Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405639
samedi 11 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2405639 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 mai 2024, M. A D, ayant pour avocat Me Bisalu, doit être regardé comme demandant au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision de refus d'entrée sur le territoire français dont il a fait l'objet le 8 mai 2024 et d'enjoindre en conséquence au ministre de l'intérieur et des outre-mer de l'autoriser à entrer en France ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
Il doit être regardé comme soutenant que :
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie, dès lors qu'il peut être réacheminé à tout moment, l'administration ayant déjà programmé un vol le 9 mai 2024, et qu'aucun administrateur ad hoc ne lui a été désigné à raison de sa situation de mineur isolé et placé en zone d'attente pour une durée limitée ;
-il est porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que constituent la liberté d'aller et venir et la liberté de circulation des personnes ainsi que la liberté individuelle et l'intérêt supérieur de l'enfant, tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, pour les raisons suivantes :
*étant en possession d'un visa de court séjour lui permettant de séjourner et de circuler librement en France et dans l'espace Schengen jusqu'au 29 mai 2024, ainsi que des documents mentionnés aux 2° et 3° de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il remplit les conditions d'admission sur le territoire français, de sorte que le refus d'entrée qui lui est opposé est entaché d'une erreur de fait ainsi que d'" abus de pouvoir " et de détournement de pouvoir et méconnaît le principe d'égalité ;
*il n'a pas été assisté par un administrateur ad hoc ;
*l'administration l'a privé de la possibilité de se défendre en prévoyant de le réacheminer dès le 9 mai 2024 " en violation de la réglementation " ;
*son maintien en zone d'attente porte en lui-même atteinte à la liberté individuelle ;
*il n'a pas été mis en mesure de se défendre, faute d'être assisté par un administrateur ad hoc ;
*il s'est vu refuser le droit d'avertir son consulat.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
-cette requête est irrecevable en raison du défaut de qualité pour agir de son auteur ;
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative n'est pas remplie ;
-aucun atteinte grave et manifestement illégale n'a été portée à une liberté fondamentale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
-la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
-la convention d'application de l'accord de Schengen du 14 juin 1985, signée à Schengen le 19 juin 1990 ;
-le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;
-le règlement (UE) 2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 ;
-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
-le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.
Les parties ont été régulièrement informées de la date et de l'heure de l'audience publique.
Au cours de cette audience, tenue le 10 mai 2024 à 14h00 en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
-le rapport de M. Zanella, juge des référés ;
-les observations de Me Bisalu, représentant M. D, qui a conclu aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, en ajoutant ou en précisant que : la requête est recevable, dès lors qu'il a été mandaté par le père du requérant qui a par ailleurs donné délégation à un membre de la famille de celui-ci pour assurer sa représentation légale en France et qu'un administrateur ad hoc n'a été désigné que le lendemain de l'intervention du refus d'entrée sur le territoire français en litige alors qu'il aurait dû l'être " sans délai " ; l'urgence est caractérisée, dès lors que le requérant remplit les conditions d'admission sur le territoire français, qu'il a de la famille en France et que son visa est valable jusqu'au 29 mai 2024 ; le requérant est arrivé en France en provenance de la Guadeloupe, donc de France ; l'autorité administrative a commis une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale en s'abstenant de préciser sur le visa délivré au requérant que ce visa n'autorisait pas l'entrée dans l'espace Schengen ; les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant sont méconnues, dès lors que l'intérêt supérieur du requérant commande que celui-ci ne reste pas en zone d'attente et qu'il voie sa famille ;
-et les observations de M. D, qui a déclaré qu'il s'était rendu en Guadeloupe pour participer à un tournoi de football en vue d'un recrutement dans un centre de formation, que son père, qui effectue souvent des déplacements en Afrique du sud, est rarement à la maison, que sa mère vit aux États-Unis avec ses sœurs et qu'il a de la famille en France.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
2. Aux termes de l'article L. 332-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui ne satisfait pas aux conditions d'admission prévues au titre I peut faire l'objet d'une décision de refus d'entrée, sans préjudice des dispositions particulières relatives au droit d'asile et à la protection internationale ou à la délivrance de visas de long séjour. ". Aux termes de l'article L. 341-1 du même code : " L'étranger qui arrive en France par la voie ferroviaire, maritime ou aérienne et qui n'est pas autorisé à entrer sur le territoire français peut être placé dans une zone d'attente [], pendant le temps strictement nécessaire à son départ. ".
3. M. D, qui, âgé de quatorze ans, est de nationalité congolaise, a fait l'objet le 8 mai 2024, lors de son arrivée au point de passage frontalier de l'aéroport de Paris-Orly en provenance de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), d'une décision de refus d'entrée sur le territoire français prise sur le fondement de l'article L. 332-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que d'une décision de placement en zone d'attente prise sur le fondement de l'article L. 341-1 du même code. Sa requête doit être regardée comme tendant à la suspension de l'exécution de la première de ces deux décisions et à ce qu'il soit en conséquence enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de l'autoriser à entrer en France.
4. En premier lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 332-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La notification de la décision de refus d'entrée mentionne le droit de l'étranger d'avertir ou de faire avertir [] son consulat []. ". Si M. D soutient qu'il s'est vu refuser le bénéfice de ce droit, il n'apporte toutefois, en tout état de cause, aucun élément à l'appui de cette allégation.
5. En deuxième lieu, si le requérant soutient que l'administration l'a privé de la possibilité de se défendre en prévoyant de le réacheminer dès le 9 mai 2024 " en violation de la réglementation ", d'une part, il ne fournit aucune précision permettant d'identifier les dispositions qui auraient ainsi été méconnues, d'autre part, et surtout, il résulte de l'instruction qu'il n'a pas été réacheminé le 9 mai 2024 et qu'il a pu se faire assister par un avocat pour introduire la présente instance.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 343-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'un étranger mineur non accompagné d'un représentant légal n'est pas autorisé à entrer en France, le procureur de la République, avisé immédiatement par l'autorité administrative, lui désigne sans délai un administrateur ad hoc. Celui-ci assiste le mineur durant son maintien en zone d'attente et assure sa représentation dans le cadre des procédures administratives et juridictionnelles relatives à ce maintien. / Il assure également la représentation du mineur dans toutes les procédures administratives et juridictionnelles afférentes à son entrée en France. ".
7. D'une part, il résulte de ces dispositions, qui sont insérées dans la section 1, intitulée " Droits des étrangers en zone d'attente ", du chapitre 3 du titre IV du livre III du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la désignation sans délai d'un administrateur ad hoc constitue un droit pour l'étranger mineur non accompagné qui a été placé en zone d'attente après avoir fait l'objet d'une décision de refus d'entrée sur le territoire français. Il s'ensuit que le respect de ce droit ne saurait constituer une condition de la légalité d'une telle décision ou d'une décision de placement en zone d'attente. En outre, d'une part, il résulte de l'instruction qu'en l'espèce, le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Créteil a été avisé par l'autorité administrative du refus d'entrée sur le territoire français opposé à M. D le 8 mai 2024 à 7h10, soit dix minutes seulement après l'intervention, à 7h00, de ce refus, qu'un administrateur ad hoc a alors été immédiatement désigné et qu'en raison de l'indisponibilité de celui-ci, il en a été désigné un nouveau le 9 mai 2024. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le droit mentionné ci-dessus lui a été refusé ou qu'il n'a pu en bénéficier que tardivement.
8. D'autre part, la circonstance que l'administrateur ad hoc désigné à l'intéressé n'a pas effectivement assisté celui-ci est par elle-même sans incidence sur la légalité de la décision de refus d'entrée sur le territoire français en litige et le placement en zone d'attente qui l'a suivi. Elle ne saurait, en outre, être regardée comme imputable à l'autorité administrative alors qu'il résulte de l'instruction que celle-ci a informé l'administrateur ad hoc désigné de la situation du requérant et l'a ainsi mis à même de lui apporter son assistance. La circonstance en cause n'a enfin pas empêché le requérant de se défendre, notamment en introduisant la présente instance en référé par le ministère d'un avocat.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : / 1° Sauf s'il est exempté de cette obligation, des visas exigés par les conventions internationales et par l'article 6, paragraphe 1, points a et b, du règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ; 2° Sous réserve des conventions internationales, et de l'article 6, paragraphe 1, point c, du code frontières Schengen, du justificatif d'hébergement prévu à l'article L. 313-1, s'il est requis, et des autres documents prévus par décret en Conseil d'État relatifs à l'objet et aux conditions de son séjour et à ses moyens d'existence, à la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager en France, ainsi qu'aux garanties de son rapatriement ; 3° Des documents nécessaires à l'exercice d'une activité professionnelle s'il se propose d'en exercer une. ".
10. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 6, intitulé " Conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers ", du règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 : " Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivante : / [] b) être en possession d'un visa en cours de validité si celui-ci est requis en vertu du règlement (CE) n° 539/2001 du Conseil, sauf s'ils sont titulaires d'un titre de séjour ou d'un visa de long séjour en cours de validité []. ".
11. En vertu de ces dispositions, combinées, d'une part, avec celles du règlement (UE) 2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des États membres et la liste de ceux dont les ressortissants sont exemptés de cette obligation, d'autre part, avec les stipulations de l'article 138 de la convention d'application de l'accord de Schengen du 14 juin 1985, les ressortissants de la République démocratique du Congo qui ne sont pas titulaires d'un titre de séjour ou d'un visa de long séjour en cours de validité ne peuvent entrer sur le territoire européen de la France qu'à condition d'être munis d'un visa les autorisant à séjourner sur ce territoire.
12. Il résulte de l'instruction, tel qu'elle s'est poursuivie à l'audience, que, lors de son arrivée au point de passage frontalier de l'aéroport de Paris-Orly en provenance de Pointe-à-Pitre, M. D n'était pas en possession d'un tel visa mais d'un visa autorisant seulement son séjour en Guadeloupe, laquelle ne fait pas partie du territoire européen de la France. L'autorité administrative a, par suite, légalement pu lui refuser son entrée sur le territoire français pour ce motif.
13. En cinquième lieu, aucune disposition législative ou réglementaire, ni aucun principe n'imposait que le visa détenu par le requérant précise qu'il n'autorisait pas celui-ci à séjourner sur le territoire européen de la France. L'absence d'une telle précision sur le visa en cause ne saurait par suite caractériser une atteinte grave et manifestement illégale portée par l'autorité administrative à une liberté fondamentale.
14. En sixième lieu, si le requérant soutient que son maintien en zone d'attente porte en lui-même atteinte à la liberté individuelle, il n'apporte aucune précision de nature à établir le caractère grave et manifestement illégal de l'atteinte ainsi alléguée.
15. En dernier lieu, si le requérant fait valoir que son intérêt est de sortir de la zone d'attente et de voir sa famille résidant en France, cette circonstance n'est pas pour autant de nature à établir, alors qu'il résulte de l'instruction qu'il n'était pas censé entrer en France mais seulement transiter par l'aéroport de Paris-Orly pour se rendre ensuite à Vienne puis à Addis-Abeba lorsqu'il a embarqué à Pointe-à-Pitre, que l'autorité administrative aurait porté une appréciation manifestement erronée sur son intérêt supérieur d'enfant, tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, en lui refusant l'entrée sur le territoire français et en le plaçant en zone d'attente le 8 mai 2024.
16. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à soutenir que le refus d'entrée sur le territoire français qui lui a été opposé le 8 mai 2024 et le placement en zone d'attente dont il a fait l'objet le même jour porteraient une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, ni sur la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative, sa requête doit être rejetée, y compris ses conclusions relatives aux frais liés au litige.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B, administratrice ad hoc de M. A D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Melun, le 11 mai 2024.
Le juge des référés,La greffière,
Signé : P. ZanellaSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,