Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2304508

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2304508
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 3 mai 2023 et le 12 juin 2024, M. B C, représenté par Me Cinko-Sakalli, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er mai 2023 par lequel le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne d'exécuter le jugement n° 2005830 du 12 avril 2021 du tribunal administratif de Melun ;

3°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir dans l'attente du réexamen de sa situation personnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur le moyen commun à toutes les décisions :

- les décisions en litige ont été prises par une autorité incompétente, faute pour l'administration d'établir la délégation de signature consentie à son auteur ;

Sur la légalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors, d'une part, qu'il ne peut être regardé comme séjournant irrégulièrement en France dès lors qu'il bénéficiait d'une autorisation provisoire de séjour et, d'autre part, qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il réside en France depuis plus de dix ans ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que sa compagne et leurs trois enfants se trouvent en France et qu'il n'a plus de liens avec son pays d'origine ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant de dès lors qu'elle aura pour effet de le séparer de ses trois enfants ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'autorité de la chose jugée dès lors que, par un jugement n° 2005830 du 12 avril 2021, le tribunal administratif de Melun a annulé la décision fixant le pays de destination au motif qu'il risquait de faire l'objet de traitements inhumains et dégradants dans son pays d'origine ;

- pour les mêmes motifs que précédemment, elle est méconnaît les stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public, qu'il ne s'est pas vu refuser la délivrance d'un titre de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse et qu'il n'existe pas de risque qu'il se soustraie à la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- pour les mêmes motifs que précédemment, elle est méconnaît les stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale du fait de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de renvoi ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-26 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il fait état de circonstances humanitaires de nature à faire obstacle à une interdiction de retour sur le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- pour les mêmes motifs que précédemment, elle méconnaît les stipulations de l'article 8 la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2023, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cabal ;

- et les observations de Me Cinko-Sakalli, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né le 15 août 1990 et de nationalité turque, est entré en France, selon ses déclarations, en 2012. Il a été interpellé le 30 avril 2023 par les services de police de Melun pour conduite d'un véhicule sans permis de conduire. Par un arrêté du 1er mai 2023, le préfet de Seine-et-Marne, sur le fondement des dispositions du 1° et du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

3. Pour faire obligation à M. C de quitter le territoire français, le préfet de Seine-et-Marne s'est fondé sur deux motifs tirés, d'une part, de ce qu'il était entré irrégulièrement sur le territoire français et s'y était maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité et, d'autre part, qu'il représentait une menace pour l'ordre public.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. C est entré sur le territoire français afin d'y déposer une demande de reconnaissance du statut de réfugié. Par cinq décisions des 17 octobre 2013, 19 juin 2014, 20 février 2015, 20 novembre 2015 et 19 avril 2017, le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande de protection internationale, lesquelles ont été confirmées par des décisions de la Cour nationale du droit d'asile des 19 novembre 2014, 1er août 2015, 23 juin 2016 et 16 août 2017. M. C a ensuite introduit une nouvelle demande de réexamen de sa demande d'asile le 6 mars 2020 qui a été rejetée par une décision du 26 mars 2020 du directeur général de la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 13 juillet 2020, le préfet de Seine-et-Marne a alors prononcé à l'encontre de M. C une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions du 6° de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lui a accordé un délai de départ volontaire de trente jours et a fixé le pays de destination duquel il pourra être éloigné d'office. M. C a contesté ce dernier arrêté devant le tribunal administratif de Melun qui, par un jugement n° 2005830 du 12 avril 2021 devenu définitif, l'a annulé en tant qu'il fixe le pays à destination duquel l'intéressé était susceptible d'être éloigné compte tenu de ce que, dans les circonstances très particulières de l'espèce, l'intéressé établissait la réalité des risques actuels et personnels qu'il encourait en cas de retour en Turquie. Ce jugement enjoignait, en outre, au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer la situation du requérant. Cette injonction impliquait implicitement mais nécessairement le droit de M. C de se maintenir sur le territoire français dans l'attente de la décision à intervenir. Il n'est pas utilement contesté que ce réexamen n'est pas intervenu. Dans ces conditions, alors que l'administration n'a délivré à M. C aucune autorisation provisoire de séjour pour la durée de l'examen de sa situation, le requérant ne pouvait être regardé, dans les circonstances de l'espèce, comme entrant dans le cadre des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour s'être maintenu irrégulièrement sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, de sorte qu'il ne pouvait faire l'objet d'une mesure d'éloignement sur ce fondement. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de Seine-et-Marne, compte tenu du motif retenu par le tribunal dans son jugement définitif du 12 avril 2021 sur les risques encourus par M. C en cas de retour dans son pays d'origine, aurait pris la même décision s'il n'avait retenu que le seul motif tiré de la menace pour l'ordre public constitué par l'intéressé du fait de son interpellation pour conduite sans permis de conduire.

5. Il résulte de ce qui précède que la décision du 1er mai 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a fait obligation à M. C de quitter le territoire français doit être annulée. Doivent également être annulées, par voie de conséquence, les décisions portant refus de délai de départ volontaire, fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

7. L'exécution du présent jugement implique seulement d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer la situation de M. C et qu'il lui délivre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur son cas dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

8. En second lieu, les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet de Seine-et-Marne d'exécuter le jugement du 12 avril 2021 n° 2005830 relèvent d'un litige distinct et doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: L'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 1er mai 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat (préfecture de Seine-et-Marne) versera à M. C la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de Seine-et-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'Intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024 à laquelle siégeaient :

M. D, président,

M. Duhamel, premier conseiller,

M. Cabal, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

Le rapporteur,

P.Y. CABAL

Le président,

M. D

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,16

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