Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405637

samedi 11 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2405637
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 mai 2024, M. A B, représenté par Me Bertaux, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision de refus d'entrée sur le territoire français dont il a fait l'objet le 2 mai 2024 et d'enjoindre en conséquence au ministre de l'intérieur et des outre-mer, d'une part, de le remettre en liberté dans un délai de douze heures à compter du prononcé de l'ordonnance à intervenir, d'autre part, de l'autoriser à entrer en France ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie, dès lors qu'il risque d'être réacheminé vers le Maroc alors que, d'une part, il est le père d'un enfant de nationalité française, d'autre part, le recours en annulation qu'il a formé devant le tribunal administratif de Paris contre l'obligation de quitter le territoire français dont il a reçu notification le 22 mars 2024, recours qui sera examiné lors d'une audience fixée le 21 mai 2024, est suspensif de l'exécution de cette mesure d'éloignement et de l'interdiction de retour sur le territoire français dont elle est assortie, de sorte que les mentions figurant sur la fiche de recherche à laquelle fait référence la décision en litige n'empêchaient pas son entrée sur le territoire français ;

-la décision de refus d'entrée sur le territoire français en litige porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue la liberté d'aller et venir, dès lors que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne prévoit pas la possibilité de placer en zone d'attente un étranger ayant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français lorsque le recours en annulation formé contre cette mesure d'éloignement est pendant devant la juridiction administrative, un tel étranger étant seulement susceptible, dans ce cas, d'être placé en rétention ;

-elle porte une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que constituent l'intérêt supérieur de l'enfant et le droit de mener une vie familiale normale, dès lors qu'il est entré en France en 2012 à l'âge de vingt-deux ans, qu'il s'est marié avec une Française en 2016, qu'il est le père d'une fille française née en 2017, que son divorce avec sa conjointe a été prononcé le 21 décembre 2023, qu'il a occupé plusieurs emplois et qu'il est le gérant de son propre commerce depuis le 3 juillet 2020 ;

-elle porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit à un recours effectif, dès lors qu'il est convoqué à une audience du tribunal administratif de Paris dans le cadre du recours en annulation qu'il a formé contre l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet et que, l'exécution de cette mesure d'éloignement et de l'interdiction de retour sur le territoire français dont elle est assortie étant suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur ledit recours, les mentions figurant sur la fiche de recherche à laquelle fait référence la décision en cause ne pouvaient empêcher son entrée sur le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

-les conclusions dirigées contre le placement en zone d'attente du requérant sont irrecevables, dès lors que, d'une part, elles sont sans objet, la décision en cause ayant produit tous ses effets, d'autre part, le juge administratif n'est pas compétent pour connaître du maintien en zone d'attente de l'intéressé ;

-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative n'est pas remplie ;

-aucun atteinte grave et manifestement illégale n'a été portée à une liberté fondamentale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.

Les parties ont été régulièrement informées de la date et de l'heure de l'audience publique.

Au cours de cette audience, tenue le 10 mai 2024 à 14h00 en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :

-le rapport de M. Zanella, juge des référés ;

-les observations de Me Bertaux, représentant M. B, qui, après avoir rappelé des faits figurant dans ses écritures et indiqué que le requérant avait spontanément exécuté l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 11 mars 2024, a conclu aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, en précisant que : en ce qui concerne l'urgence, le requérant, dont le maintien en zone d'attente a été autorisé par le juge des libertés et de la détention jusqu'au 14 mai 2024, est susceptible d'être réacheminé vers le Maroc à tout moment ; en ce qui concerne l'atteinte portée à la liberté d'aller et venir, le refus d'entrée sur le territoire français en litige est entaché d'un détournement de procédure, dès lors que le requérant se trouve dans une situation permettant seulement son placement en rétention, et non son placement en zone d'attente ; en outre, la mention, sur la fiche de recherche à laquelle fait référence la décision en litige, de l'obligation faite au requérant de quitter le territoire français ne pouvait, en raison de l'effet suspensif du recours en annulation exercé contre cette décision d'éloignement, empêcher l'entrée sur le territoire français de l'intéressé ; en ce qui concerne l'atteinte portée à l'intérêt supérieur de l'enfant et au droit de mener une vie familiale normale, le requérant s'est vu reconnaître un droit de visite et d'hébergement à l'égard de son enfant français ;

-et les observations de M. B, qui a déclaré que : il a travaillé régulièrement pendant dix années ; il est aujourd'hui commerçant ; il voit sa fille et lui verse une pension alimentaire de 150 euros par mois ; tous les membres de sa famille, notamment sa belle-sœur et ses frères, résident en France.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

2. M. B, qui est de nationalité marocaine, a fait l'objet le 2 mai 2024, lors de son arrivée au point de passage frontalier de l'aéroport de Paris-Orly en provenance du Maroc, d'une décision de refus d'entrée sur le territoire français. Sa requête tend à la suspension de l'exécution de cette décision et à ce qu'il soit en conséquence enjoint au ministre de l'intérieur et des

outre-mer, d'une part, de le remettre en liberté, c'est-à-dire de mettre fin à son maintien en zone d'attente, d'autre part, de l'autoriser à entrer en France.

3. Aux termes de l'article L. 332-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui ne satisfait pas aux conditions d'admission prévues au titre I peut faire l'objet d'une décision de refus d'entrée, sans préjudice des dispositions particulières relatives au droit d'asile et à la protection internationale ou à la délivrance de visas de long séjour. ".

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. B, dont le dernier titre de séjour, à savoir une carte de séjour pluriannuelle, était valable jusqu'au 15 novembre 2022, a fait l'objet, le 11 mars 2024, d'un arrêté par lequel le préfet de police lui a refusé la délivrance d'un nouveau titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en assortissant cette obligation d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

5. D'une part, le requérant soutient que, dès lors que le recours en annulation qu'il a formé contre l'arrêté du 11 mars 2024 mentionné au point précédent est encore pendant devant le tribunal administratif de Paris, il se trouve dans un cas où le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permet à l'autorité administrative de placer un étranger en rétention mais pas en zone d'attente. Toutefois, à la supposer exacte, cette circonstance est par elle-même sans incidence sur la légalité du refus d'entrée sur le territoire français en litige, lequel constitue une décision distincte des décisions de placement et de maintien en zone d'attente dont l'intéressé a successivement fait l'objet par ailleurs. Elle n'est pas, en particulier, de nature à caractériser un détournement de procédure entachant ce refus.

6. D'autre part, si le requérant, qui a déclaré, lors de l'audience publique, avoir exécuté spontanément, en retournant dans son pays d'origine, l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet, fait valoir que le recours en annulation qu'il a exercé contre l'arrêté du préfet de police en date du 11 mars 2024 mentionné au point 4 est suspensif de l'exécution de la décision d'éloignement contenue dans cet arrêté ainsi que de l'interdiction de retour sur le territoire français dont cette décision est assortie, il ne résulte cependant d'aucune disposition législative ou réglementaire, ni d'aucun principe, que cette circonstance le dispensait pour autant de satisfaire aux conditions d'admission prévues au titre I du livre III du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour pouvoir entrer à nouveau en France le 2 mai 2024. Or il résulte de l'instruction qu'il s'est vu refuser l'entrée sur le territoire français au motif non pas qu'il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français mais que, en raison de l'expiration de la durée de validité de son dernier titre de séjour et de la perte de validité du récépissé de demande de titre de séjour qui lui avait été remis le 15 février 2024, lequel récépissé précisait d'ailleurs expressément qu'il " ne permet[tait] pas une nouvelle entrée en France sans nouveau visa consulaire ", il n'était pas muni, lors de son arrivée au point de passage frontalier de l'aéroport de Paris-Orly, " d'un visa ou d'un permis de séjour valable " ; et il n'établit pas, ni même n'allègue, avoir été détenteur d'un visa ou d'un titre de séjour en cours de validité. Dans ces conditions, l'effet suspensif du recours mentionné

ci-dessus est sans incidence sur la légalité de la décision de refus en litige et il en va de même de la circonstance que cette décision fait référence à une " fiche de recherche " mentionnant l'obligation faite à l'intéressé de quitter le territoire français.

7. Il résulte de ce qui a été dit aux deux points précédents que M. B n'est pas fondé à soutenir que le refus d'entrée sur le territoire français qui lui a été opposé le 2 mai 2024 porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d'aller et venir.

8. En deuxième lieu, M. B fait valoir qu'il est entré en France en 2012, à l'âge de vingt-deux ans, qu'il est le père d'une fille de nationalité française née en 2017 et que sa

belle-sœur et ses deux frères résident en France. Toutefois, il résulte de l'instruction, notamment du jugement du 21 décembre 2023 prononçant son divorce, qu'il a, de fait, cessé de vivre avec son ex-conjointe dès le 7 mai 2019, soit il y a cinq ans, et que, contrairement à ce qu'il a prétendu lors de l'audience publique, il n'est actuellement pas titulaire à l'égard de son enfant d'un droit de visite et d'hébergement mais d'un simple droit de visite médiatisée. Par ailleurs, le requérant n'établit, par aucune des pièces qu'il verse au dossier, exercer effectivement ce droit. Il n'établit pas davantage avoir continué à verser, après le mois de décembre 2023, la pension alimentaire de 150 euros par mois due à sa fille. Il ne justifie pas, enfin, en se bornant à cet égard à produire un extrait K-bis, de la réalité de son insertion professionnelle dans la société française. Dans ces conditions, le refus d'entrée sur le territoire français qui lui a été opposé le 2 mai 2024 ne peut être regardé comme ayant porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de mener une vie familiale normale et à l'intérêt supérieur de son enfant.

9. En dernier lieu, eu égard, d'une part, à ce qui a été dit ci-dessus au point 6, d'autre part, à la possibilité pour M. B de se faire représenter à l'audience du 21 mai 2024 au cours de laquelle doit être examinée par le tribunal administratif de Paris le recours en annulation qu'il a formé contre l'arrêté du préfet de police de Paris en date du 11 mars 2024 mentionné au point 4, la décision de refus d'entrée en litige ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale au droit de l'intéressé à un recours effectif.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, ni sur la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative, que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions relatives aux frais liés au litige.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Melun, le 11 mai 2024.

Le juge des référés,La greffière,

Signé : P. ZanellaSigné : O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,