Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403380
lundi 13 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2403380 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 mars 2024, M. C, représenté par Me Tisserant, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre la décision du 19 janvier 2024, remise en mains propres le 5 mars suivant, par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a prononcé le retrait de sa carte de séjour pluriannuelle mention " vie privée et familiale " ;
2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de lui délivrer un récépissé avec autorisation de travail, dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie, alors que le retrait est intervenu dans le contexte d'une demande de renouvellement de carte de séjour pluriannuelle " vie privée et familiale " ;
- l'arrêté contesté a pour conséquence de le faire basculer en situation irrégulière, alors qu'il vit en France depuis près de vingt ans et en situation régulière depuis 2007, et qu'en conséquence de cette décision, son contrat de travail a été suspendu avec un risque de licenciement ;
- la décision litigieuse n'est pas suffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen ;
- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de preuve de l'habilitation de la personne ayant consulté le fichier Traitement d'Antécédents Judiciaires (TAJ), et d'une saisine préalable des services de police ou du Procureur pour un complément d'information ;
- il n'est pas justifié de la saisine préalable de la commission du titre de séjour, en vertu de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors qu'il n'a reçu ni la convocation ni l'avis de cette commission ;
- l'arrêté en litige est entaché d'un vice de procédure, faute pour le préfet de l'avoir invité à présenter des observations préalables ;
- il est entaché d'une erreur de fait et méconnaît les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, en l'absence de l'établissement de l'existence d'une menace à l'ordre public certaine, réelle et actuelle, les interpellations citées présentant un caractère très ancien et antérieur à la délivrance de ses cartes de séjour pluriannuelles antérieures ;
- il est contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 avril 2024 à 9h13, le préfet de
Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- le requérant ne justifie pas de l'urgence de sa demande alors qu'il ressort du bulletin n° 2 de son casier judiciaire que M. B a fait l'objet d'une suite de condamnations pénales entre 2012 et 2023 traduisant un comportement récidiviste et graduellement violent ;
- l'insertion professionnelle dont M. B justifie est récente, sans qu'il démontre l'impact financier d'un licenciement dont la réalité n'est pas établie ;
- le requérant n'a rendu que trois visites à ses enfants nés d'une précédente union, sur les sept visites programmées en 2022, et ne démontre pas contribuer à leur entretien et leur éducation ;
- le recours introduit au fond a pour conséquence de faire obstacle à la mise en œuvre de la mesure d'éloignement prise à l'encontre du requérant ;
- la menace à l'ordre public retenue à l'encontre de M. B est fondée sur la consultation du bulletin n° 2 de son casier judiciaire, et non du fichier TAJ ;
- M. B a été régulièrement convoqué devant la commission du titre de séjour, le 4 octobre 2023 à 9h30, par un courrier envoyé à sa dernière adresse connue ;
- la décision en litige a été prise après un examen de la situation du requérant et est suffisamment motivée ;
- M. B a déclaré tardivement les changements intervenus dans sa vie personnelle et ne justifie pas de sa communauté de vie avec sa prétendue nouvelle partenaire de vie ;
- les condamnations pénales du requérant intervenues entre 2012 et 2023 illustrent l'existence d'une menace pesant sur l'ordre public, au regard de la nature, de la gravité et du caractère récent de ces infractions.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de procédure pénale ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 4 avril 2024 à 10h00 en présence de
Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de Mme Letort ;
- et les observations de Me Tisserant, représentant M. B, présent, qui soutient en outre que sa dernière carte de séjour pluriannuelle repose sur l'article
L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il a fait part de ses difficultés à rencontrer ses enfants, ses absences étant le fait de leur mère alors qu'il a mis en place un versement de pension par le biais de la caisse d'allocations familiales, qu'il justifie de sa vie commune avec sa compagne actuelle, que son employeur attend la production d'un récépissé pour mettre fin à la suspension de son contrat de travail, qu'il n'est pas démontré que l'accusé de réception produit correspondrait à sa convocation devant la commission du titre de séjour, que le bulletin n° 2 ne mentionne que deux condamnations de sorte que seule la consultation du TAJ a permis au préfet d'apprendre les autres faits sur lesquels il fonde sa décision, qu'il ne conteste pas ces faits mais souligne qu'ils sont intervenus dans une période de bouleversements de sa vie privée et ont entraîné des problèmes d'alcoolisme et des propos ayant dépassé sa pensée, qu'il respecte le suivi et la mise à l'épreuve dont il fait l'objet, et qu'il conteste l'intégralité des autres faits retenus contre lui.
Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. D'une part, aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
2. D'autre part, aux termes de l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être retirée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public () ".
3. Enfin, aux termes de l'article 40-29 du code de procédure pénale : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi no 95-73 du 21 janvier 1995 (), les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par: () 5o Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'État ". L'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 d'orientation et de programmation relative à la sécurité dispose que " Il est procédé à la consultation prévue à l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure pour l'instruction des demandes d'acquisition de la nationalité française et de délivrance et de renouvellement des titres relatifs à l'entrée et au séjour des étrangers et des demandes de visa ou d'autorisation de voyage prévus aux articles L. 312-1, L. 312-2 et L. 312-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que pour la nomination et la promotion dans les ordres nationaux ".
4. M. B, ressortissant congolais né le 17 février 1981 à Pointe Noire (République du Congo), entré en France le 14 mars 2003, disposerait depuis 2007 de titres de séjour mention " vie privée et familiale " régulièrement renouvelés jusqu'au 10 février 2024. Le 23 janvier 2024, le requérant s'est présenté au guichet de la préfecture de Seine-et-Marne pour déposer une demande de renouvellement de son dernier titre de séjour, dont l'enregistrement a été refusé. Par une ordonnance du 29 février 2024, le juge des référés du présent tribunal a enjoint au préfet de Seine-et-Marne d'enregistrer cette demande, et le
5 mars suivant, M. B s'est de nouveau présenté auprès de ses services, pour se voir opposer un nouveau refus d'enregistrement. A cette occasion, le requérant affirme avoir pris connaissance de l'arrêté du 19 janvier 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a prononcé le retrait de sa carte de séjour pluriannuelle. M. B demande la suspension de l'exécution de cette dernière décision.
5. Pour justifier de la réalité et de la gravité de la menace à l'ordre public constituée par la présence de M. B en France, le préfet de Seine-et-Marne s'est fondé sur les condamnations prononcées à son encontre par le tribunal correctionnel de Melun le
30 septembre 2020 et le 9 août 2022 pour des faits d'outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, rébellion, menace de mort réitérée, menace réitérée de crime contre les personnes et menace d'atteinte aux biens dangereux pour les personnes. Si l'arrêté en litige est également fondé sur des faits antérieurs de menace de délit contre les personnes, violence ayant entraîné une incapacité de travail n'excédant pas huit jours, port d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D sans motif légitime, exhibitions sexuelles et outrage à une personne chargée d'une mission de service public, intervenus entre le 22 septembre 2012 et le 15 juillet 2023, la seule circonstance que ces faits ne soient pas repris dans l'extrait de casier judiciaire n° 2 du requérant ne suffit pas à démontrer que les services de la préfecture auraient nécessairement consulté les données personnelles figurant dans le fichier de traitement des antécédents judiciaires. Dans de telles circonstances, et au regard de l'ensemble des pièces produites dans ce dossier, aucun des moyens soulevés par la requête n'est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 19 janvier 2024.
6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'urgence, que la requête présentée par M. B doit être rejetée.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de Seine-et-Marne.
La juge des référés,La greffière,
Signé : C. LetortSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,