Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2406092

mardi 28 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2406092
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 mai 2024, Mme C B demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne d'annuler la décision du 12 février 2024 par laquelle elle a été informée de l'engagement d'une procédure de suspension du revenu de solidarité active, ainsi que la décision du 28 mars 2024 ayant prononcé cette suspension ;

2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de lever toute opposition et de faire procéder au virement du montant de revenu de solidarité active de 516,59 euros restant dû, correspondant à la période d'avril 2024 et soustraite du montant versé le 6 mai 2024, dans le délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au directeur de la caisse d'allocations familiales de Seine-et-Marne de procéder au virement du montant de 516,59 euros restant dû, dans le délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de lever toute opposition auprès de la CAF 77 au virement de la totalité du revenu de solidarité active auquel elle a droit, correspondant au mois de mai 2024 et dont le versement est prévu le

5 juin prochain, dans le délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

5°) de mettre les entiers dépens à la charge de l'Etat.

Elle soutient que :

- la situation porte atteinte à sa liberté contractuelle et à sa liberté d'entreprendre, ainsi qu'à son droit d'accéder à des moyens convenables d'existence, consacrés par l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et le 10ème alinéa du Préambule de la Constitution de 1946 ;

- elle a justifié d'un motif légitime au sens de l'alinéa 2 de l'article L. 237-62 du code de l'action sociale et des familles ;

- l'article L. 262-35 du même code prévoit que le contrat d'engagement doit être librement débattu et énumérer les engagements réciproques des signataires, alors que le contrat présenté lors de la réunion du 19 octobre 2023 a été imposé pour signature sans avoir été débattu, et comportait simplement la mention " orientation APSIE " écrite par l'une des conseillères ;

- à défaut d'avoir été contactée par l'APSIE, elle n'a jamais bénéficié d'un entretien personnalisé avec un référent, en méconnaissance des articles L. 262-27 et L. 262-30 du code de l'action sociale et des familles ;

- le contrat du 19 octobre 2023 ne comporte aucun engagement réciproque ni plan d'action à mettre en œuvre, et ne comporte aucune information relative aux structures ITI COS et APSIE ;

- les courriers du 12 février et du 28 mars 2024 sont entachés d'un défaut de motivation, à défaut de caractériser le manquement aux obligations contractuelles ;

- on lui refuse la signature du nouveau contrat d'engagement prévu par le courrier du 28 mars 2024, sans répondre à ses demandes d'explication, alors que le président du conseil départemental est tenu de lui proposer un contrat d'engagement et que la suspension du revenu de solidarité active présente un caractère provisoire ;

- les services du conseil départemental de Seine-et-Marne l'ont empêchée de contacter la structure AAVE - ITI COS à défaut d'avoir répondu à ses demandes d'explication ;

- à l'inverse, une procédure de contrôle rétroactif a été engagée à son encontre, sur le fondement de l'article R. 262-83 du code de l'action sociale et des familles, avec un rendez-vous fixé au 11 juin 2024 alors que sa radiation automatique doit intervenir le 28 mai ;

- la procédure définie à l'article R. 262-83 du code de l'action sociale et des familles doit précéder une suspension du revenu de solidarité active ;

- le fait d'avoir fait valoir sa liberté contractuelle dans le cadre de la conclusion du contrat d'engagement a fortement déplu, entraînant la décision arbitraire d'engager une procédure de contrôle ;

- l'urgence de sa demande est caractérisée par les procédés arbitraires et coercitifs par lesquels le conseil départemental de Seine-et-Marne maintient sa position et l'empêche de signer un nouveau contrat d'engagement, alors que le revenu de solidarité active est son unique moyen de subsistance.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. D'une part, aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Selon l'article L. 522-3 du même code : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ".

2. D'autre part, aux termes de l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne résidant en France de manière stable et effective, dont le foyer dispose de ressources inférieures à un montant forfaitaire, a droit au revenu de solidarité active dans les conditions définies au présent chapitre ". Selon l'article L. 262-27 de ce code : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active a droit à un accompagnement social et professionnel adapté à ses besoins et organisé par un référent unique () ". L'article

L. 262-30 du même code dispose que " L'organisme vers lequel le bénéficiaire du revenu de solidarité active est orienté désigne le référent prévu à l'article L. 262-27 ". Aux termes de l'article L. 262-34 du même code : " Le bénéficiaire du revenu de solidarité active orienté vers l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 du code du travail élabore conjointement avec le référent désigné au sein de cette institution ou d'un autre organisme participant au service public de l'emploi le projet personnalisé d'accès à l'emploi mentionné à l'article

L. 5411-6-1 du même code ". Enfin, selon l'article L. 262-37 de ce code : " Sauf décision prise au regard de la situation particulière du bénéficiaire, le versement du revenu de solidarité active est suspendu, en tout ou partie, par le président du conseil départemental : () 2o Lorsque, sans motif légitime, les dispositions du projet personnalisé d'accès à l'emploi ou les stipulations de l'un des contrats mentionnés aux articles L. 262-35 et L. 262-36 ne sont pas respectées par le bénéficiaire () ".

3. Il résulte de ces dispositions que le président du conseil départemental est chargé d'orienter le bénéficiaire du revenu de solidarité active dans le cadre des démarches qui lui incombent en vertu de l'article L. 262-27 du code de l'action sociale et des familles. Afin de déterminer les engagements réciproques du département et du bénéficiaire en matière d'insertion, il conclut un contrat avec cette personne, sauf si elle est titulaire d'un revenu de remplacement au titre de l'indemnisation des travailleurs involontairement privés d'emploi ou est orientée vers Pôle emploi. Le président du conseil départemental est en droit de suspendre le versement du revenu de solidarité active lorsque le bénéficiaire, sans motif légitime, soit fait obstacle à l'établissement ou au renouvellement de ce contrat par son refus de s'engager à entreprendre les actions nécessaires à une meilleure insertion, soit ne respecte pas le contrat conclu.

4. Mme B, qui indique être bénéficiaire du revenu de solidarité active depuis octobre 2022, a signé un contrat d'engagement le 1er octobre 2023 pour une durée de six mois. Par deux lettres du 14 décembre 2023 puis du 12 février 2024, le département de

Seine-et-Marne a informé la requérante de l'engagement à son encontre d'une procédure de suspension du bénéfice du revenu de solidarité active, au motif qu'elle n'avait pas respecté les engagements liés à l'attribution du revenu de solidarité active. Le 12 mars 2024, l'équipe pluridisciplinaire territoriale de Nemours a émis un avis favorable à la suspension du bénéfice du revenu de solidarité active à l'encontre de Mme B. Par une décision du 28 mars 2024, le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a prononcé, à partir du 1er avril 2024, une suspension de 80% du revenu de solidarité active versé à la requérante pendant un mois, suivie, à défaut de la signature d'un nouveau contrat d'engagement, d'une suspension de 100% du même revenu pendant un nouveau délai d'un mois, pouvant aboutir à la radiation de la liste des bénéficiaires. Mme B demande qu'il soit enjoint au conseil départemental de Seine-et-Marne d'annuler cette décision et de la rétablir dans le bénéfice du revenu de solidarité active, et qu'il soit enjoint au directeur de la caisse d'allocations familiales de Seine-et-Marne de procéder à son versement.

5. Toutefois, d'une part, l'obligation pour le bénéficiaire du revenu de solidarité active de conclure un contrat d'engagement professionnel n'a ni pour objet ni pour effet de placer ce dernier dans une situation contractuelle vis-à-vis du département qui lui verse le revenu. Par conséquent, Mme B ne saurait se prévaloir de sa liberté contractuelle pour soutenir qu'en prononçant la suspension du bénéfice du revenu de solidarité active, le département de Seine-et-Marne aurait porté atteinte à une liberté fondamentale. De même, la requérante n'apporte aucune précision sur les circonstances dans lesquelles la suspension du bénéfice du revenu de solidarité active porterait atteinte à sa liberté d'entreprendre.

6. D'autre part, il résulte de l'instruction que le contrat signé par Mme B le 1er octobre 2023 comportait une définition claire des engagements pris par Mme A, référente unique désignée au sein du service " Itinéraire Tremplin Interactif " de la fondation COS de Nemours, d'accompagner la requérante dans son projet professionnel avec une orientation vers la société APSIE, spécialisée dans la formation de créateur(trice)s et dirigeant(e)s d'entreprises, tandis que Mme B s'engageait à réaliser les démarches mentionnées dans le contrat pour la création de son activité d'édition de contenus numériques littéraires et culturels, faire le point avec sa référente et ne pas rompre son parcours sans en avoir préalablement informé cette dernière. Si Mme B soutient n'avoir pas été en mesure de contacter la structure en charge de son suivi, elle ne produit aucun élément de nature à justifier des difficultés rencontrées dans ses tentatives de contact, ni des démarches qu'elle aurait effectuées afin d'informer les services du conseil départemental de Seine-et-Marne d'une telle indisponibilité. Enfin, Mme B ne soutient pas avoir signé un nouveau contrat d'engagement, comme elle y était invitée par le courrier du 28 mars 2024, et n'apporte aucune précision sur les circonstances dans lesquelles elle aurait rencontré l'équipe pluridisciplinaire le 14 mai dernier, ainsi que l'y invitait une lettre du conseil départemental du 3 mai 2024. Dans de telles conditions, Mme B ne caractérise pas l'atteinte grave et manifestement illégale qui aurait été portée par le département de Seine-et-Marne à une liberté fondamentale.

7. Il résulte de ce qui précède que la requête présentée par Mme B doit être rejetée sur le fondement de l'article L. 522-3 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête présentée par Mme B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B et au département de Seine-et-Marne.

Copie en sera adressée à caisse d'allocations familiales de Seine-et-Marne.

La juge des référés,

Signé : C. Letort

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,