Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403731

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2403731
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 mars 2024, Madame B A, représentée par Me Saoudi, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision en date du 23 janvier 2024 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé de renouveler son titre de séjour :

2°) d'ordonner à l'administration de lui délivrer un titre de séjour provisoire en qualité d'Etudiant l'autorisant à travailler à compter de la décision à intervenir dans un délai de 15 jours et ce sous astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat (préfet de Seine-et-Marne) la somme de 1.200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle indique que, de nationalité ivoirienne, elle est entrée en France le 14 septembre 2015 sous couvert d'un visa d'étudiant, qu'elle a bénéficié de titres de séjour en cette qualité dont elle a sollicité le renouvellement du dernier le 24 novembre 2023 et que sa demande a été rejetée par un arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 23 janvier 2024 qui lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Elle soutient que la condition d'urgence est satisfaite car elle a demandé le renouvellement de son titre de séjour et, sur le doute sérieux, que la décision en cause est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation car elle justifie de la réalité et du sérieux de ses études.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 avril 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Vu

- la décision contestée,

- les autres pièces du dossier.

Vu

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Par une requête enregistrée le 27 mars 2024 sous le numéro 2403748, Madame A a demandé l'annulation de la décision contestée.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Après avoir, au cours de l'audience du 25 avril 2024, tenue en présence de

Madame Dusautois, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les observations de

Me Saoudi, représentant Madame A, requérante, présente, qui rappelle qu'elle est entrée en France en septembre 2015 pour y suivre des études de droit, qu'elle a obtenu une licence puis suivi un double master en droit des affaires et en droit social, qu'elle a validé le premier mais pas le second, qu'elle a commencé des études de mandataire judiciaire pour les personnes majeures protégées et donc un master de droit privé, qu'elle n'a pas validé son rapport de stage et donc son master 2, qu'elle doit donc refaire un stage pour obtenir son diplôme de master 2 et son certificat national de compétence de mandataire judiciaire à la protection des majeurs.

Le préfet de Seine-et-Marne dûment convoqué, n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Madame B A, ressortissante ivoirienne née le 17 septembre 1994 à Abobo (Côte d'Ivoire), entrée en France selon ses dires le 14 septembre 2015 sous couvert d'un visa d'étudiant, a obtenu des titres de séjour en cette qualité dont le dernier, valable jusqu'au 17 janvier 2024, a été délivré par le préfet de Seine-et-Marne. Elle en a demandé le renouvellement le 24 novembre 2023. Par une décision du 23 janvier 2024, le préfet de Seine-et-Marne et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. a refusé de faire droit à sa demande Elle a formé le 15 février 2024 une demande d'aide juridictionnelle aux fins d'en contester la légalité devant le présent tribunal et a déposé une requête en annulation le 27 mars 2023. Par une requête enregistrée le même jour, elle demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'en suspendre l'exécution en tant qu'elle lui a refusé le renouvellement de son titre de séjour.

Sur les conclusions sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

Sur l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci.

4. En l'espèce, Madame A a demandé le renouvellement de son titre de séjour. La condition d'urgence est donc satisfaite.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

5. Aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sous réserve d'une entrée régulière en France et sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Cette carte donne droit à l'exercice, à titre accessoire, d'une activité professionnelle salariée dans la limite de 60 % de la durée de travail annuelle ". Le renouvellement de la carte de séjour temporaire portant la mention "étudiant" est subordonné, notamment, à la justification par son titulaire de la réalité et du sérieux des études qu'il déclare accomplir.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Madame A a obtenu, après son entrée en France, une licence en droit à l'Université de Lille 2 en juillet 2017, puis un master 1 de droit des affaires en juillet 2019 à l'université de Cergy-Pontoise tout en suivant un cursus de droit social dans cette même université et qu'elle s'est ensuite engagée, au sein de l'Université de Paris-Est Créteil, dans un cursus de master 2 de droit privé " Parcours protection de la personne vulnérable " associé à l'obtention d'un certificat national de compétence de mandataire judiciaire à la protection des majeurs. Dans le cadre de ce parcours, si elle a validé toutes les unités d'enseignement, elle n'a pas été en mesure de valider son année de master 2 de droit privé, n'ayant pas validé son rapport de stage pendant trois années consécutives. Ayant contesté son dernier échec, résultant selon elle des conditions dans lesquelles sa soutenance s'était déroulée, elle a obtenu de l'Université de Paris-Est Créteil la possibilité d'effectuer un nouveau stage pour valider son certificat national de compétence ainsi que son master 2. Elle a donc commencé un nouveau stage de deux mois en avril 2024 auprès d'un mandataire judiciaire de Saint-Mandé (Val-de-Marne) et a bénéficié de la possibilité de soutenir son rapport en septembre 2024 en vue de la validation de son certificat national de compétence. Elle s'est inscrite également auprès de cette même université en vue de préparer l'examen de passage du barreau.

7. Pour refuser de renouveler le titre de séjour de Madame A, le préfet de Seine-et-Marne a estimé les trois échecs successifs de 2020 à 2023 en master 2, qui ne peuvent être justifiés par la redondance de l'absence de réussite à une soutenance de stage, permettaient de douter de la réalité et du sérieux des études poursuivies par l'intéressée et que l'inscription à l'institut d'études juridiques pour passer l'examen du barreau, s'apparente à une inscription d'opportunité pour ne pas perdre le bénéficie de son titre de séjour en qualité d'étudiante.

8. Toutefois, si la requérante ne peut effectivement faire valoir qu'une progression relativement lente dans ses études de droit, il n'en reste pas moins que cette progression existe, qu'elle n'a pas donné lieu à des changements d'orientation notables et qu'elle se déroule dans le cadre d'un projet professionnel abouti aux fins de devenir mandataire judiciaire pour les personnes majeures vulnérables, fonction pour laquelle l'obtention d'un diplôme d'avocat peut être considéré comme un complément utile, contrairement à ce que soutient le préfet de Seine-et-Marne. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'il lui a été possible de faire valoir auprès de l'Université de Paris-Est Créteil les conditions particulièrement défavorables dans lesquelles sa dernière soutenance de stage s'est déroulée en 2023, ce qui lui a permis de bénéficier d'une nouvelle soutenance de rapport de stage, devant un autre jury, en vue de la validation de son certificat national de compétence par l'association " Affect " en septembre 2024. Enfin, la réalité du projet d'études est aussi révélée par les activités professionnelles exercées dans le domaine de la protection des majeurs vulnérables auprès de différentes structures de ce secteur.

9. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut de ce que la décision en litige, en tant qu'elle refuse de renouveler le titre de séjour en qualité d'étudiant de Madame A, est entachée d'une erreur d'appréciation est de nature à créer un doute sérieux sur sa légalité.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que, les deux conditions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant réunis, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision contestée, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ". Si, pour le cas où l'ensemble des conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est rempli, le juge des référés peut suspendre l'exécution d'une décision administrative et prescrire par la même décision juridictionnelle que l'auteur de la décision prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, de telles mesures doivent, ainsi que l'impose l'article L. 511-1 du même code, présenter un " caractère provisoire ".

12. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

13. Si les conditions posées à l'octroi de la suspension d'une décision refusant un avantage sont remplies, il appartient donc au juge administratif d'assortir le prononcé de cette suspension de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration et qui pourront consister à réexaminer les droits de l'intéressé à cet avantage dans un délai déterminé ou, le cas échéant, à prendre toute mesure conservatoire utile prescrite par le juge compte tenu de l'objet du litige, du moyen retenu et de l'urgence.

14. En l'espèce, la présente ordonnance, qui ordonne la suspension de l'exécution de la décision en date du 23 janvier 2024 refusant de renouveler le titre de séjour de Madame A en qualité d'étudiante implique seulement qu'il lui soit remis en mains propres, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour en cette qualité, avec l'autorisation de travail correspondante, valable et éventuellement renouvelée, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité, sans qu'il soit besoin de fixer à ce stade une astreinte.

Sur les frais du litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat (préfet de Seine-et-Marne) une somme de 1.200 euros à verser à Madame A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision en date du 23 janvier 2024 par laquelle le préfet de

Seine-et-Marne a refusé de renouveler le titre de séjour en qualité d'étudiant de Madame A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de remettre en mains propres à

Madame A, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour en qualité d'étudiante, portant l'autorisation de travail correspondante, valable jusqu'au jugement à intervenir sur la requête en annulation présentée le 27 mars 2024.

Article 3 : L'Etat (préfet du Val-de-Marne) versera une somme de 1.200 euros à Madame A en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Madame B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie sera communiquée au préfet de Seine-et-Marne.

Le juge des référés,

Signé : M. AYMARDLa greffière,

Signé : O. DUSAUTOIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,