Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2404123

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2404123
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 4 et 24 avril 2024, M. A B, représenté par Me Iharkane, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet résultant du silence gardé pendant quatre mois par la préfète du Val-de-Marne sur la demande de titre de séjour qu'il a déposée le 2 juin 2023 ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer cette demande dans un délai de sept jours et, en attendant, de lui remettre, dès la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 20 euros par jour de retard, une autorisation provisoire de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

-sa requête n'est pas devenue sans objet, dès lors qu'il n'est pas établi qu'il ait reçu le courriel le convoquant à un rendez-vous en préfecture fixé le 18 avril 2024 à 14h00 en vue de la remise de son titre de séjour, ni que la préfète du Val-de-Marne ait statué favorablement sur sa demande de délivrance d'une carte de résident portant la mention " résident de longue

durée - UE " ;

-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie, dès lors que : l'urgence est présumée en cas de refus de renouvellement d'un titre de séjour ; il n'est plus autorisé à séjourner en France malgré ses nombreuses relances pour obtenir la délivrance d'un récépissé de sa demande de titre de séjour ; il ne peut plus, en conséquence, conduire les trois véhicules qu'il utilise quotidiennement dans le cadre de son activité professionnelle ; il est exposé au risque de faire l'objet d'une décision d'éloignement ; il se trouve dans une situation angoissante qui est injustifiée, au regard de son parcours, de son insertion dans la société française et surtout de ses liens familiaux ; il remplit les conditions de renouvellement de son titre de séjour ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige pour les raisons suivantes :

* cette décision est entachée d'un défaut de motivation, dès lors que ses motifs ne lui ont pas été communiqués malgré sa demande en ce sens ;

* elle méconnaît les dispositions de l'article L. 426-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il remplit les conditions d'obtention d'une carte de résident portant la mention " résident de longue durée - UE " sur le fondement de ces dispositions ;

* elle méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 avril 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- celle-ci est devenue sans objet et il n'y a donc plus lieu d'y statuer, dès lors que le requérant a été convoqué, par courriel du 8 avril 2024, à un rendez-vous en préfecture fixé le 18 avril 2024 à 14h00 en vue de la remise de son titre de séjour ;

- pour la même raison, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie.

Vu :

- la requête n° 2404129 tendant à l'annulation de la décision dont la suspension de l'exécution est demandée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-le code des relations entre le public et l'administration ;

-le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.

Les parties ont été régulièrement informées de la date et de l'heure de l'audience publique.

Au cours de cette audience, tenue le 24 avril 2024 à 10h00 en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :

-le rapport de M. Zanella, juge des référés ;

-et les observations de Me Rahmouni, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui a conclu au non-lieu à statuer sur les conclusions à fin de suspension et les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et au rejet des conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en ajoutant que : il ignore si le titre de séjour qui devait être remis au requérant lors du rendez-vous en préfecture fixé le 18 avril 2024 est une nouvelle carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " ou une carte de résident portant la mention " résident de longue durée - UE " ; le requérant a bien été convoqué au rendez-vous en cause et n'a pas répondu à cette convocation.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Une note en délibéré, enregistrée le 30 avril 2024, a été présentée par M. B pour faire valoir qu'il a vainement sollicité, après l'audience publique, un nouveau rendez-vous en préfecture en vue de la remise du titre de séjour mentionné dans le mémoire en défense.

La clôture de l'instruction a été différée au 2 mai 2024 à 18h00, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative, par une ordonnance du 30 avril 2024.

Par un nouveau mémoire, enregistré le 1er mai 2024, M. B a conclu aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, en précisant que l'autorisation provisoire de séjour dont il sollicite la délivrance au titre de ses conclusions à fin d'injonction devra lui être remise en main propre.

La clôture de l'instruction a été différée au 3 mai 2024 à 18h00, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative, par une ordonnance du 2 mai 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".

2. M. B, qui, de nationalité égyptienne, s'est vu délivrer, en dernier lieu, une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " et valable du 24 décembre 2020 au 23 décembre 2022, a déposé une demande de renouvellement de ce titre de séjour le 2 juin 2023. Sa requête tend à la suspension de l'exécution, sur le fondement des dispositions citées au point précédent, de la décision implicite de rejet née du silence gardé pendant quatre mois sur cette demande par la préfète du Val-de-Marne.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

3. La préfète du Val-de-Marne fait valoir qu'elle a, par un courriel du 8 avril 2024, convoqué M. B à un rendez-vous en préfecture fixé le 18 avril 2024 à 14h00 en vue de la remise de son titre de séjour. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que l'intéressé, qui, au demeurant, conteste avoir reçu cette convocation et n'y a en outre pas répondu, ait été muni d'un nouveau titre de séjour ou, dans l'attente de la remise de celui-ci, d'une autorisation provisoire de séjour et qu'il ait ainsi été mis fin à tous les effets de la décision implicite de rejet en litige. Dans ces conditions, la requête de M. B n'est pas devenue sans objet. L'exception de non-lieu à statuer opposée en défense ne saurait, dès lors, être accueillie.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

En ce qui concerne l'urgence :

4. D'une part, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une décision relative au séjour en France d'un étranger, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate de cette décision sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe remplie dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait du titre de séjour de ce dernier. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision en litige.

5. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La demande de titre de séjour ne figurant pas dans la liste mentionnée à l'article R. 431-2, est effectuée à Paris, à la préfecture de police et, dans les autres départements, à la préfecture ou à la sous-préfecture. / Le préfet peut également prescrire que les demandes de titre de séjour appartenant aux catégories qu'il détermine soient adressées par voie postale. ". Aux termes de l'article R. 431-5 du même code : " Si l'étranger séjourne déjà en France, sa demande est présentée dans les délais suivants : / 1° L'étranger qui dispose d'un document de séjour mentionné aux 2° à 8° de l'article L. 411-1 présente sa demande de titre de séjour entre le cent-vingtième jour et le soixantième jour qui précède l'expiration de ce document de séjour lorsque sa demande porte sur un titre de séjour figurant dans la liste mentionnée à l'article R. 431-2. Lorsque sa demande porte sur un titre de séjour ne figurant pas dans cette liste, il présente sa demande dans le courant des deux mois précédant l'expiration du document dont il est titulaire []. ".

6. Lorsque le préfet, auquel il appartient, comme à tout chef de service, de prendre les mesures nécessaires au bon fonctionnement de l'administration placée sous son autorité, a subordonné la présentation personnelle à la préfecture ou à la sous-préfecture en vue du dépôt d'une demande d'un titre de séjour ne figurant pas sur la liste mentionnée à l'article R. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'obtention préalable d'un

rendez-vous, l'étranger doit être réputé avoir déposé sa demande de titre de séjour dans le délai de deux mois prévu à la seconde phrase du 1° de l'article R. 431-5 du même code s'il a sollicité un rendez-vous en temps utile pour que ce rendez-vous soit raisonnablement fixé avant l'expiration dudit délai.

7. En l'espèce, M. B soutient, sans être contredit, avoir sollicité un rendez-vous en préfecture pour le dépôt d'une demande de renouvellement de son dernier titre de séjour

deux mois avant l'expiration de celui-ci. Il doit dès lors être réputé avoir respecté le délai de

deux mois prévu à la seconde phrase du 1° de l'article R. 431-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors même qu'il n'a effectivement déposé sa demande, ainsi qu'il a été dit au point 2, que le 2 juin 2023. Dans ces conditions, la décision en litige doit être regardée comme ayant pour objet de refuser non pas la première délivrance mais le renouvellement d'un titre de séjour et le requérant bénéficie par conséquent de la présomption mentionnée ci-dessus au point 4. Or la préfète du Val-de-Marne ne fait état d'aucune circonstance particulière de nature à renverser cette présomption en se bornant à faire valoir que l'intéressé a été convoqué, par courriel du 8 avril 2024, à un rendez-vous en préfecture fixé le 18 avril 2024 en vue de la remise de son nouveau titre de séjour alors que le requérant conteste avoir reçu cette convocation et que, bien qu'ayant vainement tenté d'obtenir un autre rendez-vous en préfecture, il demeure dépourvu de tout document autorisant, même provisoirement, son séjour en France. Par suite, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

8. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police []. ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Aux termes, enfin, de l'article L. 232-4 : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande []. ".

9. En l'état de l'instruction, dont il ne résulte pas que M. B ait obtenu la communication des motifs de la décision implicite de rejet en litige à la suite de la demande qu'il a formulée en ce sens par une lettre reçue en préfecture du Val-de-Marne le 29 février 2024, le moyen tiré du défaut de motivation de ladite décision est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de celle-ci.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens analysés dans les visas de la présente ordonnance, qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé pendant quatre mois par la préfète du Val-de-Marne sur la demande de titre de séjour déposée le 2 juin 2023 par M. B.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire []. ".

12. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

13. La mesure de suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de statuer à nouveau après nouvelle instruction, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sur la demande de titre de séjour déposée le 2 juin 2023 par M. B et, en attendant, de munir immédiatement l'intéressé d'une autorisation provisoire de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

15. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé pendant quatre mois par la préfète du Val-de-Marne sur la demande de titre de séjour déposée le 2 juin 2023 par M. B est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de statuer à nouveau après nouvelle instruction, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sur la demande de titre de séjour déposée le 2 juin 2023 par M. B et, en attendant, de munir immédiatement l'intéressé d'une autorisation provisoire de séjour permettant l'exercice d'une activité professionnelle.

Article 3 : L'État versera à M. B une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la requête de M. B sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée pour information à la préfète du Val-de-Marne.

Fait à Melun, le 23 mai 2024.

Le juge des référés,La greffière,

Signé : P. ZanellaSigné : O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,