Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403308

lundi 13 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2403308
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 mars 2024, Mme B A, représentée par Me Hug, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre la décision du 14 juin 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé le renouvellement de son titre de séjour avec changement de statut vers celui de salarié ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de lui délivrer un récépissé portant la mention " salarié " avec autorisation de travail, valable pendant toute la durée d'instruction de sa demande de titre de séjour, dans le délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie, alors même que sa demande de renouvellement de titre de séjour comporte un changement de statut ;

- la décision en litige a pour conséquence de rendre son séjour irrégulier et a entraîné la suspension de son contrat de travail depuis le 18 mars 2024, la privant ainsi de tout revenu alors qu'elle est mère d'un enfant de moins d'un an ;

- la décision litigieuse n'est pas suffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et méconnaît l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que les questions de la rémunération et de l'adéquation avec ses études ont été examinées au stade de la demande d'autorisation de travail pour son emploi de réceptionniste en hôtellerie, autorisation qui a été délivrée le 27 mars 2023 ;

- elle remplit les conditions pour bénéficier de la délivrance d'une carte de séjour mention " salarié " sur le fondement de l'article 3.2 de l'accord franco-sénégalais du

23 septembre 2006 ;

- elle est entachée d'une méconnaissance du champ d'application de la loi, alors que le dépassement de la durée de travail accessoire en qualité d'étudiant ne constitue pas un motif de refus de titre de séjour " salarié ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mars 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la mesure d'éloignement prise à l'encontre de Mme A ne peut pas être mise en œuvre, en conséquence du recours en excès de pouvoir formé contre l'arrêté litigieux ;

- la décision en litige a été prise après un examen de la situation personnelle de la requérante, et est suffisamment motivée ;

- l'emploi occupé par Mme A n'est pas en adéquation avec le diplôme qu'elle a obtenu, et le contrat de travail produit n'est pas conforme au seuil de rémunération fixé par l'article D. 5221-21-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors que l'autorisation de travail délivrée le 28 mars 2023 n'a qu'un caractère consultatif ;

- Mme A est célibataire et n'établit pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine, alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que sa cellule familiale ne pourrait pas s'y reconstituer.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-sénégalais relatif à la gestion concertée des flux migratoires, signé à Dakar le 23 septembre 2006 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 4 avril 2024 à 10h00 en présence de

Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort ;

- et les observations de Me Hug, représentant Mme A, absente, qui soutient en outre qu'elle doit bénéficier de la présomption d'urgence qui s'attache aux demandes de renouvellement de titre et qu'en tout état de cause, cette urgence est constituée par la suspension de son contrat de travail dont le sort est lié au sens de l'ordonnance à venir, que la préfecture s'obstine à maintenir son refus de titre de séjour alors que l'autorisation de travail, délivrée par ailleurs pour son emploi par les services de la même préfecture, est dépourvue de caractère consultatif, et qu'elle remplit toutes les conditions posées par l'accord

franco-sénégalais, qui ne comportent pas celle tenant à l'adéquation.

Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

2. Mme A, ressortissante sénégalaise née le 29 décembre 1992 à Dakar (Sénégal), entrée en France le 30 septembre 2020 sous couvert d'un visa long séjour mention " étudiant ", a bénéficié de titres de séjour portant la même mention, régulièrement renouvelés jusqu'au 15 mai 2023. Le 6 juin 2023, la requérante a saisi le préfet de

Seine-et-Marne d'une demande de renouvellement de son titre de séjour avec changement de statut vers celui de " salarié ". Mme A demande la suspension de l'exécution de la décision du 14 juin 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande de titre.

En ce qui concerne l'urgence :

3. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 521-1 du code de justice administrative que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision.

4. Si la demande de titre présentée par Mme A ne portait pas sur le renouvellement de la carte de séjour temporaire mention " étudiant " dont elle a été titulaire jusqu'au 15 mai 2023, mais sur la première délivrance d'un titre de séjour mention " salarié ", il résulte de l'instruction que la perte de tout document justificatif de la régularité de son séjour a entraîné la suspension de son contrat de travail, le 18 mars 2024. Au regard de ces éléments, Mme A doit être regardée comme justifiant de l'urgence de sa demande, au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

5. D'une part, les stipulations de la convention du 1er août 1995 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal relative à la circulation et au séjour des personnes ainsi que celles de l'accord

franco-sénégalais du 23 septembre 2006 relatif à la gestion concertée des flux migratoires, telles que modifiées par un avenant signé le 25 février 2008, s'appliquent aux ressortissants sénégalais. Aux termes de l'article 13 de la convention du 1er août 1995 : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation respective des deux États sur l'entrée et le séjour des étrangers sur tous les points non traités par la convention. ". L'article 5 de la même convention stipule que : " Les ressortissants de chacun des Etats contractants désireux d'exercer sur le territoire de l'autre Etat une activité professionnelle salariée doivent en outre, pour être admis sur le territoire de cet Etat, justifier de la possession : () 2. D'un contrat de travail visé par le Ministère du Travail dans les conditions prévues par la législation de l'Etat d'accueil ". Enfin, le sous-paragraphe 321 de l'article 3 de l'accord du 23 septembre 2006 stipule que : " La carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", d'une durée de douze mois renouvelable, ou celle portant la mention " travailleur temporaire " sont délivrées, sans que soit prise en compte la situation de l'emploi, au ressortissant sénégalais titulaire d'un contrat de travail visé par l'Autorité française compétente, pour exercer une activité salariée dans l'un des métiers énumérés à l'annexe IV ".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail ".

7. Enfin, aux termes de l'article L. 5221-2 du code du travail : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente: () 2o Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail ". Selon l'article

L. 5221-5 de ce code : " Un étranger autorisé à séjourner en France ne peut exercer une activité professionnelle salariée en France sans avoir obtenu au préalable l'autorisation de travail mentionnée au 2o de l'article L. 5221-2 ". Enfin, l'article R. 5221-20 du même code dispose que : " L'autorisation de travail est accordée lorsque la demande remplit les conditions suivantes: () 4o La rémunération proposée est conforme aux dispositions du présent code sur le salaire minimum de croissance ou à la rémunération minimale prévue par la convention collective applicable à l'employeur ou l'entreprise d'accueil; 5o Lorsque l'étranger est titulaire d'une carte de séjour portant les mentions " étudiant " ou

" étudiant-programme de mobilité " prévue aux articles L. 422-1, L. 422-2, L. 422-5,

L. 422-26 et L. 433-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il a achevé son cursus en France ou lorsqu'il est titulaire de la carte de séjour portant la mention " recherche d'emploi ou création d'entreprise " prévue à l'article L. 422-14 du même code, l'emploi proposé est en adéquation avec les diplômes et l'expérience acquise en France ou à l'étranger ".

8. Il résulte de la combinaison de ces dispositions et des stipulations précitées que, pour examiner une demande de titre de séjour portant la mention " salarié " présentée par une ressortissante sénégalaise, il incombe à l'administration compétente d'apprécier si l'intéressée remplit les conditions énumérées par l'article R. 5221-20 du code du travail.

9. Pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par Mme A, le préfet de Seine-et-Marne s'est fondé, d'une part, sur l'absence d'adéquation entre l'emploi qu'elle occupe et ses études, et d'autre part sur le caractère insuffisant de la rémunération. Toutefois, il résulte de l'instruction que la société Adagio a obtenu le 27 mars 2023 une autorisation de travail pour l'emploi de réceptionniste en hôtellerie occupé par Mme A sous contrat à durée indéterminée pour un salaire brut mensuel de 2 129 euros. Ainsi, alors qu'en vertu de l'article R. 5221-17 du code du travail, le préfet de Seine-et-Marne était seul compétent pour se prononcer sur la demande relative à cette autorisation de travail, le moyen tiré de l'erreur de droit est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 14 juin 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté la demande de délivrance d'un titre de séjour mention " salarié " présentée par Mme A.

Sur les conclusions à fin d'injonction assorties d'une astreinte :

10. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de Seine-et-Marne de remettre à Mme A un récépissé l'autorisant à travailler, dans le délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais de justice :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 14 juin 2023 par laquelle le préfet de

Seine-et-Marne a rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de remettre à Mme A un récépissé l'autorisant à travailler, dans le délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de Seine-et-Marne.

La juge des référés,La greffière,

Signé : C. LetortSigné : O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,