Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403631
mercredi 15 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2403631 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 mars 2024, M. et Mme A et
E B, agissant au nom de leur fille D, mineure, représentés par
Me Le Foyer de Costil, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre la décision par laquelle le service inter académique des examens et concours (SIEC) a rejeté leur demande d'aménagement des épreuves du baccalauréat général 2024 pour leur fille D ;
2°) d'enjoindre au SIEC d'accorder les aménagements demandés pour la session 2024 des épreuves du baccalauréat, ou à titre subsidiaire de réexaminer la situation de leur fille D ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la condition tenant à l'urgence est remplie au regard de la proximité des épreuves du baccalauréat, qui se dérouleront du 18 juin au 3 juillet, alors que l'impossibilité de bénéficier des aménagements demandés compromet ses résultats et les suites de son parcours scolaire ;
- la décision en litige est entachée d'une erreur d'appréciation, alors qu'elle est atteinte de déficits exécutivo-attentionnels évoquant des troubles du déficit de l'attention avec hyperactivité ou impulsivité, ayant des impacts conséquents sur ses apprentissages ;
- elle est dépourvue de motivation en droit et en fait ;
- il n'est pas démontré qu'elle aurait été prise sur la consultation préalable d'un médecin agréé prévue par l'article D. 351-28 du code de l'éducation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2024, le service inter académique des examens et concours conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la condition tenant à l'urgence n'est pas remplie dès lors que l'épreuve de philosophie se déroulera le 18 juin, soit dans plus de deux mois, tandis que la 4ème chambre de ce tribunal envisage d'inscrire l'affaire à l'audience du 31 mai 2024 et que, dans l'hypothèse où il lui serait enjoint d'octroyer les aménagements demandés, cette mesure d'information serait immédiate ;
- la décision en litige est suffisamment motivée ;
- les requérants ne justifient pas de la gravité du trouble présenté par leur fille, justifiant qu'un aménagement d'épreuve lui soit accordé sans remettre en cause le principe d'égalité des candidats à l'examen ;
- il appartient au médecin désigné par la CDAPH de se prononcer sur l'éligibilité aux aménagements d'épreuves, au regard des pièces du dossier, en vertu de l'article D. 351-28 du code de l'éducation ;
- les résultats scolaires et les appréciations de l'équipe pédagogique de D ne traduisent pas l'existence d'un retentissement de ses troubles sur sa scolarité, au cours de laquelle elle ne bénéficie pourtant d'aucun aménagement.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de l'éducation ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 4 avril 2024 à 10h00 en présence de
Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de Mme Letort ;
- et les observations de Me Barrau Azema, représentant M. et Mme B,
M. B étant présent, qui soutiennent en outre que leurs conclusions sont également tournées contre le rejet de leur recours gracieux, que leur fille a présenté des difficultés pendant toute sa scolarité, qui ont longtemps été regardées comme normales du fait de leur expatriation, que depuis leur retour en France elle n'est plus en mesure de compenser ses troubles, que leur recours en excès de pouvoir n'est pas enrôlé alors que D a besoin d'un cadre clair pour ses révisions, qu'elle a obtenu la note de 8/20 aux épreuves de français, preuve de l'existence de ses troubles d'expression tandis que ses notes aux épreuves orales s'expliquent par le fait qu'elle apprend par cœur.
Le service interacadémique des examens et des concours n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
2. D B, élève inscrite en classe de terminale au sein de l'école alsacienne de Paris au titre de l'année scolaire 2023-2024, bénéficie d'un plan d'accompagnement personnalisé justifié par la découverte de troubles au cours de l'année scolaire précédente. Le 9 novembre 2023, M. et Mme B ont présenté une demande d'aménagements pour les épreuves du baccalauréat au titre de l'année 2024. La commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées a rendu un avis défavorable à cette demande le 4 décembre 2023, et par une décision du 2 février 2024, le service interacadémique des examens et concours a rejeté cette demande. M. et Mme B, agissant au nom de leur fille D, mineure, demandent la suspension des effets de cette décision.
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
4. D'une part, à la date de la présente ordonnance, il résulte de l'instruction que le recours en excès de pouvoir formé par M. et Mme B à l'encontre de la décision en litige n'est pas encore inscrit au rôle d'une audience. D'autre part, les épreuves de la session 2024 du baccalauréat général pour lesquelles D B s'est vu refuser le bénéfice des aménagements sollicités pour elle doivent débuter à la fin du mois de mai 2024. Ainsi, eu égard aux conséquences de la décision en litige sur les conditions de passage de ces épreuves par la fille des requérants, la condition tenant à l'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :
5. Aux termes de l'article L. 112-4 du code de l'éducation : " Pour garantir l'égalité des chances entre les candidats, des aménagements aux conditions de passation des épreuves orales, écrites, pratiques ou de contrôle continu des examens ou concours de l'enseignement scolaire et de l'enseignement supérieur, rendus nécessaires en raison d'un handicap ou d'un trouble de la santé invalidant, sont prévus par décret. Ces aménagements peuvent inclure notamment l'octroi d'un temps supplémentaire et sa prise en compte dans le déroulement des épreuves, la présence d'un assistant, un dispositif de communication adapté, la mise à disposition d'un équipement adapté ou l'utilisation, par le candidat, de son équipement personnel. ". Selon l'article D. 112-1 de ce code : " Afin de garantir l'égalité de leurs chances avec les autres candidats, les candidats aux examens ou concours de l'enseignement scolaire () qui présentent un handicap tel que défini à l'article L. 114 du code de l'action sociale et des familles bénéficient des aménagements rendus nécessaires par leur situation, dans les conditions définies aux articles D. 351-27 à D. 351-32 (). ". Aux termes de l'article D. 351-27 du même code : " Les candidats aux examens ou concours de l'enseignement scolaire qui présentent un handicap peuvent bénéficier d'aménagements portant sur : / 1° Les conditions de déroulement des épreuves, de nature à leur permettre de bénéficier des conditions matérielles ainsi que des aides techniques et humaines appropriées à leur situation ; / 2° Une majoration du temps imparti pour une ou plusieurs épreuves, qui ne peut excéder le tiers du temps normalement prévu pour chacune d'elles (). ". Enfin, l'article L. 114 du code de l'action sociale et des familles dispose que : " Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d'activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d'une altération substantielle, durable ou définitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d'un polyhandicap ou d'un trouble de santé invalidant ".
6. Pour refuser à D B le bénéfice de l'aménagement des épreuves de la session 2024 du baccalauréat général demandé le 9 novembre 2023, le directeur du service interacadémique des examens et concours s'est exclusivement fondé sur l'avis défavorable émis le 29 mars 2024 par le médecin désigné par la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) selon lequel, au vu des pièces du dossier, la situation soumise à son appréciation ne comportait pas d'éléments susceptibles de répondre aux exigences de l'article L. 112-4 du code de l'éducation. Selon la note de la docteure C produite en défense, cet avis était fondé sur le caractère tardif, dans le parcours scolaire de D, de la mise en place d'un plan d'accompagnement personnalisé et de la demande d'aménagements, ainsi que sur le fait que ses résultats scolaires ne permettent pas d'attester du retentissement de ses troubles sur sa scolarité.
7. Toutefois, d'une part, le caractère récent de la définition d'un plan d'accompagnement personnalisé, le 7 novembre 2023, ne suffit pas à remettre en cause les incidences du déficit attentionnel et des troubles du langage, oral comme écrit, qui le justifient, alors que M. et Mme B expliquent que D a longtemps compensé ces troubles, et que leur identification trouve son origine dans le conseil, donné par ses professeurs depuis leur retour en France pour sa rentrée en classe de seconde, d'effectuer des bilans médicaux. D'autre part, les certificats médicaux produits à l'appui de la requête attestent de la nécessité pour D de disposer d'un temps supplémentaire dans la réalisation de ses tâches. Dans de telles conditions, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 2 février 2024 par laquelle le SIEC a rejeté la demande d'aménagements présentée au nom de D B, ainsi que la décision du 29 février 2024 par laquelle il a rejeté le recours gracieux formé contre ce rejet.
8. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.
Sur les conclusions à fin d'injonction assorties d'une astreinte :
9. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement qu'il soit enjoint au service interacadémique des examens et concours de réexaminer la demande présentée au nom de D B et de prendre une nouvelle décision, dans le délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Sur les frais de justice :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du service interacadémique des examens et concours une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution des décisions du service interacadémique des examens et concours du 2 et du 29 février 2024 est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au service interacadémique des examens et concours de réexaminer la demande présentée au nom de D B et de prendre une nouvelle décision, dans le délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : Le service interacadémique des examens et concours versera à M. et Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. et Mme A et E B et au service interacadémique des examens et concours.
La juge des référés,La greffière,
Signé : C. LetortSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,