Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2112085
vendredi 24 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2112085 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème chambre |
| Avocat requérant | SELARL HORUS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et deux mémoires enregistrés le 29 décembre 2021, le 25 mai 2022 et le 16 avril 2024, Mme C B, représentée par Me Guillon, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 7 décembre 2021 par laquelle le maire de la commune d'Esbly a rejeté son recours tendant à l'abrogation de l'arrêté du 30 juin 2021 portant opposition à déclaration préalable et a refusé de reconnaitre l'existence de deux décisions tacites de non-opposition à déclaration préalable qui seraient nées le 24 août 2020 et le 25 décembre 2020 ;
2°) d'annuler la décision du 20 octobre 2020 portant opposition tacite à déclaration préalable du 7 juillet 2020 ;
3°) de condamner la commune d'Esbly à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation de son préjudice moral résultant de l'illégalité fautive de l'arrêté du 30 juin 2021, ladite somme devant être assortie des intérêts légaux à compter du 7 octobre 2021 et de la capitalisation des intérêts ;
4°) de condamner la commune d'Esbly à lui verser la somme de 40 000 euros en réparation du préjudice moral, ainsi que des troubles dans les conditions d'existence subis par elle et par ses enfants en raison des fautes commises par la commune dans le traitement de sa situation, assortie des intérêts légaux à compter du 7 octobre 2021 et de la capitalisation des intérêts ;
5°) d'enjoindre à la commune d'Esbly de lui délivrer un certificat de non-opposition à déclaration préalable dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et ce, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
6°) d'enjoindre à la commune d'Esbly d'abroger l'arrêté du 30 juin 2021 dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et ce, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
7°) de mettre à la charge de la commune la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision du 7 décembre 2021 est illégale dès lors qu'elle disposait de deux autorisations tacites définitives de non-opposition à déclaration préalable nées le 24 août 2020 suite à sa demande déposée le 7 juillet 2020 et le 25 décembre 2020 suite à sa demande déposée le 25 novembre 2020 ;
- l'arrêté du 30 juin 2021 est illégal et ne pouvait pas retirer ces autorisations tacites de non-opposition à déclaration préalable ;
- l'arrêté du 30 juin 2021 est intervenu au terme d'un détournement de pouvoir ;
- l'article UB 6 du règlement du plan local d'urbanisme n'était pas applicable à son projet ;
- l'illégalité de l'arrêté du 30 juin 2021 est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune d'Esbly ; elle évalue son préjudice moral à hauteur de 5 000 euros ;
- elle a subi un préjudice moral en raison des fautes commises par la commune dans le traitement de ses demandes, ce préjudice doit être évalué à 20 000 euros ;
- elle et ses enfants ont subis des troubles dans leurs conditions d'existence en raison des agissements de la commune qu'elle évalue à 20 000 euros.
Par quatre mémoires en défense, enregistrés le 15 mars 2022, le 13 juin 2022, le 15 novembre 2023 et le 15 avril 2024, la commune d'Esbly représentée par Me Bineteau, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la requérante sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les conclusions tendant à la reconnaissance de décisions tacites de non-opposition à déclaration préalable sont irrecevables ;
- les conclusions tendant à l'annulation de la décision tacite d'opposition née le 20 octobre 2020 sont irrecevables ;
- les conclusions tendant à l'abrogation de l'arrêté du 30 juin 2021 sont irrecevables ;
- les conclusions tendant au prononcé d'injonctions sont irrecevables ;
- aucune décision tacite de non-opposition n'est née ni le 24 août 2020, ni le 25 décembre 2020 ;
- les dispositions de l'article UB 6 du règlement du plan local d'urbanisme n'ont pas été méconnues ;
- il n'y a eu aucun détournement de pouvoir ;
- la commune n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;
- la requérante ne peut se prévaloir d'un préjudice moral ou de troubles subis dans ses conditions d'existence et dans les conditions d'existence de ses enfants ;
- il n'y a pas de lien de causalité entre les faits reprochés et les préjudices subis.
La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant la date d'audience en application de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Senichault de Izaguirre, conseillère,
- les conclusions de Mme Morisset, rapporteure publique,
- et les observations de Me Guillon, représentant de Mme B, et de Me Di Stefano représentant de la commune d'Esbly.
Une note en délibéré présentée pour la commune d'Esbly a été enregistrée le 6 mai 2024 et n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B est propriétaire d'un terrain situé 20 rue Jules Tonnet à Esbly. Il supporte une maison d'habitation et est situé en zone UBd du plan local d'urbanisme. Le 7 juillet 2020, elle a déposé une déclaration préalable ayant pour objet l'extension de sa maison individuelle et le remplacement de deux fenêtres par une baie vitrée. Par un courrier du 16 juillet 2020, reçu le 20 juillet 2020, des pièces complémentaires lui ont été demandées. Mme B a transmis différentes pièces par un courrier du 24 juillet 2020, reçu par la commune le 6 août 2020. Le 22 octobre 2020, le maire de la commune lui a indiqué que sa demande du 7 juillet 2020 avait fait naitre une décision tacite d'opposition à déclaration préalable. Par la suite, elle a déposé une nouvelle demande de déclaration préalable et par un courrier du 28 avril 2021, une demande de pièces complémentaires lui a été adressée. Elle y a répondu par un courrier du 1er juin 2021, reçu le 4 juin 2021 en mairie. Un arrêté d'opposition a été pris par le maire d'Esbly le 30 juin 2021 sur cette dernière demande. Le 5 octobre 2021 elle a introduit un recours devant le maire en lui demandant de reconnaitre l'existence de décisions tacites de non-opposition à déclaration préalable intervenues le 24 août 2020 et le 25 décembre 2020, d'abroger l'arrêté du 30 juin 2021 et de l'indemniser de ses préjudices à hauteur de 45 000 euros. Le maire a rejeté ce recours dans son ensemble le 7 décembre 2021. Par la présente instance, la requérante demande l'annulation de la décision du 20 octobre 2020, de celle du 7 décembre 2021 ainsi que la condamnation de la commune d'Esbly à l'indemniser de ses préjudices à hauteur de 45 000 euros.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la déclaration préalable déposée le 7 juillet 2020 :
2. D'une part, aux termes de l'article R. 431-36 du code de l'urbanisme dans sa rédaction alors applicable : " Le dossier joint à la déclaration comprend : / a) Un plan permettant de connaître la situation du terrain à l'intérieur de la commune ; / b) Un plan de masse coté dans les trois dimensions lorsque le projet a pour effet de créer une construction ou de modifier le volume d'une construction existante ; / c) Une représentation de l'aspect extérieur de la construction faisant apparaître les modifications projetées et si le projet a pour effet de modifier celui-ci ; / () / Il est complété, s'il y a lieu, par les documents mentionnés aux a et b de l'article R. 431-10 () ". Aux termes de son article R. 431-10 : " Le projet architectural comprend également : a) Le plan des façades et des toitures ; lorsque le projet a pour effet de modifier les façades ou les toitures d'un bâtiment existant, ce plan fait apparaître l'état initial et l'état futur () ".
3. D'autre part, aux termes de l'article R. 423-38 du code de l'urbanisme : " Lorsque le dossier ne comprend pas les pièces exigées en application du présent livre, l'autorité compétente, dans le délai d'un mois à compter de la réception ou du dépôt du dossier à la mairie, adresse au demandeur ou à l'auteur de la déclaration une lettre recommandée avec demande d'avis de réception, indiquant, de façon exhaustive, les pièces manquantes ". Aux termes de l'article R. 423-39 du code de l'urbanisme : " L'envoi prévu à l'article R. 423-38 précise : a) Que les pièces manquantes doivent être adressées à la mairie dans le délai de trois mois à compter de sa réception ; b) Qu'à défaut de production de l'ensemble des pièces manquantes dans ce délai, la demande fera l'objet d'une décision tacite de rejet en cas de demande de permis ou d'une décision tacite d'opposition en cas de déclaration ; c) Que le délai d'instruction commencera à courir à compter de la réception des pièces manquantes par la mairie ". Par ailleurs, l'article L. 424-5 du même code indique que : " La décision de non-opposition à une déclaration préalable ou le permis de construire ou d'aménager ou de démolir, tacite ou explicite, ne peuvent être retirés que s'ils sont illégaux et dans le délai de trois mois suivant la date de ces décisions. Passé ce délai, la décision de non-opposition et le permis ne peuvent être retirés que sur demande expresse de leur bénéficiaire ".
4. Mme B soutient qu'elle bénéficiait d'une autorisation tacite de non-opposition qui serait née le 24 août 2020 suite à sa première demande de déclaration préalable déposée le 7 juillet 2020 et que celle-ci ne pouvait être retirée ni par la décision intervenue le 20 octobre 2020, ni par celle du 7 décembre 2021 dès lors qu'elle était devenue définitive à ces dates. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a déposé le 7 juillet 2020 une demande de déclaration préalable et que le 16 juillet 2020 des documents complémentaires lui ont été demandés afin de compléter son dossier en ce qui concerne le plan des façades et des toitures, les plans fournis ne mentionnant aucune cote, longueur, largeur, hauteur, pente de toiture. Il lui était également demandé la nature et la couleur des matériaux utilisés. Par un courrier du 24 juillet 2020, reçu le 6 août en mairie, la requérante a transmis des croquis dessinés manuellement qui permettent de visualiser les travaux envisagés. Il ressort de ceux-ci, et notamment de ceux identifiés comme " DP 4 après travaux " qu'ils ne comportent aucun plan des toitures et se limitent à indiquer " toiture à l'identique, une seule pente et même hauteur " alors qu'il s'agissait d'un des éléments manquants demandés par le service instructeur et prescrits à l'article R. 431-10 du code de l'urbanisme précité. Dans ces conditions, le service instructeur n'a pas été en mesure d'apprécier la réalité des travaux envisagés, ainsi que la conformité du projet aux articles du règlement du plan local d'urbanisme. Ainsi, dès lors que le dossier était incomplet, une décision tacite d'opposition à déclaration préalable est née conformément à l'article R. 423-39 précité du code de l'urbanisme. Ainsi, ni la décision du 20 octobre 2020 révélée par le courrier du 22 octobre 2020 qui indique que l'ensemble des pièces n'ayant pas été adressées en mairie, la demande de Mme B a fait l'objet d'une décision tacite d'opposition, ni la décision du 7 décembre 2021 n'ont pu retirer une décision tacite de non-opposition dès lors que celle-ci n'a jamais existé en raison de l'incomplétude du dossier de déclaration préalable.
En ce qui concerne la demande de déclaration préalable déposée le 25 novembre 2020 ou le 20 avril 2021 :
5. Si la requérante indique avoir déposé en mairie le 25 novembre 2020 une deuxième demande de déclaration préalable tendant à l'extension de sa maison et au remplacement de deux fenêtres par une baie vitrée, elle ne l'établit pas, en fournissant seulement au dossier un échange de messages avec M. A, adjoint au maire délégué à l'urbanisme, qui lui indiquait qu'elle pouvait se rendre en mairie ce jour-là pour lui remettre le Cerfa. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du tampon apposé par la mairie " courrier arrivé ", que cette demande a été reçue en mairie le 20 avril 2021 et qu'une demande de pièces complémentaires lui a été adressée le 28 avril 2021. Par un courrier reçu le 4 juin 2021, la requérante a indiqué qu'elle n'apporterait pas les pièces supplémentaires dès lors que la mairie les avait déjà en sa possession depuis le 20 avril. Le maire de la commune a pris un arrêté d'opposition à déclaration préalable le 30 juin 2021. Dans ces conditions, aucune décision postérieure à celle-ci n'a pu retirer une quelconque décision de non-opposition à déclaration préalable sur cette seconde demande.
En ce qui concerne les moyens dirigés à l'encontre de l'arrêté du 30 juin 2021 :
6. L'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée.
7. La requérante soutient que l'arrêté du 30 juin 2021 est illégal dès lors qu'il retire les deux autorisations tacites de non-opposition. Il ressort de ce qui vient d'être énoncé aux points précédents que la requérante n'était pas titulaire de deux décisions tacites de non-opposition à déclaration préalable, mais disposait d'une décision tacite d'opposition née sur sa demande déposée le 7 juillet 2020 et d'une décision expresse d'opposition prise par le maire le 30 juin 2021 sur sa demande déposée le 20 avril 2021. Ainsi, l'arrêté du 30 juin 2021 n'a retiré aucune décision tacite de non-opposition à déclaration préalable.
8. La requérante soutient, par ailleurs, que cet arrêté est intervenu au terme d'un détournement de pouvoir et que l'article UB 6 du règlement du plan local d'urbanisme n'était pas opposable à son projet. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que cet arrêté portant opposition à déclaration préalable fait partie des autorisations d'urbanisme et suit le régime des actes individuels. Il est constant que cet acte est devenu définitif le 30 septembre 2021 dès lors qu'il comportait les voies et délais de recours et que la commune apporte la preuve de sa notification à la requérante à cette date. Dans ces conditions, les moyens dirigés à l'encontre de l'arrêté du 30 juin 2021 doivent être écartés dès lors que l'exception d'illégalité est irrecevable.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation dirigées à l'encontre de la décision du 20 octobre 2020 et de celle du 7 décembre 2021 doivent être rejetées.
Sur les conclusions indemnitaires :
10. En principe, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain.
11. D'une part, la commune n'ayant commis aucune illégalité, la requérante n'est pas fondée à rechercher sa responsabilité à raison d'une illégalité fautive entachant l'arrêté 30 juin 2021 alors que l'exception d'illégalité invoquée à son encontre a été déclarée irrecevable au point 8 du présent jugement. Ainsi, ses conclusions à fin de réparation du préjudice moral en résultant ne peuvent, en tout état de cause, qu'être rejetées.
12. D'autre part, Mme B n'établit pas que les agissements de la commune constitueraient des fautes de nature à engager sa responsabilité en raison du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis par elle et par ses enfants dans le traitement de ses demandes de déclaration préalable. Par suite, elle n'est pas fondée à être indemnisée de ces préjudices.
13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées en défense, que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 7 décembre 2021 par laquelle le maire de la commune d'Esbly a rejeté son recours tendant à l'abrogation de l'arrêté du 30 juin 2021 portant opposition à déclaration préalable et a refusé de reconnaitre l'existence de deux décisions tacites de non-opposition à déclaration préalable intervenues le 24 août 2020 et le 25 décembre 2020 et de la décision du 20 octobre 2020 portant opposition tacite à déclaration préalable du 7 juillet 2020, doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation des décisions attaquées, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées ne peuvent être accueillies.
Sur les frais liés au litige :
15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune d'Esbly, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la requérante demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu lieu de mettre à la charge de la requérante la somme demandée par la commune d'Esbly au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par la commune d'Esbly au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et à la commune d'Esbly.
Délibéré après l'audience du 3 mai 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Mullié, présidente,
Mme Blanc, conseillère,
Mme Senichault de Izaguirre, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mai 2024.
La rapporteure,
J. SENICHAULT DE IZAGUIRRELa présidente,
N. MULLIE
La greffière,
C. ROUILLARD
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière