Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2406001

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2406001
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 mai 2024, complété les 4 et 5 juin 2024,

M. B A, représenté par Me De Sa-Pallix, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre la décision en date du 15 mars 2024 du préfet de Seine-et-Marne portant refus de renouvellement de carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de lui délivrer un récépissé de renouvellement de titre de séjour avec autorisation de travail ou une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans les sept jours suivant la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard sur le fondement des dispositions des articles L. 911-1 et L. 911-2 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat (préfet de Seine-et-Marne) la somme de 1 500 euros hors taxes sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il indique qu'il est un ressortissant turc, qui a été reconnu réfugié le 3 septembre 2011, qu'il a bénéficié d'une carte de résident valable jusqu'au 17 novembre 2021, qu'il a été convoqué à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 1er juin 2017 en vue de la fin de son statut de réfugié, qu'il a fait l'objet d'une demande d'extradition formulée par les autorités turques qui a été rejetée par un arrêt de la cour d'appel d'Athènes (Grèce) du

2 février 2018, que, par une décision du 26 juin 2019, il a été mis fin à son statut de réfugié, qu'il a sollicité en septembre 2021 le renouvellement de sa carte de résident, qu'il n'a pas été convoqué devant le commission du titre de séjour, et que, par une décision du 15 mars 2024, le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande de renouvellement de son titre de séjour.

Il soutient que la condition d'urgence est satisfaite car la décision en cause lui refuse le renouvellement de sa carte de résident, et sur le doute sérieux, que la décision est entachée d'une erreur de fait car il n'a pas été procédé à un examen complet de sa situation, ainsi que d'une erreur de droit car sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public, et d'une erreur manifeste d'appréciation et qu'elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales eu égard à la durée de sa présence en France, qu'elle est insuffisamment motivée et a été prise sans qu'il ait été entendu et sans être convoqué devant la commission du titre de séjour et qu'elle a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation régulière.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 juin 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Par un mémoire en réplique enregistré le 5 juin 2024, M. A, représenté par

Me De Sa-Pallix, conclut aux mêmes fins.

Vu :

- la décision contestée,

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Par une requête enregistrée le 15 avril 2024 sous le n° 2404796, M. A a demandé l'annulation de la décision attaquée.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Après avoir, au cours de l'audience du 5 juin 2024, tenue en présence de

Mme Dusautois, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les observations de

Me De Sa-Pallix, représentant M. A, absent, qui maintient que la décision en cause a été prise sans respect du principe du contradictoire car ni la décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides ni la note blanche ne lui ont été communiqués, que la commission d'expulsion avait déjà émis un avis défavorable en 2017 car il n'y avait aucun élément pour justifier cette expulsion, qui indique qu'il a demandé le renouvellement de sa carte de résident , qu'il a été reconnu handicapé et ne perçoit plus aucune ressource, que son état de santé est la résultante des sévices subis en Turquie, qu'il n'a jamais reçu la convocation de la commission du titre de séjour, que celle-ci était irrégulièrement constituée, que l'avis ne lui a pas été communiqué, qu'il est en France depuis 2013, qu'il a toujours la qualité de réfugié et est veuf sans enfant, que toutes les accusations portées contre lui ont été contestées, que la note banche n'est pas produite que le groupe dont le soutien lui est reproché est connu depuis longtemps et s'est même produit en France et qui rappelle qu'il a été expulsé en Grèce car les autorités turques avaient émis une notice Interpol contre lui et qu'il n'a jamais fait l'objet d'aucun acte judiciaire alors qu'il lui est reproché d'être un chef de groupe terroriste.

Le préfet de Seine-et-Marne, dûment convoqué, n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1 Par un arrêté du 15 mars 2024, le préfet de Seine-et-Marne a rejeté la demande de renouvellement de son titre de séjour demandée par M. A, ressortissant turc né le

21 novembre 1958 à Hankendi (Province d'Elazig). M A avait été reconnu réfugié par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du

18 novembre 2011. Il a été mis fin à son statut de réfugié par une décision de cette même autorité du 26 juin 2019 confirmée par une ordonnance du président désigné de la Cour nationale du droit d'asile du 3 janvier 2020, au motif de ses activités au sein du parti " Front Populaire de libération du Peuple ", organisation inscrite sur la liste des organisations terroristes de l'Union Européenne et des Etats-Unis d'Amérique. M A, qui avait été reconnu handicapé à un taux compris entre 50 et 80 % par une décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées de Seine-et-Marne du 14 février 2020, avait demandé au préfet de

Seine-et-Marne le renouvellement de sa carte de résident qui arrivait à échéance le 17 novembre 2021 et a été maintenu sous récépissés jusqu'au 28 mars 2023. Il s'était rendu en Grèce en 2017 et avait été incarcéré en application d'un mandat émis par les autorités turques, mais la cour d'appel d'Athènes avait refusé son extradition vers la Turquie par un arrêt du 2 février 2018. M. A a demandé l'annulation de la décision du 15 mars 2024 par une requête enregistrée le 17 mai 2024 et sollicite du juge des référés, par une requête du même jour, la suspension de son exécution.

Sur les conclusions sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2 Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

Sur l'urgence :

3 Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci.

4 En l'espèce, M. A, qui était titulaire d'une carte de résident en qualité de réfugié, en avait demandé le renouvellement. La condition d'urgence est donc satisfaite.

Sur le doute sérieux sur la légalité de la décision contestée :

5 Aux termes de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve de l'absence de menace grave pour l'ordre public, de l'établissement de la résidence habituelle de l'étranger en France et des articles L. 411-5 et

L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit ".

6 Aux termes de l'article L. 432-3 du même code : " () Le renouvellement de la carte de résident peut être refusé à tout étranger lorsque : 1° Sa présence constitue une menace grave pour l'ordre public ; 2° Il ne peut prouver qu'il a établi en France sa résidence habituelle dans les conditions prévues à l'article L. 433-3-1, sauf pour les détenteurs d'une carte de résident en application des articles L. 424-1 et L. 424-3 La condition prévue au 1° du présent article s'applique au renouvellement de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ".

7 Pour motiver le refus de renouvellement de la carte de résident de M. A, en France depuis 2011, le préfet de Seine-et-Marne relève, en se fondant en particulier sur les éléments pris en compte par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides pour lui retirer son statut de réfugié, qu'au regard de ses activités et de ses responsabilités au sein d'une entité reconnue internationalement comme menant des actions terroristes, sa présence en France était de nature à troubler l'ordre public et qu'en conséquence sa présence en France constituait une menace pour l'ordre public.

8 Toutefois, l'appréciation portée par les instances de l'asile n'exonèrent pas le préfet de son obligation d'examiner, sur la base des éléments en sa possession, si la présence de l'intéressé sur le territoire français constituait une menace grave pour l'ordre public au regard en particulier de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Or, en l'espèce, le préfet de Seine-et-Marne, dans la décision contestée, comme dans son mémoire en défense, ne fait état d'aucune condamnation par l'autorité judiciaire en France pour les faits retenus contre l'intéressé par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ni même d'aucun fait particulier ayant revêtu une qualification pénale, ainsi d'ailleurs que l'avait relevé la commission d'expulsion du département de Seine-et-Marne le

24 mai 2017.

9 Dans ces conditions, et en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que la décision en litige est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article

L. 432-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de nature à créer un doute sérieux sur sa légalité, dès lors qu'il n'établit pas que la présence sur le territoire français de l'intéressé, âgé de 63 ans à la date de la décision contestée, et reconnu handicapé, constituerait une " menace grave à l'ordre public " au sens de ce même article.

10 Par suite, les deux conditions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 15 mars 2024, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11 Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

12 La suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet de Seine-et-Marne remette à M. A une autorisation provisoire de séjour, portant autorisation de travail, qui devra être valable, et au besoin renouvelée sans discontinuité, jusqu'au prononcé du jugement de la requête en annulation formée le 17 mai 2024.

13 Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de procéder à cette remise dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard

Sur les frais irrépétibles :

14 Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat (préfet de Seine-et-Marne) la somme de 1 500 euros à verser à M. A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision en date du 15 mars 2024 par laquelle le préfet de

Seine-et-Marne a refusé de renouveler la carte de résident de M. A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de remettre en mains propres à M. A, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard passé ce délai de dix jours, une autorisation provisoire de séjour, portant autorisation de travail, qui devra être renouvelée sans discontinuité jusqu'au prononcé du jugement de la requête en annulation formée le 17 mai 2024.

Article 3 : L'Etat (préfet de Seine-et-Marne) versera une somme de 1 500 euros à M. A en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera communiquée au préfet de Seine-et-Marne.

Le juge des référés,La greffière,

C : M. AymardC : O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2406001