bailleurs sociaux, empêchant le préfet d'accomplir son obligation de relogement ;
- la requérante occupait un logement type T3 grâce au dispositif SOLIBAIL d'une superficie de 60m² pour 5 occupants, qu'ainsi ce logement n'était pas en situation de suroccupation ; ce logement comprenait l'ensemble des éléments d'équipements et de conforts usuels, ni de signe contraire à la santé ou à la sécurité de ses occupants, qu'ainsi ce logement présentait un caractère décent ;
- le ménage a contracté une dette locative qui a freiné son relogement car les bailleurs sociaux préféraient attendre la mise en place d'un plan d'apurement de la dette.
Par une décision du 17 janvier 2024, le président du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle de Mme C.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation,
- le code de la sécurité sociale,
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Delmas, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant du droit au logement opposable, en application de l'article R.222-13 (1°) du code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, et en application de l'article L.732-1 du code de justice administrative, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Delmas, qui informe les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le présent jugement est susceptible de reposer sur un moyen relevé d'office tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions tendant à l'admission de la requérante à l'aide juridictionnelle provisoire et tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de la décision liant le contentieux ;
- et les observations de Me Quiene, représentant Mme C absente, conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens. Me Quiene abandonne ses conclusions tendant à l'attribution de l'aide juridictionnelle provisoire ainsi que celles tendant à l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire.
Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A C a été reconnue prioritaire et devant être relogée en urgence, sur le fondement de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, par une décision du 30 juillet 2018 de la commission de médiation de Seine-et-Marne. En l'absence de relogement, la requérante a adressé une demande préalable d'indemnisation, reçue le 20 juillet 2021 au préfet de la Seine-et-Marne qui l'a rejetée par une décision du 18 juillet 2021. Par la requête susvisée, Mme C demande au tribunal la condamnation de l'Etat à lui verser 12 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de son absence de relogement.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne le principe de la responsabilité :
2. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et comme devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, la carence fautive de l'Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti, qui commence à courir, dans la Seine-et-Marne, à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation, engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressée ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat, qui court dans la Seine-et-Marne à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour susciter une offre de logement.
3. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme C s'est vue reconnaître le 30 juillet 2018 un droit au logement opposable par la commission de médiation pour le motif suivant : " Logé(e) dans un logement de transition, dans un logement-foyer ou dans une Résidence Hôtelière à Vocation Sociale ". S'il résulte de l'instruction que l'intéressée a bénéficié avec son conjoint et leurs enfants de deux relogements dans des appartements non suroccupés, il est constant qu'elle a été relogée dans un logement de transition financé par l'Etat dans le cadre du dispositif " Solibail ". Si un tel hébergement offre à l'intéressée une surface habitable conforme aux besoins des membres de son foyer et à ses capacités financières, de tels logements ne lui confère pas l'autonomie à laquelle elle pouvait prétendre en vertu de la décision de la commission de médiation. En conséquence, un tel hébergement ne saurait délier l'administration de son obligation à exécuter la décision de la commission de médiation précitée.
4. En deuxième lieu, le préfet de Seine-et-Marne fait valoir que Mme C a contracté une dette locative qui a freiné son relogement. Toutefois, d'une part, les dispositions de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation, éclairées par les travaux parlementaires qui ont précédé leur adoption, fixent, pour l'État, une obligation de résultat, dont peuvent se prévaloir les titulaires d'un droit au logement opposable. D'autre part, il résulte de l'instruction, et notamment de la note sociale établie le 16 août 2023 par un travailleur social du groupe Sos que la famille de la requérante est débitrice d'une dette locative à hauteur de 4 774,59 euros en raison de la refacturation des travaux réalisés dans le premier logement de transition qu'occupait cette famille, avant son " repositionnement " dans un second logement. Il ressort de cette note qu'un échéancier a été mis en place et que le couple s'est fortement mobilisé pour résorber la dette locative. Dans ces conditions, il ne résulte pas suffisamment de l'instruction que Mme C ait délibérément cherché à échapper à ses obligations de locataires. En conséquence, l'administration ne saurait lui opposer l'importance de sa dette locative pour exonérer, même partiellement, sa responsabilité.
5. En troisième lieu, il ressort de l'extrait de l'application " Syplo " versé au débat par le préfet de Seine-et-Marne que Mme C a refusé par deux fois les propositions de relogement retenues par la commission d'attribution des logements des bailleurs sociaux en date des 30 juin 2017 et 11 juillet 2019. Toutefois, d'une part, le droit au logement opposable de la requérante est né le 30 juillet 2018 et il n'engage la responsabilité de l'Etat au titre de sa carence à la reloger qu'à compter du 30 janvier 2019. Ainsi, le premier refus de relogement opposé à la suite de la commission d'attribution des logements du 30 juin 2017 est antérieur à l'ouverture du droit au logement opposable de l'intéressée. Par suite, un tel refus est sans incidence sur l'obligation de l'Etat à la reloger. D'autre part, le refus, sans motif impérieux, d'une proposition de logement adaptée est de nature à faire perdre au demandeur de logement social le bénéfice de la décision de la commission de médiation, pour autant qu'il ait été préalablement informé de cette éventualité conformément à l'article R. 441-16-3 du code de la construction et de l'habitation. Or, il ne résulte pas de l'instruction que Mme C aurait été informée des conséquences de son second refus opposé à la proposition que lui a adressée l'administration suite de la commission d'attribution des logements du 11 juillet 2019. Il s'ensuit qu'un tel refus ne mettait pas fin à la période d'engagement de la responsabilité de l'Etat. Dès lors, les refus de la requérante ne sauraient limiter la période de carence fautive.
6. En quatrième lieu, il ressort de l'extrait de l'application " Syplo " versé au débat par le préfet de Seine-et-Marne que les commissions d'attribution des logements des bailleurs sociaux en date du 25 juin 2019 et 8 septembre 2023 n'ont pu aboutir à l'attribution d'un logement social au bénéfice de Mme C en raison de ce que cette dernière a produit un " dossier incomplet ". Il ressort notamment de la pièce-justificative n° 5 annexée au mémoire en défense que la requérante n'aurait pas fourni une attestation de la caisse des allocations familiales réactualisée. Toutefois, le préfet n'établit pas que l'échec de ces deux procédures d'attribution aurait été précédé effectivement d'un appel de pièce. Par suite, le moyen tiré de l'incomplétude des dossiers d'attribution constitués par la requérante ne saurait être accueilli.
7. En cinquième lieu, il ressort de l'extrait de l'application " Syplo " versé au débat par le préfet de Seine-et-Marne que trois propositions de relogement de Mme C n'auraient pu aboutir en raison de l'insuffisance de ses revenus et que quatre propositions auraient échoué en raison de l'attribution du logement à un tiers. Toutefois, le préfet ne saurait se prévaloir de ces échecs dès lors que ces motifs de non attribution n'étaient pas imputable au seul comportement de la requérante. De même, si trois propositions de relogement n'ont pas fait l'objet d'une attribution à la requérante pour un motif " autre ", le préfet de Seine-et-Marne ne saurait se prévaloir utilement de ces échecs en raison de l'imprécision d'un tel motif.
8. En sixième lieu, le préfet de Seine-et-Marne fait valoir que Mme C a signé un bail et a été relogée à compter du 5 octobre 2023 dans un logement de type T5 sur la proposition des services de la préfecture, ce qui est corroboré par l'extrait de l'application " Syplo " versé au débat. Le mémoire en défense a été communiqué à l'intéressée, qui a confirmé une telle information. Par suite, si Mme C est fondée à demander l'engagement de la responsabilité de l'Etat pour carence fautive à la reloger, la période d'engagement de cette responsabilité doit être regardée comme s'achevant le 5 octobre 2023.
En ce qui concerne la réparation du préjudice :
9. Il résulte de tout ce qui précède que, compte tenu des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat à attribuer un logement au demandeur, de la durée de cette carence, soit 56 mois après la naissance de l'obligation pesant sur l'Etat née à l'expiration d'un délai de six mois après la décision de la commission de médiation, et du nombre de personnes vivant au foyer pendant la période en cause, soit au total cinq personnes, il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence en condamnant l'Etat à verser à la requérante une somme de 5 850 euros.
Sur les intérêts :
10. Mme C a droit aux intérêts au taux légal à compter du 20 juillet 2021, date de réception de sa demande préalable indemnitaire par les services préfectoraux.
Sur les frais d'instance :
11. Mme C n'a pas été admise à l'aide juridictionnelle en raison de la caducité de sa demande d'aide juridictionnelle constatée par le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun. En conséquence, son conseil ne saurait se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Toutefois, l'Etat étant partie perdante, il y a lieu de mettre à sa charge, dans les circonstances de l'espèce, une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme C une somme de 5 850 (cinq mille huit cinquante) euros au titre des dommages et intérêts, assortie des intérêts au taux légal calculés à compter du 20 juillet 2021.
Article 2 : L'Etat (préfet de Seine-et-Marne) versera à Mme C une somme de 800 (huit cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Quiene, au ministre en charge du logement et au préfet de la Seine-et-Marne.
Le magistrat désigné,
S. DELMAS
La greffière,
M. B
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2108903
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