Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2401343

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2401343
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 2 février et 25 juin 2024, M. B A, représenté par Me Sarhane, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 décembre 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités autrichiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui remettre une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours, sous astreinte de deux cents euros par jour de retard ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A soutient, dans le dernier état de ses écritures, que la décision portant transfert :

- est insuffisamment motivée, traduisant un défaut d'examen sérieux et complet de sa situation ;

- est entachée d'un vice de procédure résultant de la méconnaissance des articles 4 du règlement n°604/2013 et 29 du règlement n° 603/2013 ;

- est entachée d'un vice de procédure résultant de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n°604/2013 ;

- est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur de droit et d'un défaut de base légale entachant la procédure de détermination de l'État responsable de l'examen de la demande d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation tirée de la non-application de l'article 3, paragraphe 2 du règlement n° 604/2013 ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation tirée de la non-application de l'article 17 du règlement n° 604/2013.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis Avocats, qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 24 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers, notamment modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga ;

- et Me Kerkeni, représentant la préfète du Val-de-Marne, absente, qui conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n'étant fondé.

M. A n'était ni présent, ni représenté, Me Sarhane ayant fait part préalablement au Tribunal leur absence.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 14h20.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant bangladais, né le 2 novembre 1992 à Sylhet (République populaire du Bangladesh), a déposé une demande d'asile. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 19 décembre 2023, la préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de M. A aux autorités autrichiennes. M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre État qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'État responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet État. / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'État d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre État. ". Selon l'article L. 572-1 de ce code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen. (). ". Selon l'article L. 531-1 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides () statue sur les demandes d'asile dont il est saisi. Il n'est toutefois pas compétent pour connaître d'une demande dont l'examen relève de la compétence d'un autre État en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement avec d'autres États. ". L'article L. 541-1 de ce code prévoit que " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. " et l'article L. 541-2 de ce code indique que " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent. ".

4. Il ressort des pièces du dossier que le même jour, soit le 25 septembre 2023, le même service de la préfecture du Val-de-Marne a délivré à M. A, alors qu'il procédait à l'enregistrement de sa demande d'asile, une attestation de demande d'asile en " procédure Dublin ", renouvelée le 24 octobre 2023 et valable jusqu'au 23 février 2024, et une autre en " procédure normale " renouvelée le 19 avril 2024 et valable jusqu'au 22 décembre 2024, enregistrement en procédure normale pour laquelle il fait l'objet d'une convocation pour un entretien à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) le jour de la présente audience. L'arrêté contesté a été édicté le 19 décembre 2023 soit postérieurement au renouvellement de l'attestation de demande d'asile en " procédure Dublin " mais antérieurement à celui de l'attestation de sa demande d'asile en " procédure normale ". En décidant, le même jour, d'enregistrer la demande d'asile de M. A selon la procédure dite normale, la préfète du Val-de-Marne a estimé que la France était responsable de l'examen de la demande d'asile de l'intéressé et ne pouvait donc plus légalement, dès le 25 septembre 2023, engager la procédure prévue par le règlement du 26 juin 2013 susvisé. Par suite, M. A est fondé à soutenir que l'arrêté du 19 décembre 2023 contesté par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités autrichiennes est entaché d'une erreur de droit et à en demander l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 911-3 de ce code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. L'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " Si la décision de transfert est annulée, () [l]'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

6. Dès lors qu'il ressort des pièces que M. A bénéficie d'une attestation de demande d'asile en " procédure normale ", il n'y a pas lieu d'enjoindre à l'autorité administrative d'enregistrer la demande d'asile de l'intéressé selon cette procédure. De même, il n'y a pas lieu, pour les mêmes raisons d'enjoindre le réexamen de la situation de M. A. Il n'y a donc également pas lieu d'octroyer une astreinte pour des injonctions qui n'existent pas.

Sur les frais liés au litige :

7. M. A a obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que M. A soit admis définitivement à l'aide juridictionnelle et Me Sarhane, avocat de ce dernier, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement de 1 500 euros à Me Sarhane. Dans l'hypothèse où M. A ne serait pas admis à l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera versée directement.

D E C I D E :

Article 1er : M. B A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 19 décembre 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de M. B A aux autorités autrichiennes est annulé.

Article 3 : L'État (préfète du Val-de-Marne) versera à Me Sarhane, conseil de M. B A, une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. B A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Sarhane renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État. Dans l'hypothèse où M. B A ne serait pas admis à l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera versée directement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : G. Girard-Ratrenaharimanga

La greffière,

Signé : S. Aït Moussa

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. Aït Moussa