Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405876

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2405876
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET LANDOT & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 14 mai et le 3 juin 2024, la société anonyme (SA) Totem France et la société anonyme (SA) Orange, représentées par Me Gentilhomme, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de la décision du 21 février 2024 par laquelle le maire de Saint-Maur-des-Fossés a fait opposition à la déclaration préalable de travaux déposée par la société Totem France pour l'installation d'antennes et la pose de coffrets techniques sur un immeuble sis 20 bis rue de la Ferme ;

2°) d'enjoindre au maire de Saint-Maur-des-Fossés de délivrer à la société Totem France un certificat de non-opposition à déclaration préalable de travaux en vue de cette installation, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 5 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- elles justifient de la qualité à agir de M. A et de Mme B en leurs noms respectifs ;

- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie en matière d'implantation d'antennes-relais, au regard de l'intérêt public qui s'attache au déploiement du réseau GSM, alors en outre que la partie de territoire du lieu d'implantation en litige n'est pas couverte par le réseau de la société Orange ;

- les cartes extraites du site internet de l'ARCEP, purement indicatives, concernent les réseaux 2G et 3G ;

- les cartes issues du site internet de la société Orange sont également indicatives et ne rendent pas compte de la situation technologique particulière de la zone d'implantation, tandis que les cartes produites à l'appui de la requête démontrent son absence de couverture par le réseau 5G ;

- la décision du 21 février 2024 s'analyse comme un retrait de la décision implicite de non-opposition à la déclaration préalable de travaux, complète, que la société Totem France avait déposée le 23 janvier 2024 ;

- si la décision du 21 février 2024 a été confiée à La Poste le même jour, elle n'a été délivrée que le 26 février suivant, sans anomalie de distribution, par conséquent une décision tacite de non-opposition à déclaration préalable de travaux est bien née le 23 février à minuit ;

- cette décision a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, faute pour la commune de Saint-Maur-des-Fossés d'avoir respecté la procédure contradictoire préalable prévue par l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il ressort des termes de l'article UB11 du plan local d'urbanisme intercommunal que ses règles ne s'appliquent pas aux équipements d'intérêt collectif et services publics, alors qu'il n'est pas démontré que la commune de Saint-Maur-des-Fossés appliquerait des règles spécifiques en la matière ;

- les exceptions au principe d'exclusion, posé par l'article UB 11, doivent être strictement interprétées, l'expression " règles spécifiques " impliquant la rédaction d'un corps de règles propres aux équipements d'intérêt collectif, ce qui n'est pas le cas des dispositions citées par la commune ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur de droit dès lors que les dispositions de l'article UB 11A Toitures 1 et 2 visent les accessoires du bâtiment à caractère technique et les édicules techniques, à l'exclusion des antennes-relais ;

- cet article ne pose pas de règle de distance mais une forme d'obligation d'invisibilité des antennes, qui sont ici masquées dans de faux arbustes, tandis que ces derniers n'entrent pas dans la définition des édicules techniques ;

- le projet est conforme aux dispositions de l'article UB 11 Antennes, qui posent une règle d'invisibilité des antennes de téléphonie mobile depuis l'espace public, dès lors qu'elles sont insérées dans un faux arbuste ;

- ce texte ne fixe pas davantage de règle de distance par rapport à l'acrotère, l'unique enjeu étant la question de la visibilité des antennes.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 juin 2024, la commune de Saint-Maur-des-Fossés, représentée par Me Landot, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge des sociétés requérantes une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable, faute pour les deux sociétés requérantes de justifier de la qualité à agir des personnes qui les représentent ;

- la condition tenant à l'urgence n'est pas remplie dès lors qu'il ressort du site internet de l'ARCEP que la zone concernée par le projet ne souffre d'aucune lacune en termes de couverture de réseau, et que de nombreuses antennes sont déjà implantées à proximité immédiate, notamment rattachées au réseau de la société Orange ;

- le site internet de la société Orange indique lui-même que la couverture de cette partie de territoire est très bonne ;

- la décision d'opposition a bien été prise avant la fin du délai d'instruction puisqu'elle a été expédiée le 21 février 2024 et que ce délai prenait fin le 23 février suivant, date à laquelle le pli aurait dû être reçu par la société Totem France ;

- si la réception effective de cette décision est intervenue le 26 février seulement, un tel délai d'acheminement est anormalement long et exclusivement imputable aux services de La Poste ; en conséquence, la décision d'opposition ne vaut pas retrait implicite d'une décision de non-opposition qui serait née à l'issue du délai d'instruction ;

- les dispositions de l'article UB 11 relatives aux toitures et aux antennes sont bien applicables en l'espèce puisque, d'une part, l'article UB 11 ainsi que le règlement du PLUI prévoient des dispositions spécifiques aux équipements d'intérêt collectif, et que d'autre part les petites constructions du projet entrent dans la définition des édicules techniques au sens de l'article UB 11 ;

- le projet méconnaît les dispositions de l'article UB 11 relatives aux antennes dès lors qu'il prévoit une implantation en bordure de toiture, et que la lecture du dossier ne permet pas de constater que les faux arbustes les dissimuleront totalement, alors que ces ouvrages seront visibles de trois rues ;

- il méconnaît également les dispositions de l'article UB 11 relatives aux toitures, selon lesquelles les ouvrages doivent être regroupés et intégrés à la toiture pour en annuler l'effet visuel ;

- le point 2 du même article n'est pas davantage respecté, les faux arbustes étant implantés en bordure de toiture, tandis que les fausses cheminées culminent à 3,50 mètres de hauteur et ne respectent pas la règle relative à une distance d'implantation égale à leur hauteur ;

- à titre infiniment subsidiaire, il n'appartient pas au juge des référés d'ordonner la délivrance d'un certificat de non-opposition à déclaration préalable.

Vu :

- la requête n° 2405058 enregistrée le 23 avril 2024, par laquelle les sociétés requérantes demandent l'annulation de la décision litigieuse ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des postes et des communications électroniques ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 4 juin 2024 à 10h00 en présence de Mme Rouillard, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort ;

- les observations de Me Gentilhomme, représentant les sociétés Totem France et Orange, qui soutient en outre que les réseaux actuels couvrent les communications effectuées en extérieur alors que les appels passés de l'intérieur se développent et nécessitent des réseaux plus puissants, que la décision en litige a été expédiée un mercredi tandis que le délai d'instruction expirait le vendredi soir, alors que selon le site de La Poste une notification demande un délai moyen de trois jours ouvrables, que les dispositions spécifiques du PLUI renvoient en réalité à tout un ensemble de dispositifs différents, que les installations du réseau Free déjà installées sur le toit se présentent dans la même configuration que leur projet, que les faux arbustes sont constitués d'un mât habillé en résine contre lequel l'antenne sera installée, et qu'une injonction à la délivrance d'un certificat de non-opposition conserve un caractère provisoire puisque le juge de fond va trancher la question de la légalité de la décision ;

- et les observations de Me Poiré, représentant la commune de Saint-Maur-des-Fossés, qui fait valoir en outre que les cartes produites par la requête sont dépourvues de date et de toute explication sur le contexte de leur définition, par conséquent elles ne peuvent pas constituer l'unique source de justification de l'urgence, alors que selon la société Orange elle-même, le territoire de la commune est couvert à plus de 99% pour les réseaux 3G, 4G et 5G, que l'expédition de la décision en litige a été effectuée en temps utile alors que le délai d'instruction de seulement un mois est particulièrement restreint, que les faux arbustes appellent une qualification juridique en petites constructions isolées en toiture au sens de l'article UB 11 du PLUI sur les édifices techniques, que bien que masquées le projet porte bien sur l'implantation d'antennes, alors qu'il n'est pas démontré que ces faux arbustes les masqueraient entièrement et que les antennes pourraient être visibles en transparence, sans que le dossier de déclaration préalable comporte la moindre description de ces faux arbustes.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

1. En raison de la nature même de l'action en référé, qui ne peut être intentée qu'en cas d'urgence et ne permet de prendre que des mesures présentant un caractère provisoire, la fin de non-recevoir opposée par la commune de Saint-Maur-des-Fossés, tirée de ce que la requête des sociétés Totem France et Orange est irrecevable faute de justifier de la qualité pour agir de leurs représentants, doit être écartée.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. La société Totem France a déposé le 23 janvier 2024 une déclaration préalable relative à l'implantation d'équipements de radiotéléphonie mobile sur un immeuble situé au 20 bis rue de la Ferme sur le territoire de la commune de Saint-Maur-des-Fossés. Par une décision du 21 février suivant, reçue le 26 février 2024 selon les termes non contestés de la requête, le maire de Saint-Maur-des-Fossés s'est opposé à ce projet. Les sociétés Totem France et Orange demandent la suspension des effets de cette décision.

En ce qui concerne l'urgence :

4. Eu égard à l'intérêt public qui s'attache à la couverture du territoire national par les réseaux de téléphonie mobile et aux intérêts propres de la société Orange, qui a pris des engagements vis-à-vis de l'État quant à la couverture du territoire par son réseau, et à la circonstance que, ainsi qu'en attestent les cartes détaillées de couverture du site produites par la requête, alors que les informations issues des cartes de l'ARCEP portent uniquement sur les réseaux 2G et 3G, le territoire de la commune de Saint-Maur-des-Fossés n'est que partiellement couvert par le réseau de téléphonie mobile de la société requérante, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

5. D'une part, aux termes de l'article L. 421-4 du code de l'urbanisme : " Un décret en Conseil d'État arrête la liste des constructions, aménagements, installations et travaux () qui, en raison de leurs dimensions, de leur nature ou de leur localisation, ne justifient pas l'exigence d'un permis et font l'objet d'une déclaration préalable ". Selon l'article R. 421-9 de ce code : " En dehors du périmètre des sites patrimoniaux remarquables, des abords des monuments historiques et des sites classés ou en instance de classement, les constructions nouvelles suivantes doivent être précédées d'une déclaration préalable, à l'exception des cas mentionnés à la sous-section 2 ci-dessus: () j) Les antennes-relais de radiotéléphonie mobile et leurs systèmes d'accroche, quelle que soit leur hauteur, et les locaux ou installations techniques nécessaires à leur fonctionnement dès lors que ces locaux ou installations techniques ont une surface de plancher et une emprise au sol supérieures à 5 m2 et inférieures ou égales à 20 m2 ". L'article L. 421-6 du même code dispose que : " Le permis de construire ou d'aménager ne peut être accordé que si les travaux projetés sont conformes aux dispositions législatives et réglementaires relatives à l'utilisation des sols, à l'implantation, la destination, la nature, l'architecture, les dimensions, l'assainissement des constructions et à l'aménagement de leurs abords et s'ils ne sont pas incompatibles avec une déclaration d'utilité publique ". Enfin, l'article L. 421-7 précise que " Lorsque les constructions, aménagements, installations et travaux font l'objet d'une déclaration préalable, l'autorité compétente doit s'opposer à leur exécution ou imposer des prescriptions lorsque les conditions prévues à l'article L. 421-6 ne sont pas réunies ".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'urbanisme : " L'autorité compétente se prononce par arrêté sur la demande de permis ou, en cas d'opposition ou de prescriptions, sur la déclaration préalable ". Selon l'article R. 424-1 du même code : " A défaut de notification d'une décision expresse dans le délai d'instruction (), le silence gardé par l'autorité compétente vaut, selon les cas : a) Décision de non-opposition à la déclaration préalable () ". L'article R. 423-23 de ce code dispose que " Le délai d'instruction de droit commun est de : a) Un mois pour les déclarations préalables () ". Enfin, l'article L. 424-5 du même code précise que : " La décision de non-opposition à une déclaration préalable ou le permis de construire ou d'aménager ou de démolir, tacite ou explicite, ne peuvent être retirés que s'ils sont illégaux et dans le délai de trois mois suivant la date de ces décisions ".

7. Il résulte de ces dispositions qu'une décision de non-opposition à déclaration préalable naît un mois après le dépôt de celle-ci, en l'absence de notification d'une décision expresse de l'administration ou d'une demande de pièces complémentaires. Ainsi, et au regard des définitions figurant dans le règlement du plan local d'urbanisme intercommunal, les moyens tirés du vice de procédure, faute d'avoir respecté le principe du contradictoire, et de la méconnaissance des dispositions des articles UB11 A Toitures et UB11 A Antennes sont de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté du 21 février 2024.

8. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction assorties d'une astreinte :

9. Il ne résulte pas de l'instruction que les dispositions en vigueur à la date de l'arrêté litigieux interdiraient que la demande des sociétés Totem France et Orange puisse être accueillie pour un motif que l'administration n'a pas relevé ou que, par suite d'un changement de circonstances, la situation de fait existant à la date de la présente ordonnance y ferait obstacle. Par conséquent, la suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint au maire de la commune de Saint-Maur-des-Fossés de prendre, à titre provisoire, une décision de non-opposition à la déclaration préalable, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais de justice :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des sociétés Totem France et Orange, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que la commune de Saint-Maur-des-Fossés demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Saint-Maur-des-Fossés une somme totale de 1 500 euros au titre des frais exposés par les sociétés Totem France et Orange et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision de la commune de Saint-Maur-des-Fossés du 21 février 2024 est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune de Saint-Maur-des-Fossés de prendre, à titre provisoire, une décision de non-opposition à la déclaration préalable, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : La commune de Saint-Maur-des-Fossés versera aux sociétés requérantes la somme totale de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par la commune de Saint-Maur-des-Fossés sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée aux sociétés Totem France et Orange ainsi qu'à la commune de Saint-Maur-des-Fossés.

La juge des référés,

C. LetortLa greffière,

C. Rouillard

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,