Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2301155
mercredi 29 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2301155 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | Chambre DALO 14 |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 6 février 2023, Mme C A, représentée par Me Billioud-Ponson, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 7 500 euros en réparation des préjudices résultant de la carence de l'Etat à la reloger en dépit de ce que sa situation ait été reconnue comme étant prioritaire et urgente ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1000 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;
3) d'ordonner en raison de l'urgence inhérente à la situation du requérant, la communication sur place aux parties du dispositif de la décision, assorti de la formule exécutoire prévue à l'article R.751-1 du Code de justice administrative.
Elle soutient que :
- par une décision du 14 janvier 2021 la commission de médiation du Val-de-Marne a répondu favorablement à sa demande ; elle a obtenu une injonction du tribunal de céans le 12 septembre 2022, par laquelle le tribunal a enjoint à la préfète du Val-de-Marne de lui attribuer un logement avant le 1er décembre 2022, or, au jour d'introduction de la requête, aucune offre n'a été formulée par la préfète ; ce retard dans l'exécution par la préfète de ses obligations ne résulte pas d'une cause qui lui est étrangère ;
- cette carence lui cause un préjudice certain et direct car elle a été expulsée de son logement et vit chez des proches, alors qu'elle a 5 enfants dont 4 encore à charge et un fils handicapé mais dont elle a perdu la garde, faute de logement pour les accueillir ; ses conditions de vie, de logement et de ressources restent inchangées depuis la décision de la commission de médiation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2024, la préfète du Val-de-Marne conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la limitation de l'indemnisation éventuellement accordée.
Elle fait valoir que :
- depuis le 18 juillet 2023 la requérante est relogée et a signé un bail pour obtenir un logement de type T4 et que ce logement est adapté à ses besoins et ses capacités ;
- les enfants de la requérante n'ont pas été placé suite à son expulsion locative ; elle a bénéficié d'un accueil avec eux dans un centre maternel de l'aide sociale enfance ; elle voit ses enfants dans le cadre d'une visite médiatisée ; elle n'a pas la garde des deux aînés ; les deux cadets ont été confiés à l'aide sociale enfance ;
- il n'y a pas lieu de verser une indemnité en réparation de préjudices subis par les enfants au titre de leur suivi psychologique ; les frais d'accompagnement sont pris en charge par l'aide sociale enfance et la sécurité sociale.
Par une décision du 19 janvier 2022, le président du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun a admis Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation,
- le code de la sécurité sociale,
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Delmas, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant du droit au logement opposable, en application de l'article R.222-13 (1°) du code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, et en application de l'article L.732-1 du code de justice administrative, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience
A été entendu à l'audience publique, le rapport de M. Delmas, les parties n'y étant ni présentes ni représentées.
L'instruction a été clôturée après l'appel de l'affaire à l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A a été reconnue prioritaire et devant être relogé en urgence, sur le fondement de l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation, par une décision 14 janvier 2021 par la commission de médiation du Val-de-Marne. En l'absence de relogement, Mme. A a adressé une demande préalable d'indemnisation, reçue le 15 décembre 2022 à la préfète du Val-de-Marne qui l'a rejetée par une décision implicite. Par la requête susvisée, Mme A demande au tribunal la condamnation de l'Etat à lui verser 7 500 euros en réparation du préjudice subi du fait de son absence de relogement.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne le principe de la responsabilité :
2. Lorsqu'une personne a été reconnue comme prioritaire et comme devant être logée ou relogée d'urgence par une commission de médiation, la carence fautive de l'Etat à exécuter cette décision dans le délai imparti, qui commence à courir, dans le Val-de-Marne, à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation, engage sa responsabilité à l'égard du seul demandeur, au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation qui a motivé la décision de la commission, que l'intéressé ait ou non fait usage du recours en injonction contre l'Etat prévu par l'article L. 441-2-3-1 du code de la construction et de l'habitation. Ces troubles doivent être appréciés en fonction des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat, de la durée de cette carence et du nombre de personnes composant le foyer du demandeur pendant la période de responsabilité de l'Etat, qui court dans le Val-de-Marne à l'expiration d'un délai de six mois à compter de la décision de la commission de médiation que l'article R. 441-16-1 du code de la construction et de l'habitation impartit au préfet pour susciter une offre de logement.
3. Il résulte de l'instruction que Mme A s'est vue reconnaître le 14 janvier 2021 un droit au logement opposable par la commission de médiation pour le motif suivant : " Menacé(e) d'expulsion, sans relogement ". Il résulte également de l'instruction qu'à la suite de son expulsion, la requérante a été hébergée chez sa tante. En sa qualité de parente en ligne collatérale de filiation, la tante de la requérante n'est pas tenue d'une obligation alimentaire à l'égard de Mme A, en vertu des dispositions de l'article 205 et suivants du code civil. Dans ces conditions, la requérante doit être regardée comme ayant été dépourvue de logement après son expulsion locative. En outre, il ressort de l'extrait de l'application " Syplo " versé au débat par la préfète du Val-de-Marne que Mme A a signé un contrat de bail avec l'opérateur Sequens pour un appartement de type T4 à Villemoisson-sur-Orge prenant effet le 18 juillet 2023. Par suite, si Mme A est fondée à demander l'engagement de la responsabilité de l'Etat pour carence fautive à la reloger, la période d'engagement de cette responsabilité doit être regardée comme s'achevant le 18 juillet 2023.
En ce qui concerne la réparation du préjudice :
4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 442-12 du code de la construction et de l'habitation : " Sont considérées comme personnes vivant au foyer au titre des articles L. 441-1, et L. 441-4 ; ' le ou les titulaires du bail ; ' les personnes figurant sur les avis d'imposition du ou des titulaires du bail ; ' le concubin notoire du titulaire du bail ; ' le partenaire lié par un pacte civil de solidarité au titulaire du bail ; ' les personnes réputées à charge au sens des articles 194, 196, 196 A bis et 196 B du code général des impôts ; ' les enfants qui font l'objet d'un droit de visite et d'hébergement. ".
5. Il résulte de l'instruction, et notamment de la décision de la commission de surendettement des particuliers du Val-de-Marne en date du 17 août 2021, que Mme A a la charge de deux enfants âgés de deux ans et de cinq mois, et qu'elle dispose en outre d'un droit de visite à l'égard de deux enfants âgés de 12 ans et 15 ans. Si l'intéressé justifie de l'exercice d'un droit de visite à l'égard de ces derniers au sein de leur établissement d'accueil le 24 décembre 2022, il ne résulte pas de l'instruction que l'exercice matériel de l'autorité parentale aurait été limité à un simple droit de visite médiatisé, exclusif d'un droit d'hébergement. Enfin, si la requérante a entendu accueillir son premier enfant majeur dans son futur logement social, il ne ressort néanmoins pas des pièces versées au débat que cet enfant majeur serait à sa charge au sens de la législation fiscale. Dans ces conditions, seuls les quatre derniers enfants de Mme A doivent être considérés comme étant des personnes vivant au sein de son foyer au sens des dispositions de l'article L. 442-12 du code de la construction et de l'habitation.
6. En deuxième lieu, si la préfète du Val-de-Marne fait valoir que Mme A ne saurait prétendre à une indemnité en réparation de préjudices subis par ses enfants au titre de leur suivi psychologique, il résulte néanmoins de l'instruction que la carence fautive de l'Etat à exécuter la décision de la commission de médiation dans le délai imparti engage sa responsabilité au titre des troubles dans les conditions d'existence résultant du maintien de la situation de non relogement par un bailleur social qui a motivé la décision de la commission de médiation.
7. En troisième lieu, il en résulte que compte tenu des conditions de logement qui ont perduré du fait de la carence de l'Etat à attribuer un logement au demandeur, de la durée de cette carence, soit 24 mois après la naissance de l'obligation pesant sur l'Etat née à l'expiration d'un délai de six mois après la décision de la commission de médiation, et du nombre de personnes vivant au foyer pendant la période en cause, soit au total 5 personnes, il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence en condamnant l'Etat à verser au requérant une somme de 2 500 euros.
Sur les frais d'instance :
8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Sur les conclusions tendant à la communication sur place aux parties du dispositif du présent jugement :
9. Aux termes de l'article L. 11 du code de justice administrative : " Les jugements sont exécutoires ". Aux termes de l'article R. 751-1 du même code : " Les expéditions de la décision délivrées aux parties portent la formule exécutoire suivante : " La République mande et ordonne au (indiquer soit le ou les ministres, soit le ou les préfets soit le ou les autres représentants de l'Etat désignés par la décision) en ce qui le (les) concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. "".
10. Par principe, les jugements rendus par la juridiction administrative acquièrent l'autorité de chose jugée à partir de la date de leur lecture et deviennent exécutoires à compter de leur notification aux parties par le greffe. En outre, aucune disposition légale ou réglementaire n'instaure de dérogation à ce principe s'agissant du présent litige. Par suite, les conclusions de la requête tendant à la communication sur place aux parties du dispositif de la décision assortie de la formule exécutoire prévue à l'article R. 751-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.
D E C I D E :
Article 1 : L'Etat est condamné à verser à Mme A une somme de 2 500 (deux mille cinq cents) euros au titre des dommages et intérêts.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Billioud-Ponson, au ministre en charge du logement et à la préfète du Val-de-Marne.
Le magistrat désigné,
S. DELMAS
La greffière,
M. B
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2301155
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