Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405590

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2405590
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 mai 2024, M. A C et Madame B D, représentés par Me Brengarth, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du maire de la commune de Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) en ce qu'il a pour effet d'entrainer l'interdiction de la réunion publique sur le thème de " Une Europe pour la paix " organisée dans cette ville le 7 mai 2024 à 19 heures ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Villiers-sur-Marne la somme de 3 000 euros à verser au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils indiquent que le collectif " Villiers à Venir ", qui compte trois élus au conseil municipal de la commune a réservé une salle municipale à Villiers-sur-Marne pour tenir une réunion publique, intitulée " Une Europe pour la Paix " le 7 mai 2024 dans la salle polyvalente de la commune, que M. C a fait cette réservation le 8 mars 2024 et qu'elle a été accordée le 18 mars 2024 par le maire de la commune mais que celui-ci, le 6 mai 2024, a interdit la tenue de la réunion.

Ils soutiennent que la condition d'urgence est satisfaite, eu égard à la proximité de la réunion prévue le 7 mai 2024 à 19 heures, et que la décision porte atteinte à la liberté d'expression protégée par l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et par l'article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, par l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, l'article 11 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union, et l'article 19 du pacte international relatif aux Droits civils et politiques des Nations-Unies, ainsi qu'à la liberté de réunion, que la commune ne pouvait ignorer la venue de Madame D dont la présence avait été annoncée dès le 15 mars 2024, que le fait que celle-ci ait été entendue par les forces de police pour des faits d'apologie du terrorisme ne saurait motiver une interdiction de la réunion du fait de sa présence et que les précédentes conférences tenues par Madame D se sont tenues sans heurts.

Le 7 mai 2024, la commune de Villiers-sur-Marne a communiqué une pièce mais n'a pas présenté de mémoire en défense.

La requête a été communiquée le 7 mai 2024 à la préfète du Val-de-Marne qui n'a présenté aucun mémoire en défense.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 7 mai 2024, tenue en présence de

Madame Aubret, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les observations de

Me Attalah, représentant M. C, requérant, présent, qui rappelle que la conférence a été annoncée de longue date, avec la présence de Madame D, qui soutient que la circonstance que celle-ci ait été convoquée par la police ne saurait justifier que sa liberté d'expression soit entravée, qui indique que la salle de réunion a une contenance maximale de 150 personnes, que la réunion n'est accessible que sur inscription préalable, que 129 personnes sont inscrites à ce jour, qu'un service d'ordre d'une dizaine de membres est prévu, que deux agents contrôleront l'accès, en vérifiant l'inscription ainsi que les sacs, que, si des personnes non inscrites pourront pénétrer dans la salle, c'est uniquement en cas de places vacantes, et elles seront placées en fond de salle, que deux membres du service d'ordre seront installés au premier rang pour empêcher d'éventuelles perturbations, que la réunion se tiendra à portes fermées et qu'elle est prévue pour se terminer vers 21 heures 30 et qui relève enfin que la lettre communiquée par le maire de la commune s'apparente à des menaces de violences qu'il appartient au maire de réprimer.

La commune de Villiers-sur-Marne et la préfète du Val-de-Marne n'étant ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 6 mai 2024, le maire de la commune de Villiers-sur-Marne

(Val-de-Marne) a interdit la réunion publique sur le thème " Une Europe pour la Paix " organisée par le collectif " Villiers à venir " le mardi 7 mai 2024 à 19 heures dans la salle polyvalente de l'Escale, 2 boulevard de Freidberg. Cette interdiction a été motivée par la présence annoncée de Madame B D, juriste en droit international et candidate sur la liste du parti " La France Insoumise " à l'élection du Parlement Européen du 9 juin 2024, par le fait que cette conférencière avait été " convoquée le 30 avril 2024 pour apologie du terrorisme par la police judiciaire de Paris, en raison de la teneur de ses propos sur l'action du groupe terroriste Hamas contre des civils israéliens le 7 octobre 2023 ", par la publication sur la page du collectif sur le réseau social " Facebook " d'une annonce mentionnant qu'un point sur la Palestine serait fait au cours de la réunion publique, que le " contexte général autour de ces actualités est de nature à cristalliser des tensions et qu'un tel évènement peut donner lieu à des propos ou agissements pénalement sanctionnés, relevant notamment de l'incitation à la haine ", qu'il existait dans ce contexte et par une réunion ouverte au public un risque important que des troubles soient générés au sein même du lieu de la conférence, mais également à l'extérieur et qu'il ne sera matériellement pas possible d'assurer une sécurisation optimale de cette conférence, de la voie publique et de ses abords, pour laquelle il existait un risque avéré de trouble à l'ordre public, compte tenu des réactions engendrées et d'une médiatisation importante du sujet.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. " et aux termes de l'article L. 522-1 : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () "

Sur l'urgence :

3. En l'espèce, l'arrêté attaqué a été notifié le 6 mai 2024 et vise à interdire une réunion publique programmée depuis le 18 mars 2024 et devant se tenir le mardi 7 mai 2024 à 19 heures. La condition d'urgence particulière de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est donc satisfaite.

Sur l'atteinte aux libertés fondamentales :

4. 4. Aux termes de l'article L. 2122-24 du code général des collectivités territoriales : " Le maire est chargé, sous le contrôle administratif du représentant de l'Etat dans le département, de l'exercice des pouvoirs de police, dans les conditions prévues aux articles L. 2212-1 et suivants ". Aux termes de l'article L. 2212-1 du même code : " Le maire est chargé, sous le contrôle administratif du représentant de l'Etat dans le département, de la police municipale, de la police rurale et de l'exécution des actes de l'Etat qui y sont relatifs ". Aux termes de l'article L. 2212-2 du même code : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () 3° Le maintien du bon ordre dans les endroits où il se fait de grands rassemblements d'hommes, tels que les foires, marchés, réjouissances et cérémonies publiques, spectacles, jeux, cafés, églises et autres lieux publics ; () ".

5. Pour motiver, par l'arrêté en litige, sur le fondement des dispositions citées au point précédent, l'interdiction de la réunion du 7 mai 2024 au soir, le maire de la commune de Villiers-sur-Marne s'est fondé notamment sur la présence annoncée lors de cette réunion de Madame B D, candidate sur la liste présentée par le mouvement " La France Insoumise " aux élections au Parlement Européen, en raison des prises de position de celle-ci sur la question du conflit au Proche-Orient, sur le fait que cette personne avait été convoquée par la police judiciaire pour être interrogée sur ses propos " sur l'action du groupe terroriste Hamas contre les civils israéliens le 7 octobre 2023 ", et qu'il existait " par une réunion ouverte au public un risque important que des troubles soient générés au sein même du lieu de la conférence, mais également à l'extérieur ".

6. Toutefois, il ressort des débats à l'audience, d'une part que la présence de

Madame D à cette réunion publique avait été prévue et diffusée dès le 18 mars 2024, et, d'autre part que la réunion en cause se tiendra dans une salle à la contenance maximale de 150 personnes, qu'elle ne sera accessible qu'à celles préalablement inscrites, actuellement au nombre de 129, qu'un contrôle des entrées sera effectué pour vérifier l'inscription préalable des participants ainsi que celui des sacs, que, si la présence de personnes non inscrites est possible, ce ne sera que dans la limite de 150 participants et pour remplacer éventuellement des personnes inscrites qui se révèleraient absentes et qu'elles seront placées en fond de salle, que la réunion se tiendra à portes fermées et qu'elle ne sera donc pas accessible au public une fois commencée et qu'un service d'ordre d'une dizaine de personnes est prévu dans la salle dont deux au premier rang pour contenir les éléments perturbateurs. Dans ces conditions, les organisateurs ont pris toutes les dispositions nécessaires pour que l'ordre soit assuré dans la salle de réunion.

7. Par suite, les " troubles générés au sein même du lieu de la conférence " avancés par le maire de la commune de Villiers-sur-Marne n'étant pas établis, non plus d'ailleurs que ceux susceptibles de survenir à l'extérieur du bâtiment à raison même de cette conférence par la seule lettre de la présidente de l'A.C.I.V.P. du 7 mai 2024, il s'ensuit qu'en interdisant cette réunion, au surplus la veille de sa tenue, le maire de la commune de Villiers-sur-Marne a assuré une conciliation manifestement illégale des contraintes inhérentes à ses pouvoirs de police générale et de son obligation de maintien de l'ordre public. Par conséquent, les requérants sont fondés à soutenir que la décision contestée a porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de réunion

8. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du maire de la commune de Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) portant interdiction de la réunion publique sur le thème de " Une Europe pour la paix " organisée dans cette ville le 7 mai 2024 à 19 heures.

Sur les frais du litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune du Villiers-sur-Marne une somme de 1.500 euros à verser à M. A C et Madame B D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'arrêté du maire de la commune de Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) du 6 mai 2024 portant interdiction de la réunion publique sur le thème de " Une Europe pour la paix " organisée dans cette ville le 7 mai 2024 à 19 heures est suspendu.

Article 2 : La commune de Villiers-sur-Marne versera une somme globale de 1.500 euros à

M. A C et Madame B D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C et Madame B D, au maire de la commune de Villiers-sur-Marne et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera communiquée à la préfète du Val-de-Marne.

Le juge des référés,

Signé : M. Aymard

La greffière,

Signé : S. Aubret

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous huissiers à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2405590