Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2406041
jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2406041 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 17 mai 2024, complété le 5 juin 2024, M. C B, représenté par Me Deleurme-Tanoury, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre les effets attachés à l'exécution de l'arrêté n° 2024-00860 pris par la préfète du Val-de-Marne le 18 mars 2024, notifié le 12 avril 2024, et portant retrait de son agrément pour l'exercice individuel de l'activité de mandataire judiciaire à la protection des majeurs et ce, en raison de ses multiples illégalités ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il indique qu'il a été agréé par un arrêté préfectoral du 22 février 2012 pour exercer à titre individuel l'activité de mandataire judiciaire à la protection des majeurs, pour l'ensemble des tribunaux d'instance dépendant du tribunal judiciaire de Créteil, qu'il a quatre collaborateurs, qu'il a fait l'objet d'une inspection de l'unité départementale du Val-de-Marne de la direction régionale et interdépartementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités qui a établi un rapport en juin 2023, qu'il y a répondu le 3 août 2023, qu'il a été convoqué le
11 janvier 2024 à une audition par l'unité départementale, qu'il lui a été remis un tableau comportant seize injonctions et quatre prescriptions auxquelles il a répondu dans les délais impartis, et que, par un courrier du 14 mars 2024, la préfète du Val-de-Marne lui a retiré son agrément.
Il soutient que la condition d'urgence est satisfaite car la décision en cause l'empêche d'exercer ses activités de mandataire judiciaire et met en péril son entreprise, puisqu'il doit encore assurer des charges, et sur le doute sérieux, que la décision a été prise par une personne ne disposant pas d'une délégation régulière, qu'elle a été prise en méconnaissance de la procédure contradictoire, sans attendre la fin des délais impartis pour répondre aux injonctions, que les reproches qui lui sont faits sont infondés en particulier sur les injonctions n° 2, 7, 12, 13 et 14.
Par un mémoire en défense enregistré le 4 juin 2024, la préfète du Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés, la condition d'urgence n'étant pas satisfaite dès lors que la décision contestée a d'ores-et-déjà produit tous ses effets.
Vu :
- la décision contestée,
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de l'action sociale et des familles ;
-le code de justice administrative.
Par une requête enregistrée le 17 mai 2024 sous le n° 2406019, M. B a demandé l'annulation de la décision attaquée.
La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Après avoir, au cours de l'audience du 5 juin 2024, tenue en présence de
Mme Dusautois, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu :
- les observations de Me Halpern, représentant M. B, présent, qui maintient que la condition d'urgence est satisfaite en raison du retrait de son agrément qui empêche son entreprise de fonctionner, que le motif d'une atteinte à la sécurité n'est pas fondée, que l'arrêté est disproportionné car dans le Val-de-Marne il n'y a pas de contrat départemental, que les juges ne lui ont jamais fait aucun reproche ;
- et les observations de Mme D, représentant la préfète du Val-de-Marne qui indique que la mesure en cause est intervenue après une inspection de trois ans, que l'intéressé a été accompagné pour qu'il modifie le fonctionnement de son entreprise, qu'il existait un faisceau d'indices consistant dans les signalements des magistrats et du parquet, que son propre comportement est à l'origine de sa suspension, en raison des manquements y compris lors de la mission d'inspection, qu'il n'a jamais pris en compte les recommandations, qu'il avait 106 majeures protégés sous tutelle à la fin de 2023 et la qualité de leur prise en charge était insuffisante, que les réponses qui ont été apportées étaient tardives ou incomplète, que les injonctions étaient toutes fondées mais que son activité comportait un risque pour les personnes protégées.
Considérant ce qui suit :
1 Par un arrêté du 18 mars 2024, la préfète du Val-de-Marne a retiré à M. B son agrément pour l'exercice individuel de l'activité de mandataire judiciaire à la protection des majeurs. Cette décision faisait suite à une inspection par l'unité départementale du Val-de-Marne de la direction régionale et interdépartementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités engagées à partir de novembre 2020 et conclue par une audition du 11 janvier 2024 destinée à faire le point sur les seize injonctions et quatre prescriptions préconisées dans un rapport d'inspection du 10 juillet 2023 auquel il n'avait pas été apporté de réponses. Cette décision était motivée par le défaut de mise en œuvre des injonctions n° 2 (clarification des tâches déléguées au collaborateurs), n° 7 (mise en conformité des inventaires avec signature des personnes protégées), n° 12 (sécurisation des échanges écrits ou oraux avec les majeurs protégés), n° 13 (élaboration d'une procédure de transfert plus précise et détaillée) et n° 14 (élaboration d'une procédure de suivi des plaintes). Il était plus précisément reproché à l'intéressé des manquements aux injonctions n° 12, sur un cas particulier, et 14. Le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Créteil a donné un avis favorable à ce retrait le
19 février 2024. Cette décision n'a été communiquée à l'intéressé que par une lettre du
11 avril 2024, la première, datée du 21 mars 2024, n'ayant pas été réceptionnée. Par une requête du 17 mai 2024, M. B a demandé au tribunal l'annulation de cette décision et sollicite du juge des référés, par une décision du même jour, la suspension de son exécution.
2 Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
3 Aux termes d'une part de l'article 496 du code civil : " Le tuteur représente la personne protégée dans les actes nécessaires à la gestion de son patrimoine. Il est tenu d'apporter, dans celle-ci, des soins prudents, diligents et avisés, dans le seul intérêt de la personne protégée. () ".
4 Aux termes d'autre part de l'article L. 471-6 du ocde de l'action civile et des familles : " Afin de garantir l'exercice effectif des droits et libertés de la personne protégée, notamment de prévenir tout risque de maltraitance, le mandataire judiciaire à la protection des majeurs remet personnellement à la personne protégée ou, dès lors que l'état de cette dernière ne lui permet pas d'en mesurer la portée, à un membre du conseil de famille s'il a été constitué ou, à défaut, à un parent, un allié ou une personne de son entourage dont il connaît l'existence, le cas échéant à la personne de confiance désignée au titre de l'article L. 311-5-1 : 1° Une notice d'information à laquelle est annexée une charte des droits de la personne protégée ; 2° Un document individuel de protection des majeurs qui vaut, le cas échéant, document individuel de prise en charge pour l'application du quatrième alinéa de l'article L. 311-4. Ce document définit les objectifs et la nature de la mesure de protection, dans le respect des principes déontologiques et éthiques, des recommandations de bonnes pratiques professionnelles et, le cas échéant, du projet de service. Il détaille la liste et la nature des prestations offertes ainsi que le montant prévisionnel des prélèvements opérés sur les ressources de la personne protégée. Le contenu minimal de ce document est fixé par décret. Une copie des documents mentionnés aux 1° et 2° du présent article est, dans tous les cas, adressée à la personne par tout moyen propre à en établir la date de réception ". Aux termes de l'article L. 471-7 du même code : " Afin de garantir l'exercice effectif des droits mentionnés aux articles L. 311-3 à L. 311-9, lorsque la personne chargée d'une mesure de protection juridique avec représentation relative à la personne à l'égard d'un usager d'un établissement mentionné à l'article L. 472-6 est un mandataire judiciaire à la protection des majeurs mentionné au même article : 1° Les documents mentionnés aux trois premiers alinéas de l'article L. 311-4 sont personnellement remis à la personne protégée ou, dès lors que l'état de cette dernière ne lui permet pas d'en mesurer la portée, à un membre du conseil de famille s'il a été constitué ou, à défaut, à un parent, un allié ou une personne de son entourage dont l'existence est connue ; 2° La participation directe de la personne à l'élaboration du document individuel de prise en charge mentionné à l'article
L. 311-4 est requise à moins que son état ne lui permette pas d'exprimer une volonté éclairée ;
3° La faculté mentionnée à l'article L. 311-5 est exercée directement par l'intéressé. Lorsque son état ne lui permet pas d'exprimer une volonté éclairée, elle est exercée par un membre du conseil de famille s'il a été constitué ou, à défaut, par un parent, un allié ou une personne de son entourage dont l'existence est connue ; 4° L'association des personnes protégées au fonctionnement du service ou de l'établissement leur est garantie par leur participation directe au conseil de la vie sociale prévu à l'article L. 311-6 ou, lorsque leur état ne le leur permet pas, par d'autres formes de participation prévues par le même article. () ". Aux termes de l'article L. 471-8 du même code : " Afin de garantir l'exercice effectif des droits mentionnés aux articles L. 311-3 à L. 311-9, lorsque le mandataire judiciaire à la protection des majeurs est un service mentionné au 14° du I de l'article L. 312-1 : 1° La notice d'information prévue au 1° de l'article L. 471-6 et le règlement de fonctionnement prévu à l'article L. 311-7 sont remis dans les conditions définies au 1° de l'article L. 471-7 ; 2° Le 3° de l'article L. 471-7 est applicable ;
3° Le document individuel de protection des majeurs prévu au 2° de l'article L. 471-6 est également remis à la personne ; 4° Les personnes protégées sont associées au fonctionnement de l'établissement ou du service par leur participation directe au conseil de la vie sociale prévu à l'article L. 311-6 ou, lorsque leur état ne le leur permet pas, par d'autres formes de participation prévues par le même article ".
5 Aux termes enfin de l'article L. 472-10 du même code : " Sans préjudice des dispositions des articles 416 et 417 du code civil, le représentant de l'Etat dans le département exerce un contrôle de l'activité des mandataires judiciaires à la protection des majeurs. Ce contrôle est effectué par les personnels mentionnés au II de l'article L. 313-13 dans les conditions prévues à l'article L. 313-13-1. En cas de violation par le mandataire judiciaire à la protection des majeurs des lois et règlements ou lorsque la santé, la sécurité ou le bien-être physique ou moral de la personne protégée est menacé ou compromis par les conditions d'exercice de la mesure de protection judiciaire, le représentant de l'Etat dans le département, après avoir entendu l'intéressé, lui adresse, d'office ou à la demande du procureur de la République, une injonction assortie d'un délai circonstancié qu'il fixe. Il en est de même lorsque l'indépendance du préposé d'un établissement mentionné au premier alinéa de l'article L. 472-6 dans l'exercice des mesures de protection qui lui sont confiées par le juge n'est pas effective. Les juges des tutelles du ressort en sont informés. S'il n'est pas satisfait à l'injonction dans le délai fixé, le représentant de l'Etat dans le département, sur avis conforme du procureur de la République ou à la demande de celui-ci, retire l'agrément prévu à l'article L. 472-1 ou annule les effets de la déclaration prévue à l'article L. 472-6. En cas d'urgence, l'agrément ou la déclaration peut être suspendu, sans injonction préalable et, au besoin, d'office, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Le procureur de la République et les juges des tutelles du premier ressort sont informés de la suspension, du retrait ou de l'annulation visés aux deux alinéas précédents ".
6 Il ressort des pièces du dossier que l'activité de M. B a fait l'objet d'une inspection qui s'est déroulée à compter de novembre 2020, qu'en juillet 2023 lui a été adressé un rapport d'inspection comprenant les seize injonctions et les quatre prescriptions, qu'il n'a produit aucune observation dans le délai qui lui était imparti à cette époque, l'envoi allégué d'éléments de réponse le 3 août 2023 n'étant pas démontré, qu'il n'a réellement produit ces éléments que le 9 janvier 2024 soit deux jours avant l'audition et postérieurement à la convocation pour celle-ci, qu'il est apparu à cette occasion qu'il n'avait répondu à aucune de ces injonctions, que les délais qui lui avaient été accordés en juillet 2023 n'ont donc pas été respectés par M. B ce qui a nécessité leur prolongation jusqu'au 25 janvier 2024, que l'intéressé a attendu le 24 janvier 2024 pour les communiquer, qu'il est apparu à cette occasion qu'il n'avait toujours pas répondu aux injonctions n° 7, 8, 12 et 13 et que les réponses apportées les 8 février et 7 mars 2024 étaient encore incomplètes pour ces injonctions ainsi que pour l'injonction n° 14 en partie.
7 En premier lieu, le signataire de l'arrêté contesté disposait d'une délégation régulière, et M. B a été mis à même de répondre à l'ensemble des observations qui lui ont été faites en application des dispositions de l'article L. 472-10 du code de l'action sociale et des familles, et qu'il a choisi d'y répondre tardivement et partiellement.
8 En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté contesté, en ce qu'il a estimé que M. B n'avait qu'incomplètement répondu à certaines des injonctions qui lui avaient été faites en juillet 2023, soit entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, tant en ce qui concerne l'injonction n° 2, portant sur la clarification des missions entre le mandataire et ses collaborateurs, ceux-ci disposant d'une autonomie dépassant celle autorisée par l'article 452 du code civil, l'injonction n° 7, portant sur l'actualisation des inventaires des biens des personnes protégées, où le requérant a admis des retards importants depuis 2020, l'injonction n° 12, portant sur la gestion des relations entre le mandataire et les personnes protégées, pour laquelle aucun document écrit n'a été retrouvé, l'injonction n° 13, portant sur la transmission des mesures de protection en cas de changement de mandataire, pour laquelle des réponses n'ont été apportées que le 11 avril 2024, soit postérieurement à la décision contestée, ou l'injonction n° 14, portant sur la mise en place de procédures de plainte des personnes protégées.
9 Dans ces conditions, et en l'état de l'instruction, aucun des moyens n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée, qui ne revêt aucun caractère disproportionné, eu égard aux manquements constatés, à leur nombre et à leur nature, et au manque de diligence de l'intéressé pour y apporter des réponses satisfaisantes et conformes à la loi, l'intéressé ayant été au surplus accompagné par l'administration pendant plus de trois ans pour y remédier.
10 Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. B ne pourra qu'être rejetée, dans l'ensemble de ses composantes.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B et au ministre du travail, de la santé et des solidarités.
Copie en sera communiquée à la préfète du Val-de-Marne.
Le juge des référés,La greffière,
A : M. AymardA : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2406041