Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2307729
mardi 2 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2307729 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | GM ASSOCIES |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 24 juillet 2023 et le 1er février 2024, M. C A, représenté par Me Jantet-Hidalgo, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 27 juin 2023 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé Me Paul Deslorieux agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la société Entreprise de sondage de Paris (ESP) à le licencier pour motif économique ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- la décision est entachée d'une erreur dans la matérialité des faits, en ce que c'est à tort que l'inspectrice du travail a retenu qu'il n'existait aucune autre entreprise du groupe présente sur le territoire français ;
- cette erreur dans les motifs de la décision ne peut faire l'objet d'une substitution de motif s'agissant d'un vice de forme résultant de l'insuffisance de motivation ;
- l'inspectrice du travail ne s'est pas assurée du respect de l'obligation de reclassement de l'employeur ;
- le liquidateur judiciaire de la société ESP n'a pas respecté son obligation de recherche de reclassement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2023, le directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'inspectrice du travail a commis une erreur matérielle en indiquant à tort qu'aucune autre entreprise du groupe n'était présente sur le territoire français alors que la demande d'autorisation de licenciement indiquait clairement que le périmètre du groupe et les demandes de reclassement interne au sein du groupe ;
- le liquidateur judiciaire a satisfait loyalement à son obligation de reclassement en étendant ses recherches de postes disponibles situés sur le territoire national dans l'entreprise ou les autres entreprises du groupe et le reclassement s'est avéré impossible ; ce motif doit être substitué à celui qui est mentionné dans la décision en litige ;
- les autres moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 décembre 2023, Me Paul Deslorieux, agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la société Entreprise de sondage de Paris, représentée par Me Grisoni, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Félicie Bouchet, première conseillère ;
- les conclusions de M. Cyril Dayon, rapporteur public ;
- et les observations de Me Orsini, avocat de Me Paul Deslorieux, agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la société ESP.
Considérant ce qui suit :
1. Le 10 mai 2023, Me Paul Deslorieux, agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la société ESP a sollicité auprès de l'administration l'autorisation de licencier pour motif économique M. A, salarié protégé. Par une décision du 27 juin 2023 dont M. A demande l'annulation pour excès de pouvoir, l'inspectrice du travail a autorisé son licenciement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 1233-4 du code du travail : " Le licenciement pour motif économique d'un salarié ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d'adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l'intéressé ne peut être opéré sur les emplois disponibles, situés sur le territoire national dans l'entreprise ou les autres entreprises du groupe dont l'entreprise fait partie et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel ".
3. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande d'autorisation de licenciement présentée par l'employeur est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'administration de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié. Lorsque la demande est fondée sur la cessation d'activité de l'entreprise, il appartient alors à l'autorité administrative de contrôler, outre le respect des exigences procédurales légales et des garanties conventionnelles, que la cessation d'activité de l'entreprise est totale et définitive, que l'employeur a satisfait, le cas échéant, à l'obligation de reclassement prévue par le code du travail et que la demande ne présente pas de caractère discriminatoire.
4. D'une part, si la décision de l'inspectrice du travail mentionne qu'il n'existe aucune autre entreprise du groupe auquel appartient la société ESP sur le territoire français et que le reclassement interne des salariés n'est ainsi pas possible, il ressort des pièces du dossier que la société ESP est détenue à 100 % par la société Vevene, société holding du groupe Vevene et que cette société détient également deux autres sociétés, la société CSI-conseils sondages et interviews et l'EURL Société d'enquête et sondages, qui emploient en France des salariés et partagent le même secteur d'activité que la société ESP. Par suite, M. A est fondé à soutenir que l'inspectrice du travail a entaché sa décision d'erreurs dans la matérialité des faits.
5. D'autre part, si aucun reclassement interne du salarié ne pouvait être proposé au sein de la société ESP dont tous les postes étaient supprimés, en revanche, sous réserve de postes disponibles, des offres de reclassement dans les sociétés CSI- conseils sondages et interviews et l'EURL société d'enquête et sondages devaient être proposés au requérant. Il ressort des pièces du dossier que le 28 avril 2023, le liquidateur de la société ESP a consulté lesdites sociétés afin de connaitre les emplois disponibles ou vacants susceptibles d'être proposés aux salariés licenciés et que, le 3 mai 2023, le dirigeant de ses deux sociétés, M. B également dirigeant de la société ESP, a répondu que tout reclassement était impossible dans les société CSI-conseils sondages et interviews et l'EURL Société d'enquête et sondages. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que, alors que l'administration était saisie de la demande d'autorisation de licenciement de M. A qui occupait un poste d'enquêteur terrain et que l'enquête contradictoire était en cours, le groupe Vevene a diffusé sur son site internet deux offres d'emplois concernant des postes de chargés d'enquête en face à face et par téléphone, dans le cadre d'un contrat à durée déterminée d'usage. Si le liquidateur fait valoir qu'il s'agit d'offres permanentes sur le site internet du groupe, il ressort des pièces du dossier que les annonces portent la mention de " postes disponibles en Ile-de-France et dans toutes les villes de province ", et que le salarié, qui a postulé sur le site au poste d'enquêteur téléphonique a été effectivement convoqué pour le 13 juin 2023 pour un premier entretien d'embauche. Si le liquidateur de la société ESP soutient que ces annonces ne correspondent en réalité à aucune offre réelle car il s'agit d'un processus automatisé qui était mis en place sur le site internet et qui n'a jamais été désactivé, il n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité de ces allégations. Dans ces conditions, le liquidateur de la société ESP ne saurait être regardé comme ayant démontré son impossibilité de proposer des postes de reclassement au requérant. Par suite, M. A est fondé à soutenir que l'obligation de reclassement à son endroit incombant au liquidateur de la société ESP n'a pas été respectée.
6. Pour les raisons exposées au paragraphe précédent, la demande de substitution de motifs formulée par le DRIEETS d'Ile-de-France relative au respect de l'obligation de reclassement par le liquidateur de la société ESP au sein des autres sociétés du groupe Vevene ne saurait être accueillie.
7. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 27 juin 2023 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé son licenciement.
Sur les frais liés au litige :
8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. A, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande Me Paul Deslorieux, agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la société Entreprise de sondage de Paris, au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.
D E C I D E:
Article 1er : La décision de l'inspectrice du travail du 27 juin 2023 est annulée.
Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Les conclusions présentées par Me Paul Deslorieux, agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la société Entreprise de sondage de Paris, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Paul Deslorieux agissant en qualité de liquidateur judiciaire de la société Entreprise de sondage de Paris et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.
Copie en sera transmise au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.
Délibéré après l'audience du 17 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Timothée Gallaud, président,
Mme Félicie Bouchet, première conseillère,
M. Dominique Binet, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.
La rapporteure,
F. BouchetLe président,
T. GallaudLa greffière,
L. Potin
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,