Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2206444
mercredi 15 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2206444 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 6ème chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 juin 2022 et 5 décembre 2023, Mme C B épouse E, représentée par Me Weinberg, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 2 juin 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être renvoyée d'office ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 ou L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir sous astreinte de 25 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen complet, notamment de sa situation professionnelle, de son insertion sociale et de ses conditions d'entrée en France ;
-elle est entachée d'incompétence ;
-elle méconnaît l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle est entachée d'erreurs de fait ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision attaquée est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;
-elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Par ordonnance du 8 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 8 décembre 2023 à midi.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de M. Rehman-Fawcett, conseiller-rapporteur.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C B épouse E, ressortissante philippine, déclare être entrée sur le territoire français le 25 juillet 2018. Le 13 décembre 2021, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour dans le cadre des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 2 juin 2022, la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande et lui a fait obligation de quitter le territoire français en fixant le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office. F épouse E demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
3. L'arrêté contesté comporte les considérations de fait et de droit qui constituent le fondement de la décision de refus de séjour. Il mentionne notamment les dispositions et stipulations pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment ses articles 3 et 8, sur lesquelles il se fonde. En particulier, pour refuser de délivrer à l'intéressée un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète s'est fondée sur des éléments relatifs à la durée de présence de l'intéressée sur le territoire français ainsi que la présence de son mari et de ses enfants mineurs dans son pays d'origine. A cet égard, l'indication relative à la présence de Malte en Italie est sans incidence sur l'appréciation de la situation de la requérante. Ainsi, alors que l'autorité administrative n'avait pas à mentionner de manière exhaustive l'ensemble des éléments de fait se rapportant à la situation de la requérante et que la motivation de la décision ne dépend pas du bien-fondé de ses motifs, la décision contestée de refus de séjour est motivée en droit et en fait. Il suit de là que le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne n'ait pas procédé à un examen particulier de la situation de F épouse E avant de lui refuser la délivrance d'un titre de séjour.
5. En troisième lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaitre le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier.
6. Par un arrêté n° 2021/660 du 1er mars 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Val-de-Marne du même jour et librement accessible et consultable notamment sur le site internet de la préfecture, la préfète du Val-de-Marne a donné délégation à Mme A D, sous-préfète de L'Haÿ-les-Roses, à l'effet de signer notamment tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans l'arrondissement de L'Haÿ-les-Roses, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté, qui manque en fait, doit être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".
8. F épouse E soutient que les mentions de l'identité de la sous-préfète et de la secrétaire générale ne permettent pas d'identifier le signataire de l'arrêté attaqué. Toutefois il ressort des mentions de l'arrêté attaqué, qui sont en caractères lisibles, que cet arrêté a été signé par A D, sous-préfète de L'Haÿ-les-Roses. Par suite, l'arrêté attaqué répondant aux exigences de l'article L. 212-1 précité du code des relations entre le public et l'administration s'agissant de l'indication, sans ambiguïté, du prénom, du nom et de la qualité de son signataire, le moyen tiré de ce que l'arrêté comporterait deux signataires est sans incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué et doit, dès lors, être écarté.
9. En cinquième lieu, la requérante soutient que la décision attaquée est entachée d'une double erreur de fait, tout d'abord sur ses conditions d'entrée sur le territoire français ensuite sur les montants et la durée de sa rémunération. S'il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la préfète du Val-de-Marne a considéré que la requérante est entrée irrégulièrement sur le territoire français, une telle mention est toutefois sans incidence sur l'appréciation des conditions de son admission exceptionnelle au séjour. En tout état de cause, la requérante s'est maintenue irrégulièrement sur le territoire français à l'issue de l'expiration de son visa. De même, s'il ressort des termes de la décision attaquée, que la préfète a considéré que la requérante attestait de seulement treize mois d'une rémunération au moins égale à un mi-temps mensuel, au cours de ses 24 derniers mois d'activité, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'elle a perçu des rémunérations inférieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance aux mois de juillet et août 2021. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier une rémunération supérieure au salaire minimum de croissance interprofessionnel sur une période supérieure à treize mois. Dès lors, le moyen tiré des erreurs de fait doit être écarté.
10. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ".
11. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ".
12. F épouse E fait valoir qu'elle travaille de manière déclarée et continue depuis son arrivée en France en 2018 et qu'elle justifie d'une insertion professionnelle qui se caractérise par son ancienneté, son intensité et sa qualité. La requérante soutient également qu'elle disposait du centre de ses attaches familiales et personnelles en France. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la requérante a multiplié, tout en étant en situation irrégulière, de nombreux emplois différents à temps partiel auprès de différents employeurs. De plus, elle n'établit pas disposer d'un contrat de travail pour un emploi à temps plein au jour de l'édiction de la décision attaquée. A ce titre, si elle se prévaut d'un contrat à durée indéterminé du 3 novembre 2020 pour une durée de travail de 23 heures, il ressort de ses écritures que ce contrat a pris fin en juillet 2023. En outre, il est constant que le mari et les enfants mineurs de épouse E résident dans son pays d'origine et qu'elle dispose uniquement d'une sœur en France. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
13. En septième lieu, d'une part aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
14. D'autre part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
15. F épouse E soutient avoir le centre de ses intérêts personnels et professionnels en France. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'époux et les enfants mineurs de la requérante résident dans son pays d'origine et que la seule famille dont elle se prévaut sur le territoire français est sa sœur. De plus, elle ne justifie pas d'une insertion professionnelle stable et pérenne dans le temps. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de F épouse E au respect de sa vie privée et familiale, et n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
16. Il résulte de ce qui précède que F épouse E n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 2 juin 2022 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé de l'admettre au séjour.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
17. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que F G E n'est pas fondée à se prévaloir de l'illégalité de la décision portant refus de séjour.
18. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 15 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être rejeté.
19. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, que la requête de F épouse E doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles qui tendent à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de F épouse E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse E et à la préfète du Val-de-Marne.
Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 24 avril 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Ledamoisel, présidente,
Mme Bourdin, première conseillère,
M. Rehman-Fawcett, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2024.
Le rapporteur,
C. REHMAN-FAWCETT
La présidente,
C. LEDAMOISELLa greffière,
C. SISTAC
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,