Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2111419
mardi 7 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2111419 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 8ème chambre |
| Avocat requérant | PERE |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par un arrêt n° 22PA01418 du 3 mars 2023, la cour administrative d'appel de Paris, saisie d'un appel présenté par M. A B, a annulé l'ordonnance du président de la 8ème chambre du tribunal administratif de Melun en date du 17 mars 2022 et a renvoyé l'affaire au tribunal pour qu'il soit statué sur les conclusions de la requête n° 2111419, enregistrée le 9 décembre 2021.
Par cette requête, M. B, représenté par Me Père, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé d'instruire sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'instruire sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile ainsi qu'un formulaire de demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle ou, en cas de non admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat cette même somme à son profit au titre des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'incompétence de son auteur ;
- la préfète du Val-de-Marne ne justifie pas avoir informé les autorités espagnoles de sa fuite, en méconnaissance de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 ;
- la décision litigieuse est entachée d'une méconnaissance de l'article 29 du règlement (UE) du 26 juin 2013 précité en ce que, en l'absence de fuite caractérisée, la préfète du
Val-de-Marne ne pouvait valablement lui opposer un tel refus d'instruire sa demande d'asile en procédure normale.
La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mars 2022 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun.
L'instruction a été close le 21 mars 2024 par une ordonnance du même jour prise en application des articles R. 611-11-1 et R. 613-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement UE n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement CE n° 343/2003 du Conseil du 18 février 2003 ;
- le règlement 1560/2003/CE du 2 septembre 2003 ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 30 avril 2024 à 10 heures 30 :
- le rapport de Mme Lina Bousnane, rapporteure ;
- les conclusions de Mme Marion Leboeuf, rapporteure publique ;
Les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant mauritanien né le 31 décembre 1996 à Aejar (Mauritanie), est entré en France après avoir transité par l'Espagne afin d'y demander l'asile. Sa demande a été enregistrée le 7 décembre 2020 en procédure Dublin. M. B a fait l'objet d'un arrêté de transfert aux autorités espagnoles le 27 janvier 2021, ces-dernières ayant donné leur accord explicite le 30 décembre 2020. M. B a introduit un recours contre cet arrêté, lequel a été rejeté par un jugement n° 2104207 du 26 mai 2021 du tribunal administratif de Melun. Estimant que le délai de transfert de six mois avait expiré, M. B a sollicité, le 2 décembre 2021, l'instruction de sa demande d'asile en procédure normale et la délivrance d'une attestation de demande d'asile. Il s'est vu opposer un refus oral, confirmé par un courriel du même jour, au motif qu'il avait été placé en fuite, de sorte que le délai de transfert de six mois avait été porté à dix-huit mois. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler cette décision de refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et de délivrance d'une attestation de demande d'asile.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur () de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue () au plus tard, dans un délai de six mois () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté () à
dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite () ".
3. La prolongation du délai de transfert, qui résulte du seul constat de fuite du demandeur et qui ne donne lieu qu'à une information de l'Etat responsable de la demande d'asile par l'État membre qui ne peut procéder au transfert, a pour effet de maintenir en vigueur la décision de transfert aux autorités de l'Etat responsable et ne suppose pas l'adoption d'une nouvelle décision. Cette prolongation n'est ainsi qu'une des modalités d'exécution de la décision initiale de transfert et ne peut être regardée comme révélant une décision susceptible de recours. L'étranger peut cependant demander à l'administration de reconnaître la compétence de la France pour examiner sa demande d'asile et saisir le juge d'un éventuel refus fondé sur l'absence d'expiration du délai de transfert, le cas échéant dans le cadre d'une instance de référé. Il lui est également loisible de contester l'existence d'une cause de prolongation à l'appui d'un recours dirigé contre une mesure prise en vue de l'exécution du transfert, telle qu'une assignation à résidence, ou d'une mesure tirant les conséquences du constat de la fuite, telle que la limitation ou la suspension des conditions matérielles d'accueil. Dans ces différentes hypothèses, l'étranger peut se prévaloir de l'expiration du délai de transfert.
4. D'une part, aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 : " Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement ".
5. D'autre part, il résulte des dispositions précitées que le transfert d'un demandeur d'asile vers l'Etat membre responsable de sa demande d'asile peut avoir lieu pendant une période de six mois à compter de l'acceptation de la demande de prise en charge ou de reprise en charge, période susceptible d'être portée à dix-huit mois si l'intéressé " prend la fuite ". Au sens de ces dispositions, la notion de fuite doit s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant. Dans l'hypothèse d'un départ contrôlé dont l'Etat responsable du transfert assure l'organisation matérielle, en prenant en charge le titre de transport permettant de rejoindre l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile depuis le territoire français ainsi que, le cas échéant, le préacheminement du lieu de résidence du demandeur jusqu'à l'embarquement vers son lieu de destination, le demandeur d'asile qui se soustrait délibérément à l'exécution de son transfert ainsi organisé doit être regardé comme en fuite, au sens de ces dispositions.
6. M. B soutient que la préfète du Val-de-Marne ne pouvait fonder sa décision de refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale sur la circonstance que le délai de transfert avait été porté de six à dix-huit mois à raison de sa fuite dès lors qu'elle ne justifie pas en avoir informé les autorités espagnoles. En l'absence de production en défense, la préfète du Val-de-Marne ne justifie pas avoir procédé à la diffusion par l'intermédiaire du réseau Dublinet de l'information relative à la prolongation du délai de transfert concernant M. B, conformément aux dispositions citées au point 2. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la responsabilité du traitement de sa demande d'asile incombait aux autorités françaises, conformément au paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du
2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014.
7. Au surplus, M. B soutient que, pour refuser d'instruire sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, les services de la préfecture du Val-de-Marne ont estimé qu'il était en fuite au motif qu'il ne s'était pas présenté à un rendez-vous du 23 juin 2021 muni d'un test covid PCR, conformément aux préconisations de la convocation qui lui avait été adressée le 17 juin 2021. Toutefois, le requérant soutient qu'il a respecté l'ensemble des convocations qui lui ont été adressées et conteste, par suite, la caractérisation d'une telle fuite. A cet égard, il produit notamment des convocations signées en date des 4 et 27 mai ainsi que du 11 juin 2021. Surtout, M. B justifie avoir effectué le
21 juin 2021 un test covid antigénique en vue de sa convocation du 23 juin 2021. Dans ces conditions, et en l'absence de production en défense de nature à contredire ces éléments, le requérant est fondé à soutenir qu'il ne pouvait être regardé comme s'étant soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant et que la préfète du Val-de-Marne a ainsi méconnu les dispositions précitées en le considérant en fuite et en portant à dix-huit mois le délai de transfert aux autorités espagnoles, alors que se demande relevait désormais de la responsabilité des autorités françaises.
8. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner le dernier moyen de la requête, la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé d'instruire la demande d'asile de M. B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile doit être annulée.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
9. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent de convoquer M. B aux fins d'instruire sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer l'attestation prévue à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de
dix jours à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais de l'instance :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à Me Père, avocat de M. B, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : La décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé d'instruire la demande d'asile présentée par M. B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile est annulée.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent d'instruire la demande d'asile de M. B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente décision.
Article 3 : L'Etat versera à Me Père, avocat de M. B, une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B B, à Me Père et à la préfète du Val-de-Marne.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 30 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Xavier Pottier, président,
Mme Andreea Avirvarei, conseillère,
Mme Lina Bousnane, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.
La rapporteure,
L. Bousnane
Le président,
X. PottierLa greffière,
C. Mahieu
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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