Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2301919

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2301919
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre, JU
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 février 2023 et le 28 juin 2023, M. A B, représenté par Me Berdugo, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les décisions du 22 février 2023 par lesquelles le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, de procéder au réexamen de sa situation et de prendre une nouvelle décision dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que le requérant n'a pas pu présenter d'observations contradictoires ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- il est insuffisamment motivé ;

- il n'a pas été précédé d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- il est entaché d'un vice de procédure, dès lors que le requérant n'a pas pu présenter d'observations contradictoires ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que le risque de soustraction à la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas établi ;

- il est entaché d'erreur de fait, dès lors que les faits retenus par le préfet pour caractériser la menace de trouble à l'ordre public ne sont pas établis ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 avril 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné Mme Mullié, vice-présidente, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mullié,

- les observations de Me Sauvadet, substituant Me Berdugo, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens, et soutient, en outre, que le requérant ne constitue pas une menace à l'ordre public dès lors que le recel de bien allégué par le préfet de la Seine-Saint-Denis n'est pas étayé par des pièces produites au dossier, que M. B dispose d'un passeport, d'un domicile et d'une situation professionnelle, comme indiqué lors de son audition par les services de police, ce qui aurait dû conduire la préfecture à le convoquer en vue d'un rendez-vous, en lieu et place de l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français, ce qui établit une erreur manifeste d'appréciation ; qu'enfin, M. B s'est vu diagnostiqué d'un diabète en juin 2023, que cette donnée, certes postérieure à la date de la décision attaquée, n'est pas sans influence sur un éventuel réexamen de la situation du requérant qui relèverait alors du statut d'étranger malade et donc la combinaison avec son insertion professionnelle augmenteraient ses chances d'obtenir un titre de séjour ;

- le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 11h15.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien, est entré en France en 2018 selon ses déclarations. Par arrêté du 22 février 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en application du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé une interdiction de retour pour une durée de deux ans. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté du 22 février 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B, qui dispose d'un passeport tunisien valide, travaille en tant qu'ouvrier ravaleur depuis le mois de novembre 2019 pour la même entreprise, qu'il l'a déclaré, qu'il a suivi entre le mois de mai 2019 et le mois de décembre 2019 des cours de français qui lui ont permis d'atteindre le niveau A1.1, qu'il est titulaire d'un bail de location d'un appartement à Saint-Maur-des-Fossés. En outre, ainsi que le soutient le requérant, le préfet de la Seine-Saint-Denis ne produit aucune pièce établissant que le requérant aurait été interpelé pour le recel de vol d'un bien puni de cinq ans de prison ou de toute autre condamnation ou poursuite pénale, de sorte qu'il n'est pas établi que le comportement du requérant représente une menace pour l'ordre public. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la décision attaquée, qui a été prise sans qu'il ait été procédé à un examen sérieux de sa situation, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Il en résulte que ces deux moyens doivent être accueillis.

4. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée. Par voie de conséquence, les décisions lui refusant un délai de départ volontaire, désignant le pays vers lequel le requérant pourrait être éloigné et lui interdisant de revenir sur le territoire français pendant une période de deux ans doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

5. Le présent jugement implique, par application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, que, d'une part, la préfète du Val-de-Marne, territorialement compétente, procède au réexamen de la situation administrative du requérant et prenne une nouvelle décision dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et, d'autre part, munisse M. B d'une autorisation provisoire de séjour pendant toute la durée de ce réexamen. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

6. Il y a lieu de mettre à la charge du préfet de la Seine-Saint-Denis, partie perdante, une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 22 février 2023 du préfet de la Seine-Saint-Denis est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, territorialement compétente, de procéder au réexamen de la situation de M. B et de prendre une nouvelle décision dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, territorialement compétente, de munir M. B d'une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le préfet de la Seine-Saint-Denis versera à M. B la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Seine-Saint-Denis et à la préfète du Val-de-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

La magistrate désignée,

N. MULLIÉLa greffière,

C. ROUILLARD

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis et à la préfète du Val-de-Marne, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,