Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403591
mercredi 15 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2403591 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 25 mars et le
3 avril 2024, M. A B, représenté par Me Fort, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de la décision du 24 janvier 2024 par laquelle le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Fresnes a ordonné son placement à l'isolement ;
2°) d'enjoindre au centre pénitentiaire de Fresnes de l'affecter en détention ordinaire, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 400 euros TTC à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie en matière de placement d'office à l'isolement, alors par ailleurs que l'ensemble de ses condamnations antérieures se sont déroulées sereinement sous le régime de la détention ordinaire ;
- la décision de le placer à l'isolement repose exclusivement sur les chefs de sa mise en examen, en méconnaissance de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme, alors qu'elle n'est justifiée par aucun impératif de sécurité ;
- la notice individuelle complétée par le magistrat instructeur comporte la mention " RAS " à la question relative au déroulement de sa précédente incarcération et n'apporte aucune précision sur le risque d'évasion qu'il signale ;
- son inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés n'a pas être prise en compte, alors qu'elle est postérieure à la décision en litige ;
- cette décision n'est pas suffisamment motivée, à défaut d'étayer les risques qui la fondent ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, alors que la seule référence aux chefs de mise en examen ne suffit pas à justifier d'un risque pour lui-même ou pour la population carcérale, tandis que le chef d'établissement doit privilégier l'encellulement individuel ;
- elle ne fait aucune référence aux éléments de sa personnalité, alors qu'au cours de ses précédentes incarcérations, il a toujours été placé en régime de détention ordinaire et n'a jamais fait l'objet d'incidents révélateurs d'une dangerosité particulière ;
- son casier judiciaire ne comporte aucune mention relative à un risque d'évasion.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2024, le Garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requête est dépourvue de caractère urgent, au regard des circonstances particulières entourant le placement à l'isolement de M. B, fondées sur la nature des faits ayant justifié son placement sous mandat de dépôt, de nature à constituer un risque d'atteinte à l'ordre public ;
- le requérant s'est soustrait à la justice en 2001, évadé du centre pénitentiaire de Fresnes en 2004 et a fait l'objet d'un mandat d'arrêt international, appelant une surveillance particulière qui ne peut avoir lieu qu'en quartier d'isolement ;
- les conditions spécifiques du placement à l'isolement ne permettent pas de caractériser l'urgence, alors en outre que M. B a attendu plus d'un mois avant de former ce recours en référé ;
- la décision en litige est suffisamment motivée ;
- la mise en œuvre d'un placement à l'isolement n'est pas subordonnée à l'existence d'incidents particuliers puisqu'elle vise à prévenir un trouble à l'ordre public ;
- ce placement est justifié par la personnalité du détenu et constitue le meilleur moyen d'assurer le bon ordre et le maintien de la sécurité au sein du centre pénitentiaire ;
- l'isolement pratiqué dans les établissements pénitentiaires français n'emporte pas un isolement sensoriel et social total.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 4 avril 2024 à 10h00 en présence de
Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de Mme Letort ;
- et les observations de Me Fouchier, représentant M. B, absent, qui soutient en outre que les conclusions relatives aux frais irrépétibles sont fondées sur le seul article L. 761-1 du code de justice administrative, que l'urgence est présumée dès lors que la mesure en litige est la plus attentatoire à ses droits, tandis que les circonstances particulières évoquées sont essentiellement fondées sur son inscription au registre DPS, circonstance postérieure à la décision en litige, qu'il ne s'est jamais évadé d'un centre pénitentiaire, que les faits datant de 2004 n'apparaissent pas dans son casier judiciaire, et qu'il conteste les faits retenus contre lui.
Le ministre de la justice n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. D'une part, aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
2. D'autre part, aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites (). / Le placement à l'isolement n'affecte pas l'exercice des droits prévus par les dispositions de l'article L. 6, sous réserve des aménagements qu'impose la sécurité ". Selon l'article R. 213-18 de ce code : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. / La personne détenue placée à l'isolement est seule en cellule. / Elle conserve ses droits à l'information, aux visites, à la correspondance écrite et téléphonique, à l'exercice du culte et à l'utilisation de son compte nominatif. / Elle ne peut participer aux promenades et activités collectives auxquelles peuvent prétendre les personnes détenues soumises au régime de détention ordinaire, sauf autorisation, pour une activité spécifique, donnée par le chef de l'établissement pénitentiaire. / Toutefois, le chef de l'établissement pénitentiaire organise, dans toute la mesure du possible et en fonction de la personnalité de la personne détenue, des activités communes aux personnes détenues placées à l'isolement. / La personne détenue placée à l'isolement bénéficie d'au moins une heure quotidienne de promenade à l'air libre ".
3. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue, ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, prises sur le fondement de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire, portent en principe une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, puisse ordonner la suspension de leur exécution s'il estime remplie l'autre condition posée par cet article.
4. Toutefois, si l'autorité administrative justifie de circonstances particulières faisant apparaître qu'un intérêt public s'attache à l'exécution sans délai de cette mesure, compte tenu en particulier des risques pour la sécurité de l'établissement et des personnes, y compris extérieures à celui-ci, appréciés notamment au regard des motifs d'incarcération de l'intéressé, des éléments figurant dans son dossier individuel ou de son comportement en détention, la condition d'urgence ne peut être regardée comme satisfaite.
5. M. B, placé en détention provisoire le 19 janvier 2024 au sein du centre pénitentiaire de Fresnes, a fait l'objet le lendemain d'un placement à l'isolement à titre provisoire. Par une décision du 24 janvier 2024, le directeur de ce centre pénitentiaire a prononcé le placement initial du requérant à l'isolement pour une durée de trois mois.
M. B demande la suspension des effets de cette décision.
6. Pour justifier de l'urgence de sa demande, M. B se prévaut de la présomption d'urgence applicable aux décisions de mise à l'isolement, particulièrement attentatoire à ses droits, et du caractère exemplaire de son comportement lors de ses incarcérations antérieures. Pour renverser cette présomption d'urgence, Le Garde des Sceaux, ministre de la justice fait valoir des circonstances particulières, tirées du comportement et du profil pénal du requérant, ainsi que de la nécessité de préserver l'ordre public. Il résulte de l'instruction que M. B a été écroué le 19 janvier 2024 pour des faits de meurtre en bande organisée, tentative de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime et participation à association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de dix ans d'emprisonnement et transport sans motif légitime de matériels de guerre, armes, munitions ou de leurs éléments de catégorie A en réunion. Par ailleurs, si l'évasion du centre pénitentiaire de Fresnes intervenue en 2004 ne figure plus dans le casier judiciaire du requérant, à la supposer établie, une telle circonstance peut être prise en compte afin d'apprécier l'intérêt public s'attachant au placement à l'isolement dont il fait l'objet. En outre, M. B s'est également soustrait à la justice pendant plusieurs années, après une double tentative de meurtre commise le 13 avril 2021 ayant donné lieu à la délivrance d'un mandat d'arrêt international. Enfin, la défense souligne la dangerosité particulière de M. B, dont l'ancrage persistant dans la criminalité organisée pourrait lui permettre de bénéficier de soutiens logistiques.
7. Au regard de l'ensemble de ces circonstances, le Garde des Sceaux, ministre de la justice démontre l'existence de circonstances particulières de nature à renverser la présomption d'urgence qui s'attache à l'édiction d'une mesure de placement à l'isolement. Il s'ensuit qu'en l'espèce, la condition tenant à l'urgence doit être regardée comme non satisfaite.
8. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse, les conclusions présentées par M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées. Doivent également être rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête présentée par M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au Garde des Sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée au centre pénitentiaire de Fresnes.
La juge des référés,La greffière,
Signé : C. LetortSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,