Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2210849
jeudi 30 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2210849 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 8ème chambre |
| Avocat requérant | BOUDJELLAL SOHIL |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 9 novembre 2022, M. E... B..., représenté par Me Boudjellal, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 18 octobre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;
2°) d’enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » ou « salarié », ou à tout le moins, de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros au titre de l’article
L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B... soutient que l’arrêté attaqué est :
- insuffisamment motivé ;
- entaché d’un défaut d’examen sérieux et effectif de sa situation ; en effet, le préfet a opposé la théorie de la fraude en réalité non caractérisée en l’espèce ;
- entaché d’un vice de procédure, dès lors que la commission du titre de séjour n’a pas été saisie de sa situation ;
- entaché d’une erreur de fait ;
- entaché d’une erreur de droit, le préfet ayant appliqué à tort les dispositions de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- contraire à l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- entaché d’erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences qu’il emporte sur sa situation personnelle.
La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n’a pas produit de mémoire en défense.
Par une ordonnance du 26 janvier 2024, la clôture de l’instruction initialement fixée au 29 janvier 2024 à 12 heures a été reportée au 9 février 2024 à 12 heures.
Les parties ont été informées, par un courrier du 8 mai 2024, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office tiré de la méconnaissance du champ d’application de la loi dès lors que l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, en tant qu’il prévoit la délivrance d’un titre de séjour « salarié », ne s’applique pas aux ressortissants marocains, qui relèvent de l’article 3 de l’accord franco-marocain du
9 octobre 1987, et que le tribunal envisage de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir général de régularisation dont dispose le préfet.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-marocain du 9 octobre 1987 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d’emploi modifié,
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
A été entendu au cours de l’audience publique le rapport de Mme Avirvarei, conseillère.
Une note en délibéré présentée pour M. B... a été enregistrée le 14 mai 2024.
Considérant ce qui suit :
M. B..., ressortissant marocain, né le 22 mai 1979, est entré en France le
22 août 2010. Il a sollicité le 29 novembre 2021 la délivrance d’un titre de séjour. Par arrêté du
18 octobre 2022, la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière. Par la présente requête, M. B... demande l’annulation de cet arrêté.
En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B... a présenté une demande de titre de séjour tant au titre de sa vie privée et familiale qu’au titre de son activité salariée en demandant à la préfète « de l’admettre au séjour y compris à titre exceptionnel dans le cadre du pouvoir discrétionnaire ». L’arrêté attaqué énonce l’ensemble des motifs de fait et de droit qui constituent le fondement des décisions attaquées au regard de ces fondements, en des termes qui sont d’ailleurs suffisamment circonstanciés. La circonstance que la préfète du Val-de-Marne ait fait application, à tort selon le requérant, de l’article L. 435-1, n’a d’incidence que sur le
bien-fondé des motifs de l’arrêté attaqué, sa légalité interne, et non sur la suffisance de sa motivation, qui relève de sa légalité externe. Le moyen tiré du défaut de motivation est ainsi infondé. Il résulte en outre de ces motifs et des autres pièces du dossier que la préfète du
Val-de-Marne s’est livrée à un examen complet de la situation de M. B.... Si la préfète a considéré à tort que l’usage d’une fausse carte d’identité française par l’intéressé caractérisait l’existence d’une fraude faisant obstacle à ce qu’il relève d’un motif exceptionnel susceptible de lui permettre de bénéficier d’un titre de séjour même à titre humanitaire, il résulte de l’instruction, d’une part, que la préfète ne s’est pas fondée sur cet unique motif mais a également relevé qu’à la suite d’une enquête pour fraude diligentée par l’assurance maladie de la Somme, il s’est avéré que l’intéressé avait bénéficié de l’aide médicale de l’Etat alors qu’il avait effectué des voyages multiples hors de France, établis à partir de son passeport, et d’autre part, qu’elle aurait pris la même décision sans opposer la fraude.
En deuxième lieu, d’une part, aux termes de l’article 3 de l’accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d’emploi du 9 octobre 1987 : « Les ressortissants marocains désireux d’exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d’un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l’article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d’un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention ‘‘salarié’’(…) ». L’article 9 de cet accord stipule par ailleurs : « Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l’application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l’Accord ».
D’autre part, aux termes de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger dont l’admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu’il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l’article L. 412-1. / Lorsqu’elle envisage de refuser la demande d’admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l’autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l’article L. 432-14 ».
Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l’article L. 435-1 n’institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d’une activité salariée. Dès lors que l’article 3 de l’accord franco-marocain prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d’une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d’une telle activité ne peut utilement invoquer à ce titre les dispositions de l’article L. 435-1 à l’appui d’une demande d’admission au séjour sur le territoire national, s’agissant d’un point déjà traité par l’accord franco-marocain du 9 octobre 1987, au sens de l’article 9 de cet accord. Toutefois, d’une part, les stipulations de cet accord n’interdisent pas au préfet, dans l’exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d’apprécier, en fonction de l’ensemble des éléments de la situation personnelle de l’intéressé, l’opportunité d’une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d’un titre de séjour en qualité de salarié. D’autre part, en dehors du cas du regroupement familial, l’accord franco-marocain ne comporte pas de stipulation prévoyant la délivrance de titres de séjour au titre de la vie privée et familiale. Un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale peut donc utilement invoquer les dispositions de l’article L. 435-1 à l’appui d’une demande d’admission exceptionnelle au séjour présentée à ce dernier titre.
Il s’ensuit d’une part que la préfète du Val-de-Marne ne pouvait légalement rejeter la demande d’admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée par M. B... en se fondant sur la circonstance que ce dernier ne remplissait pas les conditions mentionnées à l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Il y a lieu, dès lors, de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir dont dispose la préfète de régulariser ou non la situation d’un étranger dès lors que cette substitution de base légale n’a pour effet de priver l’intéressé d’aucune garantie, que l’administration dispose du même pouvoir d’appréciation dans sa mise en œuvre et que les parties ont été mises à même de présenter leurs observations sur ce point.
Il s’ensuit d’autre part que M. B... n’est pas fondé à soutenir que l’article
L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile serait entièrement inapplicable aux ressortissants marocains dès lors qu’il peut être utilement invoqué à l’appui d’une demande d’admission exceptionnelle au séjour présentée au titre de la vie privée et familiale. En outre, il ressort des motifs de l’arrêté attaqué que, s’agissant de la demande d’admission exceptionnelle au séjour que M. B... a présentée, la préfète du Val-de-Marne a examiné l’ensemble de la situation de celui-ci sur le fondement des dispositions de l’article L. 435-1 du code au titre de la vie privée et familiale, ainsi qu’il en avait le pouvoir. M. B... n’est donc pas fondé à soutenir que la préfète du Val-de-Marne se serait fondée sur des dispositions de l’article L. 435-1 entièrement inapplicables aux ressortissants marocains.
En troisième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
M. B... se prévaut de l’ancienneté de sa présence sur le territoire français et de son insertion professionnelle. Toutefois, sa durée de présence depuis sa date d’entrée en France en 2010 n’est pas démontrée par les pièces du dossier, l’intéressé s’étant borné à produire notamment sur la période de 2010 à 2018 des courriers, des factures et des avis d’imposition ne comportant aucun revenu. De plus, il n’est pas contesté que M. B... est célibataire et sans charge de famille en France. S’il entend se prévaloir de la présence en France de sa mère, Mme C... B..., qui est en situation régulière car titulaire d’une carte de résident de dix ans valable jusqu’en 2027 et chez qui il réside, et de sa sœur, Mme D... B... épouse A..., titulaire d’une carte de séjour pluriannuelle, cette circonstance n’est pas en elle-même de nature à établir que le requérant, qui est majeur et avait 43 ans à la date de l’arrêté litigieux, aurait établi en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux. En outre, s’il a été embauché dans le cadre de plusieurs contrats à durée indéterminée, il ressort des pièces du dossier et notamment des bulletins de salaire et des attestations produites qu’il a effectivement exercé une activité professionnelle du 17 février au
16 août 2011 au sein de la société « Fkn 786 », du 12 novembre au 31 décembre 2014 au sein de la société « NB Relooking », en novembre 2015 et de janvier à décembre 2016 au sein de la société « Iman 786 », du 12 février au 31 décembre 2016 et de janvier à avril 2017 au sein de la société « Iliana » et du 3 décembre 2018 au 16 janvier 2019 au sein de la société « Ycd Coiff ». Il ne justifie ainsi pas d’une insertion professionnelle suffisamment stable et ancienne sur le territoire. Enfin, malgré la présence en France de sa mère et de sa sœur et le décès de son père en 2010, il ne démontre pas être isolé dans son pays d’origine qu’il a quitté à l’âge de 31 ans. Dès lors, compte tenu de l’ensemble des circonstances de l’espèce, la préfète du Val-de-Marne, en refusant la délivrance d’un titre de séjour à M. B..., n’a pas porté à son droit au respect de sa vie et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu’elle a poursuivis. Elle n’a donc pas méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l’arrêté attaqué n’est pas davantage entaché d’erreur manifeste d’appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l’intéressée.
En dernier lieu, aux termes de l’article L. 432-13 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l’autorité administrative : / (…) / 4° Dans le cas prévu à l’article L. 435-1 ».
Si le requérant soutient résider habituellement en France depuis 2010, il n’établit pas, ainsi qu’il a été dit au point 9 du présent jugement, qu’il résiderait de manière habituelle et continue en France depuis plus de dix ans à la date de sa demande de titre de séjour. M. B... n’est par suite pas fondé à soutenir que l’arrêté attaqué devait être précédé de la saisine de la commission du titre de séjour en application de l’article L. 432-13 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Les moyens tirés de ce que l’arrêté attaqué est entaché d’un vice de procédure et d’une erreur de fait doivent être écartés.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 18 octobre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de
trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière. Ses conclusions à fin d’annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction et celles relatives aux frais de l’instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E... B... et à la préfète du
Val-de-Marne.
Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 14 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Xavier Pottier, président,
Mme Andreea Avirvarei, conseillère,
Mme Jeanne Darracq-Ghitalla-Ciock, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.
La rapporteure,
A. Avirvarei
Le président,
X. Pottier
La greffière,
C. Mahieu
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Par une requête enregistrée le 9 novembre 2022, M. E... B..., représenté par Me Boudjellal, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 18 octobre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;
2°) d’enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » ou « salarié », ou à tout le moins, de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros au titre de l’article
L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B... soutient que l’arrêté attaqué est :
- insuffisamment motivé ;
- entaché d’un défaut d’examen sérieux et effectif de sa situation ; en effet, le préfet a opposé la théorie de la fraude en réalité non caractérisée en l’espèce ;
- entaché d’un vice de procédure, dès lors que la commission du titre de séjour n’a pas été saisie de sa situation ;
- entaché d’une erreur de fait ;
- entaché d’une erreur de droit, le préfet ayant appliqué à tort les dispositions de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- contraire à l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- entaché d’erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences qu’il emporte sur sa situation personnelle.
La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n’a pas produit de mémoire en défense.
Par une ordonnance du 26 janvier 2024, la clôture de l’instruction initialement fixée au 29 janvier 2024 à 12 heures a été reportée au 9 février 2024 à 12 heures.
Les parties ont été informées, par un courrier du 8 mai 2024, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office tiré de la méconnaissance du champ d’application de la loi dès lors que l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, en tant qu’il prévoit la délivrance d’un titre de séjour « salarié », ne s’applique pas aux ressortissants marocains, qui relèvent de l’article 3 de l’accord franco-marocain du
9 octobre 1987, et que le tribunal envisage de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir général de régularisation dont dispose le préfet.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- l’accord franco-marocain du 9 octobre 1987 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d’emploi modifié,
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
A été entendu au cours de l’audience publique le rapport de Mme Avirvarei, conseillère.
Une note en délibéré présentée pour M. B... a été enregistrée le 14 mai 2024.
Considérant ce qui suit :
M. B..., ressortissant marocain, né le 22 mai 1979, est entré en France le
22 août 2010. Il a sollicité le 29 novembre 2021 la délivrance d’un titre de séjour. Par arrêté du
18 octobre 2022, la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière. Par la présente requête, M. B... demande l’annulation de cet arrêté.
En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B... a présenté une demande de titre de séjour tant au titre de sa vie privée et familiale qu’au titre de son activité salariée en demandant à la préfète « de l’admettre au séjour y compris à titre exceptionnel dans le cadre du pouvoir discrétionnaire ». L’arrêté attaqué énonce l’ensemble des motifs de fait et de droit qui constituent le fondement des décisions attaquées au regard de ces fondements, en des termes qui sont d’ailleurs suffisamment circonstanciés. La circonstance que la préfète du Val-de-Marne ait fait application, à tort selon le requérant, de l’article L. 435-1, n’a d’incidence que sur le
bien-fondé des motifs de l’arrêté attaqué, sa légalité interne, et non sur la suffisance de sa motivation, qui relève de sa légalité externe. Le moyen tiré du défaut de motivation est ainsi infondé. Il résulte en outre de ces motifs et des autres pièces du dossier que la préfète du
Val-de-Marne s’est livrée à un examen complet de la situation de M. B.... Si la préfète a considéré à tort que l’usage d’une fausse carte d’identité française par l’intéressé caractérisait l’existence d’une fraude faisant obstacle à ce qu’il relève d’un motif exceptionnel susceptible de lui permettre de bénéficier d’un titre de séjour même à titre humanitaire, il résulte de l’instruction, d’une part, que la préfète ne s’est pas fondée sur cet unique motif mais a également relevé qu’à la suite d’une enquête pour fraude diligentée par l’assurance maladie de la Somme, il s’est avéré que l’intéressé avait bénéficié de l’aide médicale de l’Etat alors qu’il avait effectué des voyages multiples hors de France, établis à partir de son passeport, et d’autre part, qu’elle aurait pris la même décision sans opposer la fraude.
En deuxième lieu, d’une part, aux termes de l’article 3 de l’accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d’emploi du 9 octobre 1987 : « Les ressortissants marocains désireux d’exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d’un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l’article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d’un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention ‘‘salarié’’(…) ». L’article 9 de cet accord stipule par ailleurs : « Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l’application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l’Accord ».
D’autre part, aux termes de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger dont l’admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu’il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l’article L. 412-1. / Lorsqu’elle envisage de refuser la demande d’admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l’autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l’article L. 432-14 ».
Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l’article L. 435-1 n’institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d’une activité salariée. Dès lors que l’article 3 de l’accord franco-marocain prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d’une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d’une telle activité ne peut utilement invoquer à ce titre les dispositions de l’article L. 435-1 à l’appui d’une demande d’admission au séjour sur le territoire national, s’agissant d’un point déjà traité par l’accord franco-marocain du 9 octobre 1987, au sens de l’article 9 de cet accord. Toutefois, d’une part, les stipulations de cet accord n’interdisent pas au préfet, dans l’exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d’apprécier, en fonction de l’ensemble des éléments de la situation personnelle de l’intéressé, l’opportunité d’une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d’un titre de séjour en qualité de salarié. D’autre part, en dehors du cas du regroupement familial, l’accord franco-marocain ne comporte pas de stipulation prévoyant la délivrance de titres de séjour au titre de la vie privée et familiale. Un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale peut donc utilement invoquer les dispositions de l’article L. 435-1 à l’appui d’une demande d’admission exceptionnelle au séjour présentée à ce dernier titre.
Il s’ensuit d’une part que la préfète du Val-de-Marne ne pouvait légalement rejeter la demande d’admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée par M. B... en se fondant sur la circonstance que ce dernier ne remplissait pas les conditions mentionnées à l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Il y a lieu, dès lors, de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir dont dispose la préfète de régulariser ou non la situation d’un étranger dès lors que cette substitution de base légale n’a pour effet de priver l’intéressé d’aucune garantie, que l’administration dispose du même pouvoir d’appréciation dans sa mise en œuvre et que les parties ont été mises à même de présenter leurs observations sur ce point.
Il s’ensuit d’autre part que M. B... n’est pas fondé à soutenir que l’article
L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile serait entièrement inapplicable aux ressortissants marocains dès lors qu’il peut être utilement invoqué à l’appui d’une demande d’admission exceptionnelle au séjour présentée au titre de la vie privée et familiale. En outre, il ressort des motifs de l’arrêté attaqué que, s’agissant de la demande d’admission exceptionnelle au séjour que M. B... a présentée, la préfète du Val-de-Marne a examiné l’ensemble de la situation de celui-ci sur le fondement des dispositions de l’article L. 435-1 du code au titre de la vie privée et familiale, ainsi qu’il en avait le pouvoir. M. B... n’est donc pas fondé à soutenir que la préfète du Val-de-Marne se serait fondée sur des dispositions de l’article L. 435-1 entièrement inapplicables aux ressortissants marocains.
En troisième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
M. B... se prévaut de l’ancienneté de sa présence sur le territoire français et de son insertion professionnelle. Toutefois, sa durée de présence depuis sa date d’entrée en France en 2010 n’est pas démontrée par les pièces du dossier, l’intéressé s’étant borné à produire notamment sur la période de 2010 à 2018 des courriers, des factures et des avis d’imposition ne comportant aucun revenu. De plus, il n’est pas contesté que M. B... est célibataire et sans charge de famille en France. S’il entend se prévaloir de la présence en France de sa mère, Mme C... B..., qui est en situation régulière car titulaire d’une carte de résident de dix ans valable jusqu’en 2027 et chez qui il réside, et de sa sœur, Mme D... B... épouse A..., titulaire d’une carte de séjour pluriannuelle, cette circonstance n’est pas en elle-même de nature à établir que le requérant, qui est majeur et avait 43 ans à la date de l’arrêté litigieux, aurait établi en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux. En outre, s’il a été embauché dans le cadre de plusieurs contrats à durée indéterminée, il ressort des pièces du dossier et notamment des bulletins de salaire et des attestations produites qu’il a effectivement exercé une activité professionnelle du 17 février au
16 août 2011 au sein de la société « Fkn 786 », du 12 novembre au 31 décembre 2014 au sein de la société « NB Relooking », en novembre 2015 et de janvier à décembre 2016 au sein de la société « Iman 786 », du 12 février au 31 décembre 2016 et de janvier à avril 2017 au sein de la société « Iliana » et du 3 décembre 2018 au 16 janvier 2019 au sein de la société « Ycd Coiff ». Il ne justifie ainsi pas d’une insertion professionnelle suffisamment stable et ancienne sur le territoire. Enfin, malgré la présence en France de sa mère et de sa sœur et le décès de son père en 2010, il ne démontre pas être isolé dans son pays d’origine qu’il a quitté à l’âge de 31 ans. Dès lors, compte tenu de l’ensemble des circonstances de l’espèce, la préfète du Val-de-Marne, en refusant la délivrance d’un titre de séjour à M. B..., n’a pas porté à son droit au respect de sa vie et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu’elle a poursuivis. Elle n’a donc pas méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l’arrêté attaqué n’est pas davantage entaché d’erreur manifeste d’appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de l’intéressée.
En dernier lieu, aux termes de l’article L. 432-13 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l’autorité administrative : / (…) / 4° Dans le cas prévu à l’article L. 435-1 ».
Si le requérant soutient résider habituellement en France depuis 2010, il n’établit pas, ainsi qu’il a été dit au point 9 du présent jugement, qu’il résiderait de manière habituelle et continue en France depuis plus de dix ans à la date de sa demande de titre de séjour. M. B... n’est par suite pas fondé à soutenir que l’arrêté attaqué devait être précédé de la saisine de la commission du titre de séjour en application de l’article L. 432-13 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Les moyens tirés de ce que l’arrêté attaqué est entaché d’un vice de procédure et d’une erreur de fait doivent être écartés.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 18 octobre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à sa demande de titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de
trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière. Ses conclusions à fin d’annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction et celles relatives aux frais de l’instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E... B... et à la préfète du
Val-de-Marne.
Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 14 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Xavier Pottier, président,
Mme Andreea Avirvarei, conseillère,
Mme Jeanne Darracq-Ghitalla-Ciock, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.
La rapporteure,
A. Avirvarei
Le président,
X. Pottier
La greffière,
C. Mahieu
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,