Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2301104

vendredi 31 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2301104
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre, JU
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 26 janvier et 22 février 2023, M. D B, représenté par Me Tordo, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 25 janvier 2023 par lesquelles la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée de l'incompétence son auteur ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il remplit les conditions de la circulaire du 28 novembre 2012 dite circulaire Valls, qu'il est présent en France depuis quatre ans et travaille depuis un an et demi au sein de la même société et qu'il a l'ensemble de ses attaches personnelles et professionnelles en France ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'illégalité dès lors que sa vie dans son pays d'origine est en danger, son père a été agressé, dans un contexte de violences politiques et de vengeances.

Des pièces enregistrées le 22 avril 2024 ont été produites par la préfète du Val-de-Marne.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juin 2023.

Par un courrier du 24 avril 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a obligé M. B à quitter le territoire français pouvait être fondée sur les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en lieu et place, par substitution de base légale, des dispositions du 1° du même article.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Dutour, conseillère, en application des dispositions de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dutour, conseillère,

- les observations de Me Ribet, substituant Me Tordo, représentant M. B, qui précise qu'il demande au tribunal de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ; qui maintient l'ensemble des moyens de la requête et précise que si le requérant a fait l'objet d'une première décision portant obligation de quitter le territoire français en 2020 pendant la période marquée par la crise du Covid-19 où tout départ du territoire était interdit, il s'est ensuite s'est de plus en plus intégré sur le territoire français par le travail et les relations personnelles ; il ajoute que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- les observations de M. B qui en réponse aux questions de Mme Dutour explique qu'il ne savait pas qu'il aurait pu demander l'asile en France et qu'il travaille aujourd'hui dans un autre restaurant ;

- et les observations de Me Rahmouni représentant la préfète du Val-de-Marne, qui sollicite une substitution de base légale dès lors que l'obligation de quitter le territoire français aurait pu légalement être fondée sur les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et conclut au rejet de la requête, aucun moyen soulevé n'étant fondé.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 11 heures 37.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien, est entré en France le 2 février 2019 selon ses déclarations. Par arrêté du 25 janvier 2023 la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en application du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. M. B demande au tribunal d'annuler les décisions par lesquelles la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022/2671 du 25 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 23 de la préfecture du Val-de-Marne, la préfète du Val-de-Marne a donné délégation à M. A C, adjoint à la cheffe du bureau de l'éloignement et du contentieux, délégation pour signer notamment l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alinéa premier : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée ".

4. M. B soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire est insuffisamment motivée. La décision attaquée vise les dispositions de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables et rappelle les principaux éléments de la situation administrative, personnelle et familiale du requérant. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté doit être écarté comme manquant en fait.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne, qui n'est pas contrainte de mentionner dans sa décision l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, ne se serait pas livrée à un examen de la situation personnelle de M. B. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. " Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré régulièrement sur le territoire français le 2 février 2019 muni d'un visa de type C court séjour, qu'il est employé par la société G LA DALLE depuis le mois de septembre 2021 et que le 30 janvier 2023 soit postérieurement à la décision attaquée cette société lui a fait une promesse d'embauche en contrat à durée déterminée à compter de l'obtention d'une autorisation de travail. Il produit ses bulletins de salaire de septembre 2021 à décembre 2022 ainsi qu'un contrat de bail pour la location d'un pavillon en colocation depuis le 1er janvier 2021. Toutefois, en tout état de cause, de cause, l'intéressé ne peut utilement invoquer les dispositions de la circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière, qui ne constituent que des orientations générales que le ministre de l'intérieur a pu adresser aux préfets, sans les priver de leur pouvoir d'appréciation de chaque cas particulier et qui ne sont, par suite, pas opposables. De plus, il ressort des pièces du dossier que le requérant a fait l'objet d'une précédente décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre par la préfecture du Val-de-Marne le 24 juin 2020. Dans ces circonstances, compte tenu de la durée et des conditions de séjour de M. B en France et de ce qu'il ne peut être regardé comme dépourvu de toutes attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu au moins jusqu'à l'âge de 21 ans, il n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Val-de-Marne aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision attaquée a été prise et aurait ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour les mêmes motifs, la préfète du Val-de-Marne n'a pas entaché sa décision portant obligation de quitter le territoire français d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle du requérant.

8. En cinquième lieu, M. B soutient que l'arrêté est entaché d'illégalité dès lors que sa vie dans son pays d'origine est en danger, que son père a été agressé dans un contexte de violences politiques et de vengeances. Ce moyen, au demeurant inopérant à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français qui n'a pas pour objet de fixer le pays de destination, est dépourvu des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

9. En sixième et dernier lieu, eu égard à ce qui précède, le moyen tiré de ce que la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans serait dépourvue de base légale à raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. B doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 11 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Tordo et à la préfète du Val-de-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.

La magistrate désignée,

L. DUTOURLa greffière,

C. ROUILLARD

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,