Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403879
jeudi 23 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2403879 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 29 mars 2024, Mme A B, représentée par Me Père, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 26 février 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne lui a refusé le renouvellement de son titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français ;
3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer soit un certificat de résidence de dix ans, soit, à titre subsidiaire, un nouveau certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui remettre en attendant un récépissé permettant l'exercice d'une activité professionnelle, et ce, dans tous les cas, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxes à verser soit à Me Père, au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, au cas où elle serait définitivement admise à l'aide juridictionnelle, soit, dans le cas contraire, à elle-même, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
-sa requête est recevable ;
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie, dès lors que : l'urgence est présumée en cas de refus de renouvellement d'un titre de séjour ; la décision en litige a pour effet de la faire basculer dans une situation irrégulière dans laquelle elle se trouve privée des droits attachés à son titre de séjour alors qu'elle présente un état de santé nécessitant un suivi médico-social et faisant obstacle à l'exercice d'une activité à temps plein ;
-il existe un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige pour les raisons suivantes :
En ce qui concerne le refus de renouvellement de titre de séjour :
* cette décision est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
* elle est intervenue au terme d'une procédure irrégulière au regard des dispositions des articles R. 425-11 à R. 425-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
* elle méconnaît les stipulations de l'article 7 bis, h), de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
* elle méconnaît les stipulations de l'article 6, 5) et 7), du même accord ;
* elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
* elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
* cette décision est illégale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour qui lui est opposé ;
* elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
* elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 avril 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie ;
-aucun des moyens dont il est fait état n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.
Vu :
-la requête n° 2403942 tendant à l'annulation de la décision dont la suspension de l'exécution est demandée ;
-les autres pièces du dossier.
Vu :
-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
-l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;
-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
-la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
-le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.
Les parties ont été régulièrement informées de la date et de l'heure de l'audience publique.
Au cours de cette audience, tenue le 24 avril 2024 à 10h00 en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de M. Zanella, juge des référés, qui a informé les parties, en application des articles R. 522-9 et R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin de suspension de l'exécution de l'arrêté en litige en tant qu'il oblige le requérant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe son pays de renvoi, dès lors que l'exercice d'un recours en annulation d'une décision portant obligation de quitter le territoire français est suspensif de l'exécution de cette décision ainsi que, par voie de conséquence, des décisions qui peuvent l'assortir, et qu'il ne saurait être demandé au juge des référés d'ordonner la suspension de l'exécution d'une décision administrative sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative lorsque l'introduction de la requête en annulation de la décision en cause a pour effet de suspendre l'exécution de celle-ci ;
-les observations de Me Père, représentant Mme B, présente, qui a conclu aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;
-et les observations de Me Rahmouni, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui a conclu aux mêmes fins que le mémoire en défense, par les mêmes motifs.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".
2. Mme B, qui est de nationalité algérienne, a déposé, le 7 février 2022, une demande de renouvellement du certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " et valable jusqu'au 18 février 2022 dont elle était alors titulaire. Sa requête tend, à titre principal, à la suspension de l'exécution, sur le fondement des dispositions citées au point précédent, de l'arrêté du 26 février 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à cette demande et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant son pays de renvoi.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
3. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".
4. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
5. D'une part, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une décision relative au séjour en France d'un étranger, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate de cette décision sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe remplie dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait du titre de séjour de ce dernier. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision en litige.
6. Alors que l'arrêté en litige a pour objet, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, de refuser le renouvellement du titre de séjour de Mme B, la préfète du Val-de-Marne, qui se borne à reprocher à celle-ci de ne pas justifier des conséquences de ce refus sur sa situation, ne fait état d'aucune circonstance particulière de nature à renverser en l'espèce la présomption mentionnée au point précédent. Par suite, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
7. D'autre part, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " [] / Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / [] 7) au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays. ".
8. En l'état de l'instruction, dont il résulte notamment, sans que cela soit d'ailleurs contesté en défense, que l'un des médicaments régulièrement prescrits à Mme B pour le traitement de la polypathologie dont celle-ci est atteinte, à savoir celui dont la substance active est le fluindione, ne figure pas dans la " nomenclature nationale des produits pharmaceutiques à usage de la médecine humaine ", telle qu'elle a été établie par le ministère de l'industrie pharmaceutique algérien au 28 février 2023, soit postérieurement à l'avis du collège de médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au vu duquel la décision de refus de titre de séjour contenue dans l'arrêté en litige a été prise, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.
9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens analysés dans les visas de la présente ordonnance, qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté de la préfète du Val-de-Marne en date du 26 février 2024 en tant qu'il rejette la demande de titre de séjour déposée le 7 février 2022 par Mme B.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français et les décisions qui l'assortissent :
10. Aux termes de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi. ".
11. Il résulte de ces dispositions que l'exercice d'un recours en annulation d'une décision portant obligation de quitter le territoire français est suspensif de l'exécution de cette décision ainsi que, par voie de conséquence, des décisions qui peuvent l'assortir, notamment la décision relative au délai de départ volontaire et celle fixant le pays de renvoi. Or il ne saurait être demandé au juge des référés d'ordonner la suspension de l'exécution d'une décision administrative sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative lorsque l'introduction de la requête en annulation de la décision en cause a pour effet de suspendre l'exécution de celle-ci. Par suite, et alors que l'arrêté en litige fait par ailleurs l'objet d'une requête en annulation enregistrée sous le n° 2403942, les conclusions tendant à la suspension de l'exécution de cet arrêté en tant qu'il oblige Mme B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe son pays de renvoi sont irrecevables.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
12. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire []. ".
13. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.
14. Eu égard à ce qui vient d'être dit, il ne saurait être enjoint à la préfète du
Val-de-Marne de délivrer à Mme B un certificat de résidence de dix ans ou un nouveau certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, en revanche, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte, de lui enjoindre de statuer à nouveau après nouvelle instruction, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sur la demande de titre de séjour déposée le 7 février 2022 par l'intéressée et, en attendant, de remettre à celle-ci un récépissé de cette demande permettant l'exercice d'une activité professionnelle.
Sur les frais liés au litige :
15. Aux termes du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet1991 : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ". Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".
16. Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle par la présente ordonnance. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions, citées au point précédent, du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 200 euros à Me Père au titre des honoraires et frais que la requérante aurait exposés si elle n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne serait pas définitivement accordé à l'intéressée, cette somme devra lui être directement versée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de l'arrêté de la préfète du Val-de-Marne en date du 26 février 2024 en tant qu'il rejette la demande de titre de séjour déposée le 7 février 2022 par Mme B est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de statuer à nouveau après nouvelle instruction, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sur la demande de titre de séjour déposée le 7 février 2022 par Mme B et, en attendant, de remettre à celle-ci un récépissé de cette demande permettant l'exercice d'une activité professionnelle.
Article 4 : L'État versera une somme de 1 200 euros à Me Père au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet1991. Dans le cas où Mme B ne serait pas définitivement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme devra lui être directement versée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Les conclusions de la requête de Mme B sont rejetées pour le surplus.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Père.
Copie en sera adressée pour information à la préfète du Val-de-Marne.
Fait à Melun, le 23 mai 2024.
Le juge des référés,La greffière,
Signé : P. ZanellaSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,