Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405213

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2405213
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 avril 2024, Mme D A, représentée par Me Jaslet, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 24 avril 2024 par lesquels le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office, l'a interdite de " circulation " sur le territoire français pour une durée de douze mois et l'a assignée à résidence ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) d'enjoindre au préfet compétent de lui délivrer une carte de résident sous astreinte de deux cents euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation administrative dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à défaut, du seul article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

* est entachée d'incompétence ;

* est insuffisamment motivée ;

* est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

* viole l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

* est insuffisamment motivée ;

* est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

* viole les articles L. 612-1, L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination :

* est entachée d'incompétence ;

* est insuffisamment motivée ;

* est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

* viole l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

* est entachée d'incompétence ;

* est insuffisamment motivée ;

* est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision portant assignation à résidence :

* est entachée d'incompétence ;

* est insuffisamment motivée ;

* est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une erreur de fait.

Par un mémoire complémentaire, enregistré le 26 mai 2024, Mme D A, représentée par Me Jaslet, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 24 avril 2024 par lesquels le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office, l'a interdite de " circulation " sur le territoire français pour une durée de douze mois et l'a assignée à résidence ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) d'enjoindre au préfet compétent de lui délivrer une carte de résident sous astreinte de deux cents euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation administrative dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à défaut, du seul article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

* est entachée d'incompétence ;

* est entachée d'un défaut d'audition ;

* est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

* méconnaît l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

* est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

* est insuffisamment motivée ;

* méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination :

* est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

* est insuffisamment motivée ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

* est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

* est entachée d'incompétence ;

* est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- la décision portant assignation à résidence :

* méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'un défaut de base légale ;

* est entachée d'une erreur de fait, d'une erreur manifeste d'appréciation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation.

Par un mémoire en défense et des pièces, enregistrés respectivement les 27 (à 13h35 pour une audience convoquée à 13h30) et 17 mai 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis, représenté par le cabinet Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par Mme A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga ;

- et les observations de Me Jaslet, représentant Mme A, absente, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 15h32.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante malienne née le 20 janvier 1985 à Bamako (République du Mali) est entrée en France afin de déposer une demande d'asile pour sa fille, B C, reconnue réfugiée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) en date du 17 janvier 2023. L'intéressée a déposé une demande de titre de séjour en sa qualité de mère d'enfant reconnu réfugié. Par arrêté du 24 avril 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis a obligé l'intéressée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et a prononcé une interdiction de " circulation " pour une durée de douze mois. Par arrêté du même jour, la même autorité l'a assignée à résidence. Mme A demande au tribunal d'annuler ces arrêtés du 24 avril 2024.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". En sollicitant des frais au titre de l'article 37 de la loi précitée, le conseil de la requérante doit être considérée comme sollicitant l'admission de cette dernière à titre provisoire à l'aide juridictionnelle. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; (). ". Selon l'article L. 424-3 du même code : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à : / () 4° Ses parents si l'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié, sans que la condition de régularité du séjour ne soit exigée. ; () " et selon l'article L. 424-1 précité : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. ". Enfin, le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention susvisée relative aux droits de l'enfant prévoit que : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. " dont il ressort qu'elle peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir et, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est la mère de la B C née le 30 mars 2007 dans la ville de Bamako (République du Mali) qui a obtenu la qualité de réfugiée par une décision n° 22-08-03582 du 17 janvier 2023 du directeur général de l'Ofpra. Mme A a, sur le fondement de cette décision, sollicité le titre de séjour prévu par l'article L. 424-3 cité au point 3 le 6 septembre 2023 ainsi qu'il ressort de la confirmation de dépôt d'une première de titre de séjour éditée le 12 octobre 2023. Malgré cet enregistrement de demande de titre de séjour, et alors qu'il ressort des pièces du dossier que l'enfant mineure non mariée réside avec sa mère, le préfet de la Seine-Saint-Denis Marne a cru pouvoir postérieurement obliger Mme A à quitter le territoire français et par ailleurs l'assigner à résidence en l'obligeant de se présenter chaque jour, week-end et jours fériés compris, dans un commissariat de police situé à plus de 1 heure 40 de trajet en transport en commun et situé dans un département qui n'est pas celui de sa résidence. L'exécution de cette mesure d'éloignement aurait nécessairement pour effet de séparer la mère de sa fille qui n'a donc plus vocation à retourner en République du Mali et dont il ne ressort d'aucune pièce du dossier le rôle du père de l'enfant figurant au dossier uniquement dans l'acte de naissance de l'enfant du 30 mars 2007. Dans ces conditions, la décision contestée est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant et d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur la situation personnelle de Mme A.

5. Au surplus, aux termes de l'article R. 776-18 du code de justice administrative, applicable au présent litige en application des dispositions de l'article R. 776-13-2 du même code : " () Les décisions attaquées sont produites par l'administration. ". Il ressort des pièces du dossier que Mme A n'a produit à l'appui de sa requête que la page 2 de l'arrêté attaqué qu'il appartenait donc au préfet de la Seine-Saint-Denis de produire dans son entièreté en application des dispositions précitées de l'article R. 776-18 du code de justice administrative. Si le préfet de la Seine-Saint-Denis a produit un mémoire, il n'a pas communiqué la décision contestée dans son entièreté. S'il a communiqué, le 17 mai 2024, l'obligation de quitter le territoire français contestée, force est de constater qu'il s'agit des mêmes pages, en sus d'une illisible, produites par la reqsuérante. Dans ces conditions, en l'absence de production par l'autorité administrative des décisions attaquées dans leur intégralité alors que cette obligation lui incombait, Mme A est fondée à soutenir que cette décision est entachée d'un défaut de motivation et doit, par suite, être annulées.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 24 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation de l'autre décision attaquée, privée de base légale, par laquelle cette autorité a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office ainsi que l'arrêté du même jour de la même autorité qui l'a assignée à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonctions et d'astreintes :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 911-3 de ce code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles () L. 741-1 et (), et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

8. Les motifs de l'annulation par le présent jugement de la décision portant obligation de quitter le territoire français induisent nécessairement que le préfet de la Seine-Saint-Denis délivre à Mme A, sans délai à compter de la notification du présent jugement, la carte de résident prévue à l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui est une carte de séjour de plein droit en l'absence de tout motif d'ordre public qui n'apparaît d'ailleurs aucunement dans le dossier. Dans ces conditions et dès lors que le préfet reconnaît en défense refuser ladite délivrance, il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette délivrance à compter de la réception du présent jugement, sous astreinte de deux cents euros par jour de retard à compter du quinzième jour suivant la notification du jugement à intervenir, et qu'il lui délivre dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

9. Enfin, eu égard aux termes de l'article L. 614-16 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français implique nécessairement qu'il soit mis fin aux mesures de surveillance dont Mme A fait l'objet à la date du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, qui est, dans la présente instance, la partie perdante, une somme de 2 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a obligé Mme D A l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme D A la carte de résident prévue à l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sans délai à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de deux cents euros par jour de retard à compter du quinzième jour suivant la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est mis fin aux mesures de surveillance dont fait l'objet Mme D A.

Article 4 : L'État (préfet de la Seine-Saint-Denis) versera à Mme D A une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et au préfet de la Seine-Saint-Denis

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : G. Girard-Ratrenaharimanga

La greffière,

Signé : MD. Adelon

La République mande et ordonne à au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. Adelon