Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2308222
mercredi 3 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2308222 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance du 1er août 2023, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. A C.
Par une requête enregistrée le 20 juillet 2023, au greffe du Tribunal administratif de Paris, M. A C représenté par Me Menuet, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 18 juillet 2023 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de police d'effacer son signalement dans le système d'information Schengen ;
3°) d'enjoindre à titre principal au préfet territorialement compétent de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " ou " salarié " sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification de la décision à intervenir ; à titre subsidiaire de réexaminer sa situation administrative et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;
4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle porte atteinte à la vie privée et familiale du requérant qui a un enfant vivant sur le territoire français ; bien que divorcé, il exerce conjointement sur cet enfant avec son ex-épouse l'autorité parentale ; il dispose d'un droit de visite ; il s'acquitte du paiement de la pension alimentaire ;
- les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ont été méconnues ;
- contrairement à ce qu'indique le préfet de police, il a une résidence effective : il est bien locataire d'un appartement sis 21 rue Gallieni à Joinville-le-Pont dans le Val-de-Marne ; il est employé en qualité de chef de cuisine par la société Hudi ;
- la décision portant refus d'un délai de départ volontaire est signée par une autorité incompétente ;
- elle est disproportionnée : il justifie de garanties de représentation ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est signée par une autorité incompétente ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant puisqu'il est le père d'un enfant français et dispose d'un droit de visite ;
- la décision fixant le pays de retour est signée par une autorité incompétente ;
- elle porte atteinte au droit à la vie et à la sécurité du requérant ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2023, le préfet de police, représenté par Me Termeau conclut au rejet de la requête ;
Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. A C n'est fondé :
- les décisions sont signées par une autorité compétente ; la délégation est produite ;
- l'exercice du droit de visite de sa fille n'est nullement précisé pour l'année 2023 et les mois postérieurs à septembre 2022 ; le versement de quelques pensions ne saurait suffire à caractériser l'effectivité de ses liens avec sa fille ; il ne justifie pas d'une insertion sociale, professionnelle ou familiale en France ;
- il est défavorablement connu des services de police pour les faits suivants : le 17 juillet 2023 pour violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours, le 3 octobre 2010 pour infraction aux conditions générales d'entrée et de séjour, le 14 décembre 2019 pour abandon de famille non-paiement d'une pension ou d'une prestation alimentaire ; il n'est pas démuni d'attaches dans son pays d'origine ;
- il était en droit de ne pas lui accorder un délai de départ volontaire : il n'est pas entré régulièrement sur le territoire et n'a pas sollicité de titre de séjour ; il existe un risque qu'il se soustrait à l'obligation dont il a fait l'objet ; il ne présente aucune garantie de représentation, n'ayant ni passeport valide, ni résidence effective et permanente ;
- il ne justifie d'aucune circonstance humaine particulière qui aurait empêché le prononcé d'une interdiction de retour : celle-ci est parfaitement régulière dès lors qu'il n'a pas demandé l'asile en France ni déposé une demande de séjour ; qu'il existe un risque qu'il se soustrait à la mesure d'éloignement et compte tenu de ses signalements aux services de police ;
- la décision fixant le pays de renvoi est légale ; il n'est pas malade et ne démontre pas être en danger en cas de retour.
Par un mémoire en réplique enregistré le 28 décembre 2023, M. A C représenté par Me Menuet conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ; il ajoute que la décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier ; contrairement à ce qu'indique le préfet de police, il a entrepris des démarches pour le renouvellement de son titre mais n' a pas pu constituer un dossier du fait de la perte de son passeport ; il dispose désormais d'un dossier complet pour ce renouvellement ; il produit des preuves du virement de la pension alimentaire pour son enfant de 2020 à ce jour ; il est entré sur le territoire sous couvert d'un visa de long séjour vie privée et familiale et a résidé sur le territoire français sous couvert de divers titres depuis dix années ; la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation : les signalements reprochés ne sont pas d'une gravité telle qu'il justifierait une mesure d'éloignement ; il justifie d'une intégration professionnelle ; concernant le délai de départ volontaire, l'appréciation est entachée d'erreurs de fait ; la décision fixant le pays de destination est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier ; elle est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ; la décision d'interdiction de retour pour une durée de trois ans est illégale du fait de l'illégalité de la décision refusant un délai de départ volontaire ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; le signalement de violence conjugale n'a fait l'objet d'aucune condamnation ; elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ; la décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen est insuffisamment motivée ; elle doit être annulée ; elle est disproportionnée ; elle est illégale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
Vu :
- l'arrêté du préfet de police du 18 juillet 2023 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Guillou, premier conseiller honoraire, inscrit sur la liste prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative, pour statuer sur les recours dont le présent tribunal est saisi en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique tenue le 24 avril 2024 en présence de Mme Adelon, greffière d'audience le rapport de M. Guillou, magistrat désigné.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A C, ressortissant cubain, né le 27 septembre 1981 à Santiago (Cuba), est entré en France le 20 juillet 2013 sous couvert d'un visa vie privée et familiale valable du 18 juillet 2013 au 18 juillet 2014 ; il a obtenu un titre de séjour temporaire valable du 4 juillet 2016 au 3 juillet 2017 puis du 26 septembre 2017 au 25 septembre 2019. Il a obtenu un récépissé de demande de titre de séjour valable du 1er mars 2022 au 31 août 2022. Il a obtenu un titre de séjour non produit au dossier valable jusqu'au 9 février 2023. Par arrêté du 18 juillet 2023, le préfet de police a obligé l'intéressé à quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois. M. A C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. Il ressort des pièces du dossier que contrairement à ce qu'indique le préfet de police, M. A C a effectivement déposé une demande de renouvellement de son titre de séjour qui expirait le 9 février 2023 ; convoqué à la sous-préfecture d'Anthony par lettre du 16 janvier 2023 pour le 31 juillet 2023, il soutient, sans être contredit sur ce point par le préfet de police, que son dossier de renouvellement a été refusé du fait de la perte de son passeport original et que l'agent au guichet l'a invité à le redéposer dès qu'il sera en possession d'un nouveau passeport ; par ailleurs, il établit également verser régulièrement la pension alimentaire due pour sa fille à son ex-épouse et non, comme l'indique le préfet de police en défense n'avoir effectué que quelques versements ; dans ces conditions, il est fondé à soutenir que le préfet de police a entaché la décision l'obligeant à quitter le territoire français d'un défaut d'examen sérieux et particulier.
3. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A C est fondé à demander l'annulation de la décision du 18 juillet 2023 par laquelle le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des autres décisions attaquées, privées de base légale, par lesquelles cette autorité lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
3. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée implique que le préfet de police réexamine la situation de M. A C et qu'elle lui délivre une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'elle ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de prescrire à cette autorité, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de procéder à cette délivrance dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.
4. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (). ".
5. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. A C, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont il fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de police de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.
Sur les frais d'instance :
6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État (préfet de police) une somme de 1 200 euros qui sera versée à M. A C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 18 juillet 2023 par lequel le préfet de police a obligé M. A C à quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. A C et de lui délivrer dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler le temps de ce réexamen.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A C dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 18 juillet 2023 attaquée ci-dessus annulée.
Article 4 : L'État (préfète du Val-de-Marne) versera à M. A C une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C et au préfet de police de Paris.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 03 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
Signé : J-R GuillouLa greffière,
Signé : MD. Adelon
La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
MD. Adelon
N°230822