Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2311081

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2311081
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 octobre 2023, M. B C représenté par Me Fresard, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

Il soutient que :

- l'acte est signé par une autorité incompétente ;

- la décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît le droit d'être entendu ;

- les décisions sont motivées par la menace à l'ordre public uniquement fondée sur la condamnation dont il a fait l'objet ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il vit en France depuis deux ans ; il habite chez son cousin ; il travaille dans une viennoiserie depuis 18 mois il souffre de l'hépatite C et nécessite des soins adaptés en France ;

- il n'a pas été informé des principaux éléments de la décision et/ou du délai de recours, de la possibilité dans une langue qu'il comprend de recourir à un interprète ; il ne parle ni ne comprends le français ;

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire ;

Vu :

- l'arrêté de la préfète du Val-de-Marne du 10 octobre 2023 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Guillou, premier conseiller honoraire, inscrit sur la liste prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative, pour statuer sur les recours dont le présent tribunal est saisi en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 24 avril 2024 en présence de Mme Adelon, greffière d'audience :

- le rapport de M. Guillou, magistrat désigné ;

- les observations de Me Fresard représentant M. C, qui persiste en tous points dans les termes de la requête ;

- les observations de Me Rahmouni représentant la préfète du Val-de-Marne qui conclut à l'irrecevabilité de la requête pour tardiveté et en tout état au rejet des conclusions aucun des moyens n'étant fondé.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant algérien, né le 14 novembre 1994 à Alger (Algérie), est entré en France selon ses déclarations en 2021 et se maintient irrégulièrement depuis cette date sur le territoire. Il a été condamné à une peine d'emprisonnement de quatre mois pour des faits de vol. Par arrêté du 10 octobre 2023, la préfète du Val-de-Marne a obligé l'intéressé à quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté du 10 octobre 2023.

Sur l'exception d'irrecevabilité en défense par la préfète du Val-de-Marne :

2. Aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rendu applicable à l'étranger détenu par l'article L. 614-15 : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure. () ".

3. Il résulte de ces dispositions que l'étranger qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire sans délai peut, dans les quarante-huit heures suivant sa notification, demander au président du tribunal administratif l'annulation de cette décision ainsi que de celles qui l'accompagnent le cas échéant. En fixant à quarante-huit heures le délai dans lequel un recours peut être introduit, le législateur a entendu que ce délai soit décompté d'heure à heure, et ne puisse être prorogé.

4. Toutefois lorsque les conditions de la notification à un étranger en détention d'une décision portant obligation de quitter le territoire sans délai portent atteinte à son droit au recours effectif, garanti par l'article 16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en ne le mettant pas en mesure d'avertir, dans les meilleurs délais, un conseil ou une personne de son choix, elles font obstacle à ce que ce délai spécial de quarante-huit heures commence à courir.

5. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 10 octobre 2023 pris par la préfète du Val-de-Marne a été notifié par voie administrative à M. C le vendredi 13 octobre 2023 à 10 heures 45. La demande en annulation présentée par M. C datée du même jour, adressée au tribunal par courrier électronique, n'a été enregistrée au greffe du tribunal administratif de Melun que le 16 octobre 2023 à 10 heures 32, soit après l'expiration du délai de recours contentieux de quarante-huit heures fixé par les dispositions citées ci-dessus de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, M. C, alors incarcéré, étant sans accès direct à un téléphone ou à un télécopieur, n'a pas été mis en mesure, à la date où l'arrêté contesté lui a été notifié, d'avertir dans les meilleurs délais un avocat ou une personne de son choix, et ne pouvait transmettre sa requête qu'avec l'aide du point d'accès au Droit (PAD) du centre pénitentiaire de Fresnes. Or il produit une attestation de la coordinatrice de ce Point d'accès au droit exposant que cette structure est le seul service qui accompagne les détenus dans l'envoi de leurs recours contre les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français, et que, lorsque les juristes qui y exercent sont absents, les détenus ne sont pas en mesure d'envoyer leur recours dans le délai de 48 heures qui leur est imparti, et elle atteste également que les juristes de ce PAD étaient absents le 13 octobre 2023 pour cause d'une réunion extérieure des juristes le matin et de récupération l'après-midi, et que dès lors M. C n'avait aucun moyen de transmettre sa requête au tribunal dans les délais impartis. Dans ces circonstances particulières, M. C est fondé à soutenir qu'il n'a pas été mis en mesure d'exercer effectivement la voie de recours dont il disposait dans les 48 heures suivant la notification de l'arrêté litigieux, pour le contester utilement devant la juridiction administrative. Par suite, sa demande devant le tribunal doit être regardée comme recevable : l'exception d'irrecevabilité doit en conséquence être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sur les moyens communs aux décision attaquées :

6. Eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Or, par un arrêté n° 2022/08671 du 25 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 23 de la préfecture du Val-de-Marne, la préfète du Val-de-Marne a donné délégation à M. A D, adjoint à la cheffe du bureau de l'éloignement et du contentieux, pour signer notamment les décisions litigieuses. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

7. L'arrêté du 10 octobre 2023 mentionne de façon suffisamment précise et non stéréotypée les motifs de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées et notamment cite la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mentionne des éléments de la situation personnelle de M. C et indique que la décision prise ne contrevient pas aux stipulations des articles 3 et 8 de ladite convention : contrairement à ce qu'il soutient, l'arrêté n'est pas uniquement fondé sur la menace à l'ordre public ; cet acte est par suite suffisamment motivé.

8. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne n'aurait pas procédé à un examen réel, sérieux et approfondi de la situation de M. C, au regard des informations dont elle avait connaissance.

9. Les conditions de notification d'un acte sont sans influence sur sa légalité.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. Aux termes des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () " 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ".

11. M. C ne justifie pas être titulaire d'un titre de séjour ; Il a été condamné à une peine d'emprisonnement ferme de quatre mois pour des faits de vol il entre ainsi dans le champ d'application des dispositions précitées du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. Le requérant soutient qu'il n'a pas pu faire valoir ses observations lors d'un entretien individuel préalablement à la décision qu'il conteste. Cette décision aurait donc été prise en méconnaissance du droit d'être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Si le droit d'être entendu en tant qu'il fait partie intégrante du respect des droits de la défense, lequel constitue un principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, un tel droit ne saurait toutefois être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre de façon spécifique l'intéressé. Notamment, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier, pas plus que de la situation personnelle de M. C décrite au point 14, qu'à supposer que celui-ci ait détenu des informations relatives à sa situation, de telles informations, si elles avaient pu être communiquées à l'autorité préfectorale avant que ne soit pris l'arrêté litigieux, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction des décisions qu'il contient. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté comme infondé.

13. Aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

14. M. C fait valoir que sa vie privée et familiale se trouve en France dès lors qu'il vit en France depuis deux ans ; il habite chez son cousin ; il travaille dans une viennoiserie depuis 18 mois ; il souffre de l'hépatite C et nécessite des soins adaptés en France ; toutefois, il n'était pas présent à l'audience et ne fournit aucune pièce à l'appui de ses allégations ; sa présence en France est récente ; il est célibataire et sans charge de famille ; il ne saurait raisonnablement soutenir être dépourvu d'attaches privées et familiales dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de son existence, au moins jusqu'à l'âge de 27 ans. Par ailleurs, il constitue une menace pour l'ordre public ayant fait l'objet d'une condamnation à une peine de quatre mois ferme d'emprisonnement pour des faits de vol. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour en France, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

15. Les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation sont dépourvus de toute précision permettant d'en apprécier le bien-fondé.

16. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. C à fin d'annulation de l'arrêté du 10 octobre 2023 de la préfète du Val-de-Marne doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 03 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : J-R GuillouLa greffière,

Signé : MD. Adelon

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. Adelon

N°2311081