Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2212600

lundi 1 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2212600
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation8ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 décembre 2022, M. A B, représenté par Me Bataille, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 20 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la réception de sa demande indemnitaire préalable, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi à raison des fautes commises par la préfète du Val-de-Marne lors de l'instruction de ses demandes tendant au renouvellement de sa carte nationale d'identité et de son passeport ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soulève les moyens suivants :

- l'enquête diligentée par les services de la préfecture a duré de nombreux mois, sans raison ;

- l'inscription au fichier des personnes recherchées, particulièrement anxiogène, était dès l'origine du litige injustifiée puisqu'il n'a jamais entendu se soustraire aux éventuelles convocations ;

- il a été injustement privé de sa liberté d'aller et venir, ses pièces d'identité ayant été désactivées et non renouvelées ; il n'a pas pu se rendre dans son pays d'origine où résidait son père malade ; il n'a pas pu voir les autres membres de sa famille et ses proches vivant sur place ;

- il a rencontré des difficultés avec son employeur, la RATP, ne disposant plus de pièce d'identité en cours de validité ;

- cette situation a eu une incidence importante sur sa vie quotidienne et sa santé dès lors qu'il a été placé dans une incertitude difficilement supportable, entraînant une anxiété certaine.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 17 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 novembre 2023 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Avirvarei, conseillère ;

- les conclusions de Mme Leboeuf, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a bénéficié d'un passeport français délivré le 27 juillet 2007 par le consulat général de France à Dakar et d'une carte nationale d'identité délivrée le 19 février 2008 par la préfecture de police de Paris. M. B a demandé le renouvellement de ces deux titres. Le 2 mars 2018, M. B se voit délivrer une nouvelle carte nationale d'identité. Par un courrier du 3 mai 2018, la préfète du Val-de-Marne a indiqué à l'intéressé que cette dernière lui avait été indûment délivrée et a ordonné la restitution de ce titre. Le 29 mai 2018, lors de son rendez-vous en préfecture, M. B a refusé de restituer le document réclamé. Par un deuxième courrier de juin 2018, la préfète du Val-de-Marne a convoqué M. B pour l'instruction de sa demande tendant au renouvellement de son passeport. M. B s'est présenté en préfecture, le 25 juillet 2018, et a refusé de restituer son passeport, ce qui a été consigné dans un procès-verbal. Par une décision du 1er août 2018, la préfète du Val-de-Marne a retiré sa décision du 3 mai 2018 portant retrait de la carte nationalité d'identité de M. B. Le 30 janvier 2019, la préfète du Val-de-Marne a délivré un nouveau passeport à M. B. Par un courrier du 8 juillet 2020, M. B a adressé à la préfète du Val-de-Marne une demande préalable indemnitaire. En l'absence de réponse, une décision implicite de rejet est née. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à l'indemniser du préjudice qu'il estime avoir subi à raison des fautes commises par la préfète du Val-de-Marne.

Sur la responsabilité de l'Etat :

En ce qui concerne les fautes :

2. En premier lieu, M. B soutient que la responsabilité de l'Etat devrait être engagée du fait du délai anormalement long de l'enquête diligentée par la préfecture du Val-de-Marne.

3. Il résulte de l'ensemble des dispositions des articles 2, 4 et 4-1 du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité, et des articles 4, 5 et 5-1 du décret

n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 relatif aux passeports, qui définissent les conditions de délivrance de ces documents d'identité ainsi que les moyens de preuve devant être présentés à l'appui d'une demande de délivrance ou de renouvellement, qu'il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, et au vu des pièces produites à l'appui d'une demande de passeport ou d'une carte nationale d'identité ou des autres éléments qui seraient, le cas échéant, en leur possession, que l'identité et la nationalité du demandeur ou du titulaire de documents d'identité sont établies, et que seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou le retrait de tels documents. En outre, s'il revient à ces autorités de procéder à cette occasion aux vérifications qu'appellent, le cas échéant, certaines particularités des pièces produites à l'appui de cette demande, la délivrance de la carte nationale d'identité ou du passeport ne peut être légalement différée au-delà du délai nécessaire à ces vérifications.

4. Il résulte de l'instruction que M. B a bénéficié d'un passeport français valable jusqu'au 26 juillet 2017, renouvelé le 30 janvier 2019, et d'une carte nationale d'identité valable jusqu'au 18 février 2018, renouvelée en mars 2018. Il résulte également de l'instruction, et notamment des procès-verbaux produits, que lors de la demande de renouvellement de ses titres d'identité français, la préfète du Val-de-Marne, ayant eu un doute sur la nationalité de l'intéressé, lui a ordonné le 3 mai et le 26 juin 2018 de restituer la nouvelle carte d'identité française délivrée le 2 mars 2018 ainsi que son passeport délivré en 2007. M. B qui s'est présenté à la préfecture les 29 mai et 25 juillet 2018 a refusé de restituer les documents réclamés en indiquant que ceux-ci ne lui avaient pas été délivrés indument. Au regard des pièces produites par M. B à l'appui du recours gracieux qu'il a présenté le 3 juillet 2018, et notamment du certificat de nationalité française dont il est titulaire, la préfète du Val-de-Marne a, par un courrier du 1er août 2018, retiré sa décision du 3 mai 2018.

5. D'une part, il résulte de l'instruction que la préfète du Val-de-Marne est revenue sur sa décision de retrait de la carte nationale d'identité moins d'un mois après que l'intéressé eut fourni des précisions et pièces dans son recours gracieux du 3 juillet 2018, alors qu'il n'établit ni même n'allègue qu'il les aurait fournies aux autorités compétentes avant cette même date. Ainsi, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la préfète aurait accusé un retard excessif dans les vérifications auxquelles il lui appartenait de procéder s'agissant de sa nouvelle carte nationale d'identité.

6. D'autre part, si M. B n'apporte aucun élément à l'appui de l'allégation qu'il aurait présenté sa demande de renouvellement de passeport dès 2017, il résulte néanmoins de l'instruction que sa demande était en cours d'instruction en juillet 2018 et que la préfète du Val-de-Marne disposait à cette même date des informations permettant le renouvellement de ce document. Dans ces conditions, le renouvellement de son passeport le 30 janvier 2019, six mois après, est intervenu au-delà du délai nécessaire aux vérifications qu'appelait sa demande de renouvellement. Il s'ensuit que M. B est fondé à soutenir que l'administration a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dans l'instruction de sa demande de renouvellement du passeport.

7. En second lieu, si M. B entend soutenir que l'administration a commis une faute du fait de son inscription illégale au fichier des personnes recherchées, il n'assortit pas ce moyen des précisions suffisantes - notamment quant à l'existence même ou à la durée de cette inscription - pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. Dans ces conditions, il y a lieu d'écarter cette faute.

En ce qui concerne les préjudices :

8. Si M. B soutient qu'il a été injustement privé de sa liberté d'aller et de venir du fait que le renouvellement de son passeport n'est intervenu que le 30 janvier 2019, il résulte de l'instruction qu'il n'a été privé de la possibilité de voyager que durant quelques mois en fin d'année 2018 et jusqu'au 30 janvier 2019. Par ailleurs, le préjudice moral et les troubles dans les conditions d'existence invoqués par l'intéressé du fait de cette impossibilité ne sont pas établis. Il en est de même des difficultés avec son employeur dont il se prévaut. Enfin, si M. B indique qu'il n'a pas pu se rendre au chevet de son père malade qui est décédé en avril 2019, il ne produit aucune pièce relative à la date à laquelle la maladie de son père s'est déclarée, alors que la faute retenue au point 6 ne l'empêchait pas de voyager au moins à partir du 30 janvier 2019, date de renouvellement de son passeport.

9. Dans ces conditions, les conclusions aux fins d'indemnisation présentées par M. B ne peuvent qu'être rejetées. Il y a lieu également de rejeter les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Xavier Pottier, président,

Mme Andreea Avirvarei, conseillère,

Mme Jeanne Darracq-Ghitalla-Ciock, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2024.

La rapporteure,

A. Avirvarei

Le président,

X. PottierLa greffière,

A. Starzynski

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,