Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403130
mardi 7 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2403130 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 15 et le 27 mars 2024, M. C A, représenté par Me Victor, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre l'exécution de la décision du 14 février 2024 par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Créteil a rejeté sa demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil ;
3°) d'enjoindre au directeur général de l'OFII de le rétablir dans le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle, à lui verser directement.
Il soutient que :
- la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors qu'il se trouve privé de ressources et d'hébergement depuis le mois de novembre 2022, alors même que les trois arrêtés de transfert dont il a fait l'objet ont tous été annulés ;
- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteure de la décision contestée ;
- cette décision n'est pas suffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un vice de procédure, faute pour l'OFII de justifier avoir respecté l'obligation de lui notifier préalablement son intention de mettre fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 511-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 mars 2024 à 12h34, l'Office français de l'immigration et de l'intégration, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- M. A ne justifie pas de l'urgence de sa demande alors qu'il s'est lui-même placé dans la situation dont il se prévaut dès lors qu'il s'est rendu en Allemagne alors qu'il était en cours d'orientation vers un hébergement ;
- si le requérant assure n'avoir jamais quitté la France, il fait preuve de contradiction en indiquant avoir perdu son passeport en Allemagne, et ne justifie pas en avoir déclaré la perte ;
- les différentes déclarations de M. A sont incohérentes sur sa situation de famille et ses conditions d'existence depuis la cessation des conditions matérielles d'accueil ;
- le requérant subvient à ses besoins de manière autonome et peut bénéficier de l'assistance des structures locales ;
- il justifie de la compétence de Mme B pour signer la décision en litige ;
- cette décision est suffisamment motivée, alors qu'il n'est pas tenu de faire mention de l'ensemble des éléments de fait qui la fonde ;
- M. A a été reçu à plusieurs reprises pour un entretien, réalisés avec un auditeur asile, et n'a apporté aucun élément de nature à caractériser un état de vulnérabilité ;
- l'orientation géographique du requérant a été prononcée le 18 novembre 2022,
M. A ne l'a acceptée que le 24 novembre suivant, et les autorités allemandes ont confirmé sa présence en Allemagne le 18 novembre ;
- la décision en litige doit être regardée comme une décision de refus des conditions matérielles d'accueil pour réexamen, dès lors que M. A a volontairement quitté le territoire français, avant de s'y présenter une nouvelle fois pour demander l'asile, circonstances justifiant que le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lui soit refusé, en l'absence de vulnérabilité.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 27 mars 2024 à 14h00 en présence de
Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de Mme Letort ;
- et les observations de Me Dighiero-Brecht, substituant Me Victor, représentant
M. A, présent, qui soutient en outre qu'il s'agit de son cinquième recours depuis le dépôt de sa demande d'asile, qu'il a bénéficié des conditions matérielles d'accueil seulement un mois, que malgré sa situation il poursuit des études en Master Audit Gestion, qu'il avait signalé son état de santé fragile lors de ses différentes évaluations, que l'avis du collège des médecins de l'OFII est en incohérence avec les troubles de santé dont il a justifié, qu'il n'a jamais quitté la France et qu'en tout état de cause, un départ en Allemagne serait sans incidence dès lors que les arrêtés de transfert prononcés à son encontre ont tous été annulés.
L'Office français de l'immigration et de l'intégration n'était pas représenté.
La clôture de l'instruction a été différée jusqu'au 28 mars 2024 à 17h00, sur le fondement de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
3. M. A, ressortissant guinéen né le 27 juillet 1987 à Conakry (Guinée), entré en France le 4 octobre 2022, a présenté une demande d'asile, enregistrée le 3 novembre suivant en procédure accélérée. Par une décision du 23 janvier 2023, la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de Créteil a prononcé la suspension des conditions matérielles d'accueil au motif que M. A se serait rendu en Allemagne, Etat membre responsable de l'examen de sa demande d'asile, depuis le 18 novembre 2022. Par trois arrêté des 6 mars, 16 mai et 20 juin 2023, la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert auprès des autorités allemandes, qui ont tous fait l'objet d'une annulation contentieuse par trois jugements des 21 avril, 7 juillet et 20 juillet de la même année. En exécution de l'injonction prononcée par le dernier jugement, la demande d'asile présentée par M. A a été enregistrée, de nouveau en procédure accélérée. Le requérant a demandé le rétablissement de ses conditions matérielles d'accueil par une lettre du 28 septembre 2023. Par une décision du 14 février 2024, la directrice territoriale de l'OFII de Créteil a rejeté cette demande. M. A demande la suspension de l'exécution de cette dernière décision.
En ce qui concerne l'urgence :
4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
5. M. A affirme être dépourvu de toutes ressources et ne bénéficier d'aucun hébergement. Si l'Office français de l'immigration et de l'intégration se prévaut des déclarations du requérant lors de sa première présentation au guichet unique des demandeurs d'asile le 3 novembre 2022, faisant état de la présence en France de deux sœurs, d'une tante et d'un oncle en situation régulière, une telle information ne suffit pas à établir qu'il bénéficierait d'une prise en charge familiale, alors qu'il a accepté la proposition d'hébergement initialement présentée par l'Office. De plus, le requérant se prévaut également de la fragilité de son état psychologique, en conséquence des violences subies dans son pays d'origine. Si la défense fait également valoir que le requérant s'est lui-même placé dans la situation dont il se prévaut, l'incohérence du récit de M. A sur les circonstances dans lesquelles il a perdu son passeport ne suffit pas à démontrer la réalité de son retour allégué en Allemagne à compter du 18 novembre 2022, qu'il conteste, alors en outre que l'association Accueil, Soutien, et Lutte contre les Détresses atteste que M. A a signé son orientation pour le centre d'hébergement d'Amilly le 24 novembre 2022. Dès lors, la décision en litige s'analyse comme maintenant M. A dans une situation de grande précarité, justifiant qu'en l'espèce, la condition tenant à l'urgence soit regardée comme satisfaite au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :
6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". Selon l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente ". Aux termes de l'article L. 551-16 du même code : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur dans les cas suivants : / () 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; / () La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. / Lorsque la décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil a été prise en application des 1°, 2° ou 3° du présent article et que les raisons ayant conduit à cette décision ont cessé, le demandeur peut solliciter de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le rétablissement des conditions matérielles d'accueil. L'office statue sur la demande en prenant notamment en compte la vulnérabilité du demandeur ainsi que, le cas échéant, les raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acception initiale des conditions matérielles d'accueil ".
7. Il résulte de ces dispositions que les conditions matérielles d'accueil sont proposées au demandeur d'asile par l'OFII après l'enregistrement de la demande d'asile auquel il est procédé en application de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si, par la suite, les conditions matérielles proposées et acceptées initialement peuvent être modifiées, en fonction notamment de l'évolution de la situation du demandeur ou de son comportement, la circonstance que, postérieurement à l'enregistrement de sa demande, l'examen de celle-ci devienne de la compétence de la France n'emporte pas l'obligation pour l'OFII de réexaminer, d'office et de plein droit, les conditions matérielles d'accueil qui avaient été proposées et acceptées initialement par le demandeur. Dans le cas où les conditions matérielles d'accueil ont été suspendues, en application des articles L. 551-15 et suivants du même code, le demandeur peut, notamment dans l'hypothèse où la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile, en demander le rétablissement. Il appartient alors à l'OFII, pour statuer sur une telle demande de rétablissement, d'apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.
8. Comme il a été précédemment indiqué, le retour de M. A en Allemagne à partir du 18 novembre 2022, mentionné par une transmission des autorités allemandes du
29 novembre de la même année, dans le cadre de la mise en œuvre de la procédure Dublin, n'est étayé par aucune autre pièce du dossier, alors que le requérant en conteste la réalité, et que l'association en charge de son suivi atteste de sa présence en France le
24 novembre 2022. Dans de telles conditions, le moyen tiré de l'erreur de fait est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du
14 février 2024 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration a rejeté la demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil présentée par M. A.
9. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.
Sur les conclusions à fin d'injonction assorties d'une astreinte :
10. La suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de réexaminer la situation de M. A et de prendre une nouvelle décision, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.
Sur les frais de justice :
11. M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle par la présente ordonnance. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OFII le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Victor au titre des honoraires et frais que le requérant aurait exposés s'il n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle. Au cas où le bénéfice de cette aide serait finalement refusé à l'intéressée, cette somme sera alors directement versée à celui-ci au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 14 février 2024 de l'Office français de l'immigration et de l'intégration est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de réexaminer la situation de M. A et de prendre une nouvelle décision, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera la somme de 1 500 euros à Me Victor, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Dans l'hypothèse où la demande d'aide juridictionnelle serait rejetée, cette somme doit être versée directement à M. A.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
La juge des référés, La greffière,
Signé : C. Letort Signé : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,