Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2406204

vendredi 24 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2406204
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 mai 2024, M. I E et

Mme J A, représentés par Me Pieranti et Me Lonchampt, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 16 mai 2024 par laquelle l'équipe médicale et paramédicale du service de réanimation chirurgicale de l'hôpital Henri Mondor a prononcé l'arrêt des traitements thérapeutiques de Mme D E ;

2°) d'enjoindre à l'établissement hospitalier de poursuivre ou de mettre en œuvre les soins nécessaires au maintien en vie de Mme D E ;

3°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise, confiée à un médecin spécialiste en neurologie, ayant pour mission de :

* décrire l'état clinique actuel de Mme D E et son évolution depuis son hospitalisation ;

* se prononcer sur le caractère irréversible des lésions neurologiques de celle-ci, sur le pronostic clinique et sur la nécessité ou non du maintien de l'assistance respiratoire, de l'alimentation et de l'hydratation artificielle à titre définitif ;

* si la poursuite de cette assistance respiratoire s'avère nécessaire, préciser si des interventions complémentaires doivent être mises en œuvre, et dans l'affirmative, d'indiquer lesquelles ;

* donner au juge des référés toutes indications utiles, en l'état de la science, sur les perspectives d'évolution que Mme D E pourrait connaître ; et dire que l'expert devra procéder à l'examen de Mme D E, rencontrer l'équipe médicale et le personnel soignant en charge de cette dernière, prendre connaissance de l'ensemble de son dossier médical et qu'il pourra consulter tous documents, procéder à tous examens ou vérifications utiles et entendre toute personne compétente, et rendre son rapport dans le délai de quinze jours à compter de sa désignation ;

4°) de mettre les frais d'expertise à la charge de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris ;

5°) de suspendre l'exécution de la décision du 16 mai 2024 dans l'attente de la décision du juge des référés qui interviendra au vu des conclusions du rapport d'expertise ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- D E, âgée de 18 ans depuis le 13 avril 2024, a été hospitalisée le

27 mars 2024 au sein de l'hôpital Henri Mondor afin de subir une intervention de neurochirurgie, qui ne s'est pas bien déroulée ;

- le personnel médical a entrepris son réveil progressif autour du 15 avril par une réduction progressive des sédatifs, et a conclu deux semaines plus tard à l'absence de conscience de la patiente ;

- en conséquence, une décision collégiale a été prise de réaliser un arrêt des thérapeutiques, sous la forme d'une extubation terminale encadrée par des soins de confort, dont la gravité et le caractère irréversible caractérisent une situation d'urgence ;

- alors que le droit au respect de la vie est constitutif d'une liberté fondamentale, rien ne permet de déterminer que la décision du 16 mai 2024 a été prise au terme d'une procédure régulière ;

- cette décision a été prise de façon hâtive, alors qu'ils ont constaté des réactions de la part D qu'ils estiment conscientes ;

- à ce jour, ils ne sont pas en possession de l'entier dossier médical de leur fille ;

- des incertitudes demeurent sur les séquelles dont D est atteinte, sur son état clinique actuel, ses souffrances actuelles et à venir, son éventuelle autonomie respiratoire en cas d'arrêt de l'assistance mécanique et sur les perspectives d'évolution de sa situation, justifiant que soit prononcées une expertise ainsi que la suspension de l'exécution de la décision d'arrêt des soins.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2024 à 08 h 51, le directeur général de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la décision en litige a été prise dans le respect de la procédure définie par les textes, après la réalisation d'un grand nombre d'examens ayant permis d'évaluer la situation médicale de Mme E et d'établir un pronostic sûr ;

- les hématomes et les œdèmes cérébraux relevés au décours de l'opération du

28 mars ont donné lieu à la réalisation immédiate d'une dérivation ventriculaire externe et d'une craniectomie ayant permis de baisser la pression intracrânienne et l'évacuation de l'hématome, sans lesquels un décès serait intervenu ;

- malgré une prise en charge maximaliste, l'état de santé de Mme E s'est dégradé avec la survenance d'un accident vasculaire cérébral ischémique ainsi qu'un vasospasme sévère et une complication infectieuse pulmonaire rebelle à l'antibiothérapie ;

- la stabilisation des lésions neurologiques a permis de relever un état végétatif,

Mme E ne présentant aucun signe de conscience malgré une ouverture des yeux ;

- les examens cliniques neurologiques réalisés sont extrêmement péjoratifs et n'ont pas permis de relever une amélioration de l'état de la patiente ;

- M. E et Mme A ont été tenus informés de l'état de santé de leur fille dès le début et tout au long de sa prise en charge, avec en particulier des réunions intervenues le 29 avril, les 6, 9 et 14 mai ;

- les requérants ont accepté les mesures de limitation des thérapeutiques prises par l'équipe médicale, en revanche ils ont rapidement exprimé leur opposition à une décision d'arrêt des soins ;

- en conséquence de cette opposition, Mme E a été intubée lorsqu'un réflexe de toux a entraîné une auto-extubation le 14 mai, suivie d'une détresse respiratoire immédiate ;

- malgré le temps écoulé depuis l'arrêt des sédations pour favoriser une amélioration, les examens et des imageries réalisés depuis ont permis de constater le peu d'espoir d'un retour à un état de conscience ainsi qu'une dépendance absolue au respirateur ;

- l'équipe de soins, accompagnée de deux médecins experts extérieurs au service, s'est réunie le 14 mai et est arrivée à la conclusion que, au regard de l'évolution de l'état de santé de Mme E et de l'absence de projet thérapeutique envisageable, le maintien des thérapeutiques constituerait une obstination déraisonnable ;

- en conséquence, l'équipe de soins a décidé de procéder à une extubation avec le recours à des traitements de confort ;

- M. E a été informé de cette décision le même jour et a disposé d'un délai de 48 heures pour intégrer cette situation et en informer l'ensemble de sa famille ;

- une nouvelle rencontre est intervenue le 16 mai, en présence du directeur qualité de l'établissement, au cours de laquelle la famille a fait part de son ressenti sur la perception d'une conscience chez Mme E, et a maintenu son opposition à l'arrêt des thérapeutiques ;

- en conséquence, M. E et Mme A ont été informés des voies et délais de recours contre cette décision, et un délai de sept jours a été défini afin de leur permettre de réfléchir et de former un recours, le cas échéant ;

- Mme E est hospitalisée depuis près de cinquante jours, elle ne présente pas d'état de conscience avéré depuis l'arrêt des sédations, sans interaction avec les autres ni conscience d'elle-même ou de compréhension de ce qui lui est dit ;

- l'ensemble des examens effectués et des avis médicaux recueillis converge vers un pronostic péjoratif, avec des lésions irréversibles graves privant Mme E d'une vie de relation et d'une sortie de réanimation ;

- l'auto-extubation a révélé une dégradation de l'état de santé de la patiente, qui est ventilée, alimentée et hydratée artificiellement, tout en bénéficiant de soins palliatifs, alors qu'en l'état des connaissances médicales, aucun projet thérapeutique n'est envisageable ;

- Mme E n'a pas exprimé de directives relatives à sa fin de vie, elle ne dispose pas de personne de confiance et les membres de sa famille n'ont pas été en mesure de rapporter l'expression de sa volonté ;

- le patient a le droit de ne pas subir un traitement qui serait le résultat d'une obstination déraisonnable, dont la pratique est interdite par l'article 37 du code de déontologie médicale ;

- dans ces conditions, le recours à une expertise n'est ni raisonnable ni médicalement tenable, alors que la patiente a déjà fait l'objet de nombreuses expertises de médecins extérieurs au service.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a décidé que l'affaire, compte tenu de sa nature, doit être jugée par une formation composée de trois juges des référés, dans les conditions prévues au

3e alinéa de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 24 mai 2024 à 11 heures en présence de

Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de M. B ;

- les observations de Mes Lonchampt et Pieranti, représentant M. E, présent, ainsi que Mme A, absente, qui soutiennent en outre que, bien que l'intervention chirurgicale effectuée avait 98% de chances de succès, une rupture d'artère a eu lieu, qu'en l'absence de transmission du dossier médical à ce jour, ils découvrent la plupart des informations médicales avec le mémoire en défense, qu'ils sont décisionnaires au nom de leur fille, encore mineure au moment de l'opération, qu'ils ne comprennent pas le scepticisme de l'équipe médicale dans un contexte de perte de confiance fondée sur l'existence d'une possible erreur médicale à l'origine de la situation, que le devoir d'information pesant sur le centre hospitalier n'a pas été respecté dès lors que la plupart des termes utilisés sont trop techniques pour leur compréhension, circonstance justifiant la nécessité d'une transmission du dossier médical de leur fille afin de recueillir un avis médical tiers, que le recours à une expertise permettrait d'obtenir des conclusions objectives sur l'état de santé D, qui a cligné des yeux chaque fois que son oncle a frappé dans ses mains, circonstance dont le sens exact reste à ce jour non éclairci, et qu'ils ont disposé de moins de vingt-quatre heures à compter de l'annonce de la date de l'extubation pour former un recours ;

- et les observations de Mme F et du professeur G, représentant l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, dûment mandatés, qui font valoir en outre que la question en litige est de savoir si le dispositif légal entourant la fin de vie a été respecté, que la question de l'existence éventuelle d'une erreur médicale ne peut être envisagée qu'à l'occasion d'un recours indemnitaire mais n'a pas d'incidence sur l'objet du présent litige, que la communication du dossier médical est en cours de préparation dans le respect des règles définies par le code de la santé publique, que le cadre légal l'oblige à rechercher l'expression de la volonté du patient, qu'elle ne s'oppose jamais à la réalisation d'une expertise mais souligne qu'au cas d'espèce, de nombreux avis ont été émis par des médecins de spécialités différentes et que les résultats d'examens sont catastrophiques, révélant des lésions cérébrales définitives et irrémédiables, puisque les cellules cérébrales ne se régénèrent pas, qu'il s'agissait d'une intervention chirurgicale d'exception et que toutes les thérapeutiques médicales possibles ont été mises en place, que l'écoulement du temps permet de constater une évolution vers une dégradation, tandis que Mme E se trouve dans un état végétatif, que sa famille a été tenue régulièrement informée par des intervenants aux profils multiples ayant chacun décrit la situation dans des termes différents afin de faciliter sa compréhension, qu'il ressort des termes de la loi que les parents de la patiente ne sont pas décisionnaires, l'équipe médicale devant recueillir leur avis, et qu'à l'heure actuelle l'équipe de soins garantit le respect de la dignité de Mme E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'office du juge des référés statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Ces dispositions législatives confèrent au juge des référés, qui statue, en vertu de l'article L. 511-1 du même code par des mesures qui présentent un caractère provisoire le pouvoir de prendre, dans les délais les plus brefs et au regard de critères d'évidence, les mesures de sauvegarde nécessaires à la protection des libertés fondamentales. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsque aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte.

2. Toutefois, il appartient au juge des référés d'exercer ses pouvoirs de manière particulière lorsqu'il est saisi, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'une décision, prise par un médecin, dans le cadre défini par le code de la santé publique, et conduisant à arrêter ou à ne pas mettre en œuvre, au titre du refus de l'obstination déraisonnable, un traitement qui apparaît inutile ou disproportionné ou sans autre effet que le seul maintien artificiel de la vie, dans la mesure où l'exécution de cette décision porterait de manière irréversible une atteinte à la vie. Il doit alors prendre les mesures de sauvegarde nécessaires pour faire obstacle à son exécution lorsque cette décision pourrait ne pas relever des hypothèses prévues par la loi, en procédant à la conciliation des libertés fondamentales en cause, qui sont le droit au respect de la vie et le droit du patient de consentir à un traitement médical et de ne pas subir un traitement qui serait le résultat d'une obstination déraisonnable.

Sur le cadre juridique du litige :

3. Aux termes de l'article L. 1110-1 du code de la santé publique : " Le droit fondamental à la protection de la santé doit être mis en œuvre par tous moyens disponibles au bénéfice de toute personne. () ". L'article L. 1110-2 de ce code dispose que : " La personne malade a droit au respect de sa dignité ".

4. Aux termes de l'article L. 1110-5 du même code : " Toute personne a, compte tenu de son état de santé et de l'urgence des interventions que celui-ci requiert, le droit de recevoir, sur l'ensemble du territoire, les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées. Les actes de prévention, d'investigation ou de traitements et de soins ne doivent pas, en l'état des connaissances médicales, lui faire courir de risques disproportionnés par rapport au bénéfice escompté () ". Aux termes de l'article L. 1110-5-1 de ce code : " Les actes mentionnés à l'article L. 1110-5 ne doivent pas être mis en œuvre ou poursuivis lorsqu'ils résultent d'une obstination déraisonnable. Lorsqu'ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou lorsqu'ils n'ont d'autre effet que le seul maintien artificiel de la vie, ils peuvent être suspendus ou ne pas être entrepris, conformément à la volonté du patient et, si ce dernier est hors d'état d'exprimer sa volonté, à l'issue d'une procédure collégiale définie par voie réglementaire () ". Aux termes du quatrième alinéa de l'article L. 1110-5-2 du même code : " () Lorsque le patient ne peut pas exprimer sa volonté et, au titre du refus de l'obstination déraisonnable mentionnée à l'article L. 1110-5-2, dans le cas où le médecin arrête un traitement de maintien en vie, celui-ci applique une sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience maintenue jusqu'au décès, associée à une analgésie. () ". Aux termes du sixième alinéa de l'article L. 1111-4 du même code :

" () Lorsque la personne est hors d'état d'exprimer sa volonté, la limitation ou l'arrêt de traitement susceptible d'entraîner son décès ne peut être réalisé sans avoir respecté la procédure collégiale mentionnée à l'article L. 1110-5-1 et les directives anticipées ou, à défaut, sans que la personne de confiance prévue à l'article L. 1111-6 ou, à défaut la famille ou les proches, aient été consultés. La décision motivée de limitation ou d'arrêt de traitement est inscrite dans le dossier médical () ".

5. Aux termes de l'article R. 4127-37-2 de ce code : " I. - La décision de limitation ou d'arrêt de traitement respecte la volonté du patient antérieurement exprimée dans des directives anticipées. Lorsque le patient est hors d'état d'exprimer sa volonté, la décision de limiter ou d'arrêter les traitements dispensés, au titre du refus d'une obstination déraisonnable, ne peut être prise qu'à l'issue de la procédure collégiale prévue à l'article L. 1110-5-1 et dans le respect des directives anticipées et, en leur absence, après qu'a été recueilli auprès de la personne de confiance ou, à défaut, auprès de la famille ou de l'un des proches le témoignage de la volonté exprimée par le patient. / II. - Le médecin en charge du patient peut engager la procédure collégiale de sa propre initiative. () / La personne de confiance ou, à défaut, la famille ou l'un des proches est informé, dès qu'elle a été prise, de la décision de mettre en œuvre la procédure collégiale. / III. - La décision de limitation ou d'arrêt de traitement est prise par le médecin en charge du patient à l'issue de la procédure collégiale. Cette procédure collégiale prend la forme d'une concertation avec les membres présents de l'équipe de soins, si elle existe, et de l'avis motivé d'au moins un médecin, appelé en qualité de consultant. Il ne doit exister aucun lien de nature hiérarchique entre le médecin en charge du patient et le consultant. L'avis motivé d'un deuxième consultant est recueilli par ces médecins si l'un d'eux l'estime utile / Lorsque la décision de limitation ou d'arrêt de traitement concerne un mineur ou une personne faisant l'objet d'une mesure de protection juridique avec représentation relative à la personne, le médecin recueille en outre l'avis des titulaires de l'autorité parentale ou de la personne chargée de la mesure, selon les cas, hormis les situations où l'urgence rend impossible cette consultation. / IV. - La décision de limitation ou d'arrêt de traitement est motivée. La personne de confiance, ou, à défaut, la famille, ou l'un des proches du patient est informé de la nature et des motifs de la décision de limitation ou d'arrêt de traitement. La volonté de limitation ou d'arrêt de traitement exprimée dans les directives anticipées ou, à défaut, le témoignage de la personne de confiance, ou de la famille ou de l'un des proches de la volonté exprimée par le patient, les avis recueillis et les motifs de la décision sont inscrits dans le dossier du patient ".

6. Enfin, l'article R. 4127-42 du même code dispose que : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 1111-5, un médecin appelé à donner des soins à un mineur () doit s'efforcer de prévenir ses parents ou son représentant légal et d'obtenir leur consentement. Si le mineur est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision, son consentement doit également être recherché ".

7. Il résulte de l'ensemble des dispositions qui viennent d'être citées, ainsi que de l'interprétation que le Conseil constitutionnel en a donnée dans sa décision n° 2017-632 QPC du 2 juin 2017, qu'il appartient au médecin chargé d'un patient, lorsque celui-ci est hors d'état d'exprimer sa volonté, d'arrêter ou de ne pas mettre en œuvre, au titre du refus de l'obstination déraisonnable, les traitements qui apparaissent inutiles, disproportionnés ou sans autre effet que le seul maintien artificiel de la vie. En pareille hypothèse, le médecin ne peut prendre une telle décision qu'à l'issue d'une procédure collégiale, destinée à l'éclairer sur le respect des conditions légales et médicales d'un arrêt du traitement, et, sauf dans les cas mentionnés au troisième alinéa de l'article L. 1111-11 du code de la santé publique, dans le respect des directives anticipées du patient, ou, à défaut de telles directives, après consultation de la personne de confiance désignée par le patient ou, à défaut, de sa famille ou de ses proches, ainsi que, le cas échéant, de son ou ses tuteurs.

8. Pour l'application de ces mêmes dispositions, la ventilation mécanique ainsi que l'alimentation et l'hydratation artificielles sont au nombre des traitements susceptibles d'être arrêtés lorsque leur poursuite traduirait une obstination déraisonnable. Cependant, la seule circonstance qu'une personne soit dans un état irréversible d'inconscience ou, à plus forte raison, de perte d'autonomie la rendant tributaire d'un tel mode de suppléance des fonctions vitales ne saurait caractériser, par elle-même, une situation dans laquelle la poursuite de ce traitement apparaîtrait injustifiée au nom du refus de l'obstination déraisonnable.

9. Pour apprécier si les conditions d'un arrêt des traitements de suppléance des fonctions vitales sont réunies s'agissant d'un patient victime de lésions cérébrales graves, quelle qu'en soit l'origine, qui se trouve dans un état végétatif ou dans un état de conscience minimale le mettant hors d'état d'exprimer sa volonté et dont le maintien en vie dépend de ce mode d'alimentation et d'hydratation, le médecin chargé du patient doit se fonder sur un ensemble d'éléments, médicaux et non médicaux, dont le poids respectif ne peut être prédéterminé et dépend des circonstances particulières à chaque patient, le conduisant à appréhender chaque situation dans sa singularité. Les éléments médicaux doivent couvrir une période suffisamment longue, être analysés collégialement et porter notamment sur l'état actuel du patient, sur l'évolution de son état depuis la survenance de l'accident ou de la maladie, sur sa souffrance et sur le pronostic clinique.

10. Enfin, quand le patient hors d'état d'exprimer sa volonté est un mineur, il incombe au médecin, non seulement de rechercher, en consultant sa famille et ses proches et en tenant compte de l'âge du patient, si sa volonté a pu trouver à s'exprimer antérieurement, mais également, ainsi que le rappelle l'article R. 4127-42 du code de la santé publique, de s'efforcer, en y attachant une attention particulière, de parvenir à un accord sur la décision à prendre avec ses parents ou son représentant légal, titulaires, en vertu de l'article 371-1 du code civil, de l'autorité parentale. Dans l'hypothèse où le médecin n'est pas parvenu à un tel accord, il lui appartient, s'il estime que la poursuite du traitement traduirait une obstination déraisonnable, après avoir mis en œuvre la procédure collégiale, de prendre la décision de limitation ou d'arrêt de traitement.

Sur les circonstances du litige :

11. Mme E, née le 13 avril 2006, atteinte de drépanocytose, a subi deux anévrismes dans les hémisphères cérébraux ayant nécessité la pose d'un stent lors d'une intervention chirurgicale, effectuée le 28 mars 2024 au sein du service de neuroradiologie interventionnelle du centre hospitalier Henri Mondor. Au cours de cette intervention, la montée du stent a entraîné la perforation d'une branche artérielle, générant un hématome intracérébral ainsi qu'une inondation ventriculaire, pour le traitement desquels ont été pratiquées en urgence une dérivation ventriculaire externe et une craniectomie décompressive. Le lendemain, en présence d'une majoration de l'œdème et d'épisodes d'hypertension intracrânienne, l'équipe médicale a décidé de procéder à une nouvelle sédation, progressivement réduite à partir de la mi-avril, sans réveil de Mme E. Une première réunion a eu lieu le 16 mai entre l'équipe médicale du service de réanimation chirurgicale et les parents de la jeune patiente, au cours de laquelle ces derniers ont été informés que, en conséquence de la dégradation de son état de santé et de l'absence de perspective thérapeutique, le maintien des soins prodigués à leur fille était constitutive d'une obstination déraisonnable, et qu'en conséquence l'équipe avait décidé de procéder à une " extubation terminale " accompagnée de soins de confort. La mise en œuvre de cette décision a été retardée afin de permettre l'organisation d'une nouvelle réunion, le 22 mai, au cours de laquelle les requérants ont été informés de l'intention du centre hospitalier de procéder à l'arrêt des soins le 23 mai à 14 heures. M. E et Mme A demandent aux juges des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, qu'il soit enjoint à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris de suspendre l'exécution de cette décision et de poursuivre les soins nécessaires au maintien en vie de leur fille, ou à titre subsidiaire d'ordonner une expertise confiée à un médecin neurologue.

12. Si la majorité de Mme E est intervenue postérieurement à la date de réalisation de l'intervention chirurgicale, il ressort des éléments produits dans le cadre de l'instance que l'équipe médicale en charge du suivi de la patiente, cette dernière étant hors d'état d'exprimer sa volonté, a recherché l'avis de ses parents qui, bien que ne présentant pas de caractère décisionnel, n'en revêt pas moins en l'espèce une importance toute particulière, et s'est efforcé, comme les dispositions précitées de l'article R. 4127-42 du code de la santé publique l'y invite, à rechercher une position consensuelle avec eux. Si les différents avis médicaux, émis par plusieurs praticiens relevant de spécialités variées, concluent à l'absence de signes de conscience et font état d'un pronostic clinique extrêmement défavorable, laissant présager des séquelles neurologiques majeures, M. E et Mme A considèrent qu'un doute persiste sur le degré exact de conscience de leur fille, dès lors qu'à l'occasion d'une visite de son oncle, elle a cligné des yeux à chaque stimulation extérieure par ce dernier, circonstance pouvant laisser penser que ces mouvements présenteraient un caractère interactif avec son entourage. En conséquence, au regard de cette circonstance particulière et dès lors que la détresse respiratoire de Mme E lors d'une auto-extubation en date du 13 mai confirme le caractère irréversible des effets de la décision d'extubation prise par l'équipe médicale, il ne résulte pas des pièces du dossier qu'aurait été respecté un délai suffisamment long pour se prononcer de façon certaine sur l'état de conscience de la patiente et l'inefficacité des thérapeutiques mises en place. Dès lors, les résultats des examens réalisés ne permettent pas à ce jour de considérer que les soins prodigués à Mme E seraient constitutifs d'une obstination déraisonnable.

13. Eu égard aux divergences exprimées par les parties dans l'appréciation de l'état de conscience de Mme E, il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu, avant que les juges des référés statuent sur la requête, que soit ordonnée une expertise médicale, confiée à un collège d'experts afin que, après avoir examiné la patiente ainsi que les résultats des différents examens d'imagerie médicale déjà réalisés par le centre hospitalier, avoir rencontré l'équipe de soins et le personnel soignant en charge de Mme E, et si nécessaire, effectué des examens complémentaires, il se prononce, dans les meilleurs délais, sur l'état de santé actuel de la patiente et sur les perspectives d'évolution de ce dernier, en l'état actuel de la science.

14. Par suite, il y a également lieu, d'une part, de suspendre à titre conservatoire l'exécution de la décision du 16 mai 2024 de procéder à une extubation de Mme E, et d'autre part d'enjoindre à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris de maintenir les thérapeutiques actuelles, jusqu'à ce qu'une décision soit rendue au vu des conclusions du rapport d'expertise. Enfin, il convient de réserver les autres conclusions de la requête.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision d'arrêt des soins prodigués à Mme E en date du 16 mai 2024 est suspendue à titre conservatoire.

Article 2 : Il sera procédé à une expertise, diligentée de manière contradictoire, aux fins :

- de décrire l'état clinique actuel de Mme E, et en particulier de son niveau de conscience ;

- de se prononcer sur le caractère irréversible des lésions neurologiques de

Mme E et les perspectives d'évolution de l'état de santé de la patiente ;

- de donner aux juges des référés toute information utile à la solution du litige.

Article 3 : La présidente du tribunal désignera le collège d'experts et fixera le délai imparti pour qu'il rende son rapport. Ce collège d'experts devra procéder à l'examen de Mme E, rencontrer l'équipe médicale et le personnel soignant en charge de la patiente et prendre connaissance de l'ensemble de son dossier médical. Il pourra consulter tous documents, procéder à tous examens ou vérifications utiles et entendre toute personne compétente. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 4 : Il est enjoint à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris de maintenir les thérapeutiques actuelles jusqu'à ce qu'il soit statué sur les conclusions de la requête, au vu des conclusions de l'expertise mentionnée à l'article 2.

Article 5 : Les frais d'expertise ainsi que les conclusions de la requête présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. I E, à Mme J A, à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, et au collège d'experts mentionné à l'article 3.

Le juge des référés,Le juge des référés,La juge des référés,

Signé : M. B

Signé : N. H

Signé : C. C

La greffière,

Signé : O. Dusautois

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,