Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405648
jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2405648 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 mai 2024, M. C B A, représenté par Me Fauveau Ivanovic, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision de refus des conditions matérielles d'accueil dont il a fait l'objet le 11 avril 2024 ;
3°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation personnelle et ses droits ;
4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros à verser à Me Fauveau Ivanovic au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie, dès lors que : il appartient, en sa qualité de demandeur d'asile, à un groupe de population particulièrement défavorisé et vulnérable qui a besoin d'une protection spéciale ; ne disposant d'aucun hébergement, ni d'aucune ressource, il lui est impossible, faute de bénéficier des conditions matérielles d'accueil, de se loger, de se nourrir, de se vêtir correctement et de subvenir à ses autres besoins élémentaires, et trouve ainsi placé dans une situation de vulnérabilité et de précarité extrême qui met en péril sa dignité humaine ;
-il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige pour les raisons suivantes :
*cette décision est insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article 41, paragraphe 2, de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, de l'article 20, point 5, de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et L. 551-15 et D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
*elle est intervenue au terme d'une procédure irrégulière au regard des articles L. 522-1 et L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que sa vulnérabilité n'a pas été préalablement évaluée ;
*elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation particulière, notamment de sa vulnérabilité et de la date de présentation de sa demande d'asile ;
*elle est entachée d'une " erreur manifeste d'appréciation des faits pertinents ", dès lors que, même si sa demande d'asile n'a été enregistrée que le 11 avril 2024, lors d'un second rendez-vous au guichet unique pour demandeurs d'asile (GUDA), il l'a présentée le 8 avril 2024, date de son rendez-vous au sein de la structure de premier accueil des demandeurs d'asile (SPADA), soit dans le délai de quatre-vingt-dix jours suivant son entrée en France, le 8 janvier 2024.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mai 2024, l'OFII conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie ;
-aucun des moyens dont il est fait état n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.
Vu :
-le recours administratif préalable obligatoire formé le 6 mai 2024 par le requérant devant le directeur général de l'OFII contre la décision dont la suspension de l'exécution est demandée ;
-les autres pièces du dossier.
Vu :
-la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
-la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
-le code des relations entre le public et l'administration ;
-la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
-le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.
Les parties ont été régulièrement informées de la date et de l'heure de l'audience publique.
Au cours de cette audience, tenue le 24 mai 2024 à 10h00 en présence de M. Ngassaki, greffier d'audience, ont été entendus :
-le rapport de M. Zanella ;
-les observations de Me Fauveau Ivanovic, représentant M. B A, qui a conclu aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, en faisant valoir en outre, en ce qui concerne l'urgence, que le requérant ne s'est pas placé lui-même dans la situation dont il fait état, dès lors qu'il n'a pas sollicité l'asile tardivement.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. "
2. M. B A, qui est de nationalité congolaise, s'est vu refuser totalement les conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile en application de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif qu'il aurait sollicité l'asile, sans raison valable, plus de quatre-vingt-dix jours après son entrée en France, par une décision de la directrice territoriale de Créteil de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) en date du 11 avril 2024. Sa requête tend, à titre principal, à la suspension de l'exécution de cette décision sur le fondement des dispositions citées au point précédent.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
3. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. "
4. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :
5. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil sont refusées, totalement ou partiellement, au demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / [] 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27 []. "
6. Le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de quatre-vingt-dix jours à compter de l'entrée en France de l'intéressé et il est susceptible de prorogation jusqu'au premier jour ouvrable suivant s'il expire normalement un samedi, un dimanche ou un jour férié ou chômé.
7. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande []. " Aux termes de l'article L. 521-4 du même code : " L'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente, sans condition préalable de domiciliation. Toutefois, ce délai peut être porté à dix jours ouvrés lorsqu'un nombre élevé d'étrangers demandent l'asile simultanément. " Aux termes de l'article R. 521-1 du même code : " Sans préjudice du second alinéa de l'article 11-1 du décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'État dans les régions et départements, lorsqu'un étranger, se trouvant à l'intérieur du territoire français, demande à bénéficier de l'asile, l'enregistrement de sa demande relève du préfet de département et, à Paris, du préfet de police. "
8. Il ressort du dépliant intitulé " Comment enregistrer ma demande d'asile en Île-de-France ' ", document édité par le ministère de l'intérieur et par l'OFII, que tout étranger présent en Île-de-France et souhaitant demander l'asile ne peut se présenter en personne à un guichet unique pour demandeurs d'asile (GUDA) en vue d'y faire enregistrer sa demande par le préfet de département territorialement compétent ou, à Paris, par le préfet de police qu'à condition d'avoir obtenu un rendez-vous à cette fin lors de sa présentation préalable dans une structure de premier accueil des demandeurs d'asile (SPADA) et que cette présentation préalable ne peut elle-même avoir lieu que sur rendez-vous, fixé téléphoniquement par l'OFII.
9. En l'état de l'instruction, dont il résulte en particulier qu'il n'est pas contesté que M. B A est entré en France le 8 janvier 2024 et qu'il s'est présenté dans une SPADA le lundi 8 avril 2024, le moyen d'" erreur manifeste d'appréciation des faits pertinents " dont fait formellement état le requérant, et qui, eu égard à l'argumentation développée à son appui, doit être regardé comme critiquant sous l'angle de l'inexactitude matérielle des faits et de l'erreur de droit l'unique motif, rappelé au point 2, de la décision en litige, est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.
En ce qui concerne la condition d'urgence :
10. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
11. D'une part, la décision en litige a pour effet de priver M. B A du bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile, qui comprennent l'hébergement et l'allocation respectivement prévus aux chapitres II et III du titre V du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors qu'il n'est pas sérieusement contesté en défense que, nonobstant la circonstance qu'il ne fait état d'aucune dégradation particulière de sa situation depuis l'intervention de cette décision, qu'il ne présenterait pas, du fait notamment de son âge, de sa situation familiale ou de son état de santé, une vulnérabilité impliquant des besoins particuliers en matière d'accueil, que la France est tenue, en vertu du paragraphe 5 de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, de lui assurer en toute circonstance l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 de la même directive, ainsi que de lui garantir un niveau de vie digne, et que la SPADA chargée de son accompagnement et de son orientation peut l'orienter vers un réseau de partenaires susceptibles de lui procurer, si besoin, une aide alimentaire ou des produits d'hygiène, le requérant, qui a déclaré, lors de l'entretien d'évaluation de sa vulnérabilité réalisé le 11 avril 2024, qu'il n'était hébergé par un compatriote que de manière précaire, est dépourvu de solution d'hébergement stable et ne dispose par ailleurs d'aucune ressource. D'autre part, eu égard à ce qui a été dit ci-dessus au point 9, l'intéressé ne peut être regardé comme s'étant placé lui-même dans cette situation. Dans ces conditions, l'urgence requise pour la mise en œuvre des pouvoirs que le juge des référés tient de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est établie.
12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens autres que celui mentionné au point 9, qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision de la directrice territoriale de Créteil de l'OFII en date du 11 avril 2024.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
13. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire []. "
14. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.
15. Eu égard à ce qui vient d'être dit, il ne saurait être enjoint au directeur général de l'OFII d'accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à M. B A. Il y a en revanche lui de lui enjoindre de statuer à nouveau, après nouvelle instruction, sur le droit de celui-ci aux conditions matérielles d'accueil dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
16. Aux termes du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".
17. M. B A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle par la présente ordonnance. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions citées au point précédent. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 200 euros à verser à Me Fauveau Ivanovic au titre des honoraires et frais que le requérant aurait exposés s'il n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er :M. B A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 :L'exécution de la décision de la directrice territoriale de Créteil de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en date du 11 avril 2024 est suspendue.
Article 3 :Il est enjoint au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de de statuer à nouveau, après nouvelle instruction, sur le droit de M. B A aux conditions matérielles d'accueil dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Fauveau Ivanovic une somme de 1 200 euros au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 :Les conclusions de la requête de M. B A sont rejetées pour le surplus.
Article 6 :La présente ordonnance sera notifiée à M. C B A et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ainsi qu'à Me Fauveau Ivanovic.
Fait à Melun, le 11 juin 2024.
Le juge des référés,
Le juge des référés,Le greffier,
Signé : P. ZanellaSigné : G. Ngassaki
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,