Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2301927

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2301927
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre, JU
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 22 février 2023 et le 4 avril 2024, M. A B, représenté par Me Toujas, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 février 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux et particulier de sa situation, dès lors qu'elle est entachée d'une erreur de fait, la préfète du Val-de-Marne n'ayant pas tenu compte des démarches effectuées afin d'obtenir la régularisation de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- il est illégal du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- il n'a pas été précédé d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public et que le risque de fuite n'est pas établi ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné Mme Mullié, vice-présidente, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mullié,

- les observations de Me Toujas, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens et soutient, en outre, que M. B a sollicité un titre de séjour en 2016, dont atteste le récépissé dont il a été muni par les services préfectoraux du Val-d'Oise, et qu'il a obtenu un rendez-vous auprès du service compétent de la préfecture du Val-de-Marne ; de plus, il soutient qu'il est titulaire d'un permis de conduire international, ne constitue pas une menace pour l'ordre public, qu'il est inconnu des services de police et n'a jamais fait l'objet de poursuites ou de condamnations, qu'il est présent sur le territoire français depuis 2011, qu'il peut justifier du caractère habituel de sa résidence à compter de 2012, qu'il justifie d'une bonne insertion professionnelle comme en témoignent ses soixante-dix fiches de paie, qu'ainsi, la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; au surplus, s'agissant tant du refus de délai de départ volontaire que de l'interdiction de retour sur le territoire français, tous deux sont injustifiés au regard des éléments précédemment exposés,

- et les observations de Me El Assaad, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui conclut au rejet de la requête et soutient, tout en admettant l'ancienneté de séjour, que M. B ne justifie, à la date de l'acte attaqué, ni d'une entrée régulière ni de démarches de régularisation de sa situation administrative ; qu'au demeurant le travail ne constitue pas un droit au séjour et, par suite, ne fait pas obstacle au prononcé d'une obligation de quitter le territoire français ; qu'enfin, M. B, qui a vécu la majeure partie de sa vie en Tunisie, ne justifie pas de circonstances humanitaires faisant obstacle à son retour en Tunisie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 11h30.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien, est entré en France en avril 2011 selon ses déclarations. Par arrêté du 20 février 2023, la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé une interdiction de retour pour une durée de trois ans. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des pièces du dossier que M. B réside habituellement sur le territoire français depuis 2012, qu'il bénéficie d'une bonne insertion professionnelle, ainsi qu'en témoignent les nombreuses fiches de paie produites au dossier, ainsi que le fait qu'à la date de la décision attaquée, il travaillait dans la même entreprise depuis plus d'un an. En outre, il ressort également des pièces du dossier que le requérant a été muni d'un récépissé de demande de carte de séjour valable jusqu'au 16 mai 2017, délivré par les services préfectoraux du Val-d'Oise le 17 novembre 2016, et qu'il a obtenu un rendez-vous auprès de la sous-préfecture de Nogent-sur-Marne le 17 octobre 2019, démontrant l'accomplissement de démarches visant à régulariser sa situation au regard du droit au séjour. Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui est titulaire d'un permis de conduire international, est inconnu des services de police et qu'il n'a jamais fait l'objet de poursuites ou de condamnations, ni d'obligation de quitter le territoire français, ne permettant pas de caractériser la menace à l'ordre public retenue par la préfète du Val-de-Marne. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être accueilli.

3. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Par voie de conséquence, doivent également être annulées les décisions fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné, ainsi que celle lui interdisant le retour sur le territoire français durant trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

4. Le présent jugement implique seulement, par application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, que la préfète du Val-de-Marne, ou tout autre préfet territorialement compétent, procède au réexamen de la situation administrative du requérant et prenne une nouvelle décision dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Durant ce réexamen, M. B sera muni d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés à l'instance :

5. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 20 février 2023 de la préfète du Val-de-Marne est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, d'une part de procéder au réexamen de la situation de M. B et de prendre une nouvelle décision dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et, d'autre part, de munir M. B d'une autorisation provisoire de séjour durant ce réexamen.

Article 3 : L'État versera à M. B la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Val-de-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

La magistrate désignée,

N. MULLIÉLa greffière,

C. ROUILLARD

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,