Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2301003

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2301003
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre, JU
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance en date du 14 novembre 2022, la présidente du tribunal de Versailles a transmis au tribunal administratif de Melun la requête présentée pour M. A.

Par une requête et des mémoires, enregistrés respectivement les 21 et 22 octobre 2022 et le 19 juillet 2023, M. C A, de nationalité sénégalaise, représenté par Me Roques, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté, en date du 20 octobre 2022, par lequel le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans lui accorder de délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne ou à tout préfet compétent, de réexaminer sa situation administrative dans un délai de quatre mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et " 3 " de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État, versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la mesure d'éloignement :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- il est illégal du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- il est entaché d'un vice d'incompétence ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 mars 2023.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 avril 2024, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête en faisant valoir :

- que la décision litigieuse est parfaitement motivée au regard des dispositions, notamment des articles L. 611-1 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 612-2 1° du même code pour le refus de délai de départ volontaire ;

- que la décision d'interdiction de retour pour une durée de trois ans trouve son fondement dans l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du trouble à l'ordre public que représente la présence de M. A sur le territoire français, le requérant ayant fait l'objet de cinq signalements, entre mars 2012 et août 2022, pour des faits de :

+ violence commise en réunion, le 1er mars 2012,

+ violences avec armes le 10 juillet 2014,

+ détention de produits stupéfiants le 14 septembre 2014,

+ menaces ou chantages " dans un autre but " le 14 septembre 2015,

+ violences commises en réunion, sans incapacité le 26 août 2022 ;

- que M. A n'a effectué aucune démarche pour régulariser sa situation et ne démontre pas vouloir s'insérer professionnellement ;

- que le requérant n'a manifestement pas développé de vie privée et familiale en France et que rien ne s'oppose donc à ce qu'il regagne son pays d'origine où il ne démontre pas être dépourvu de toute attache familiale ou amicale ;

- que l'arrêté contesté ne viole aucunement les stipulations des articles 3 et 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Declercq, président honoraire, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Declercq,

- les observations de Me Matiatou, substituant Me Roques, représentant M. A, qui maintient ses conclusions et moyens et soutient en outre qu'il est venu en France rejoindre sa mère française et ses frères et sœurs, que son père étant décédé, il n'a plus d'attaches au Sénégal, qu'à la date de la décision attaquée, il vivait depuis un an et demi en France, avec une compagne de nationalité française et qu'il a été bénévole chez les chiffonniers d'Emmaüs ;

- le préfet de l'Essonne n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 11h53.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ".

2. M. A, ressortissant sénégalais, est entré en France au cours de l'année 2000, selon ses déclarations. Par un arrêté du 20 octobre 2022, le préfet de l'Essonne l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, en application du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de trois ans. M. A demande au tribunal de prononcer l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

3. M. A ayant été admis à l'aide juridictionnelle totale par la décision susvisée du bureau d'aide juridictionnelle du Tribunal, ses conclusions tendant à ce qu'il soit admis au bénéfice de cette aide sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu M. A demande au tribunal d'annuler la décision de refus de séjour qui figurerait dans l'arrêté litigieux du 20 octobre 2022. Toutefois, ledit arrêté ne comportant pas de décision de refus de séjour, ces conclusions seront rejetées comme irrecevables.

5. En deuxième lieu, par un arrêté n° 2023-PREF-DCPPAT-BCA-025 du 7 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de l'Essonne n° 015 du même jour, M. B, chef du bureau de l'asile, a reçu délégation du préfet de ce département, lui permettant de signer les différentes décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire desdites décisions doivent être écartés.

6. En troisième lieu, la décision contestée, qui vise notamment les articles L. 611-1, L. 612-2 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qui précise que M. A s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour, qu'il a été interpellé par les services de police pour détention de stupéfiants et qu'il a fait l'objet de cinq signalements pour des faits relatifs à des troubles de l'ordre public, dont deux concernent des faits de violences, en 2014 avec arme et en 2022 en réunion, est ainsi suffisamment motivé, cette motivation, qui concerne les différentes décisions contenues dans l'arrêté attaqué ne témoignant pas, par ailleurs, d'un défaut d'examen réel et sérieux de la situation personnelle du requérant, nonobstant la circonstance qu'elle ne fait pas mention de la présence de sa famille sur le sol français, ni de la durée de la présence du requérant sur ce sol, alors d'ailleurs que M. A n'apporte aucune précision sur les relations qu'il entretiendrait avec sa famille résidant en France et que si le requérant se prévaut de vingt ans de présence sur le sol français, il ressort des pièces du dossier qu'il n'a, durant ce temps, engagé aucune démarche en vue de la régularisation de sa situation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

7. En quatrième lieu, si M. A soutient qu'il n'est pas possible de vérifier la réalité des informations relatives aux cinq signalements mentionnés dans la décision litigieuse, il ne conteste pas la réalité des faits évoqués dans ces signalements ni en être l'auteur. Par ailleurs, s'agissant d'une décision administrative, le moyen tiré de ce que la procédure pénale n'aurait pas été respectée lors du recueil des faits imputés au requérant par le préfet est inopérant.

8. En cinquième lieu, M. A se prévaut de la présence en France de membres de sa famille, dont sa mère de nationalité française, en invoquant l'erreur manifeste d'appréciation commise, de ce fait, par le préfet, ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux termes desquelles : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Toutefois, d'une part, le requérant n'apporte aucun élément précis justifiant son affirmation selon laquelle il n'a plus de liens dans son pays d'origine où il aurait vécu jusqu'à l'âge de 25 ans, dans des conditions d'ailleurs non précisées, mais sans ses quatre frères et sœurs et sans sa mère, d'autre part, et comme il vient d'être dit, il ne justifie pas non plus des liens qu'il entretiendrait avec cette dernière et ses frères et sœurs depuis son arrivée en France, alors qu'il est lui-même hébergé par une association. Ce moyen sera donc écarté dans ses deux branches.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

9. En sixième lieu si, pour contester le refus de délai de départ volontaire, M. A invoque en premier lieu, outre les moyens tirés de l'incompétence de l'auteur de l'acte, le défaut d'examen réel et sérieux de la situation, ainsi que la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ces moyens seront écartés pour les mêmes motifs que l'a été précédemment le moyen tiré de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français. Enfin, si à l'appui de ses conclusions dirigées contre le refus de délai de départ volontaire, M. A invoque les stipulations de l'article 3-1 de la convention de New-York, ce moyen n'est pas assorti de précisions permettant d'en apprécier la pertinence.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

10. En septième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision attaquée : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas une interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

11. Lorsque la méconnaissance des dispositions précitées est invoquée, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de rechercher si les motifs énoncés par l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement, dans son principe et sa durée, la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.

12. En l'espèce et ainsi qu'il a été dit au point 8, d'une part, M. A est entré irrégulièrement en France et y est demeuré pendant plus de vingt ans, selon ses dires, sans chercher à régulariser sa situation, ce qui justifie l'intervention d'une interdiction de retour et la quotité de cette interdiction, d'autre part, il ne justifie pas ne plus avoir de liens dans son pays d'origine où il a vécu, sans les membres de sa famille installés en France, jusqu'à l'âge de 25 ans, enfin, et comme il vient d'être dit, il ne justifie pas non plus des liens qu'il entretiendrait avec sa mère et ses frères et sœurs, depuis son arrivée en France, alors qu'il est lui-même hébergé par une association. Les conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour pour une durée de trois ans seront donc également rejetées, rien ne faisant au demeurant obstacle à ce que les membres de la famille de M. A résidant en France le rencontrent au Sénégal, jusqu'à ce que ce dernier puisse légalement prétendre leur rendre visite.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées M. A doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique seront également rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande de M. A tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de l'Essonne et à Me Roques.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

M. DECLERCQLa greffière,

V. GUILLEMARD

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,