Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2406764
mardi 23 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2406764 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 3 juin 2024, M. A B, représenté par Me Siran, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision de cessation des conditions matérielles d'accueil dont elle a fait l'objet le 3 avril 2024 ;
3°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de lui rétablir rétroactivement le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans un délai de trois jours à compter du prononcé de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, subsidiairement, de le rétablir dans ses droits ou de réexaminer sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;
4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros à verser à Me Siran, au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, dans le cas où il serait définitivement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, ou à lui-même, au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative, dans le cas contraire.
Il soutient que :
-sa requête est recevable, dès lors que la décision en litige fait par ailleurs l'objet du recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article D. 744-37-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont la présentation n'est pas suspensive de l'exécution de cette décision, ainsi que d'une requête en annulation ;
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie, dès lors que : la décision en litige entraîne une rupture de son droit aux conditions matérielles d'accueil et porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit constitutionnel d'asile ; en outre, dépourvu d'hébergement, sans ressources et dépendant des aides sporadiques d'associations depuis la cessation des conditions matérielles d'accueil dont il bénéficiait, il n'est pas en mesure de subvenir à ses besoins les plus élémentaires tels que celui de se nourrir et celui de se vêtir correctement et se trouve ainsi dans une situation de dénuement matériel extrême alors qu'il présente un état de vulnérabilité lié aux violences qu'il a subies et à son parcours d'exil traumatique ;
-il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige pour les raisons suivantes :
*cette décision a été signée par une autorité incompétente ;
*elle est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que : en premier lieu, il n'a pas préalablement bénéficié, en méconnaissance des dispositions des articles L. 522-1 et L. 522-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'un entretien personnel d'évaluation de sa vulnérabilité par un agent de l'OFII ayant reçu une formation spécifique à cette fin ; en second lieu, la procédure contradictoire préalable prévue par les articles L. 551-16 et
R. 551-18 du même code n'a pas été respectée ;
*elle n'est pas motivée, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et est ainsi entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
*elle méconnaît les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors que, en premier lieu, il n'a pas été dûment informé des conséquences d'un abandon du lieu d'hébergement dans lequel il avait été admis, en deuxième lieu, il a quitté ce logement pour des motifs légitimes tenant à une infestation de punaises de lit et aux discriminations qu'il a subies du fait de ses opinions religieuses, en troisième lieu, il est prêt à accepter toute nouvelle orientation ou à réintégrer son lieu d'hébergement, en quatrième lieu, ses besoins particuliers en matière d'accueil et sa particulière vulnérabilité n'ont pas été pris en compte ;
*elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2024, l'OFII conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
-cette requête est irrecevable, dès lors que la décision en litige ne fait pas l'objet, par ailleurs, d'une requête en annulation ;
-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie ;
-aucun des moyens dont il est fait état n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.
Vu :
-la requête n° 2406760 tendant à l'annulation de la décision dont la suspension de l'exécution est demandée ;
-les autres pièces du dossier.
Vu :
-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
-la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
-le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.
Les parties ont été régulièrement informées de la date et de l'heure de l'audience publique.
Au cours de cette audience, tenue le 19 juin 2024 à 10h00 en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
-le rapport de M. Zanella ;
-et les observations de Me Siran, représentant M. B, présent, qui a conclu aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et ajouté ou précisé que : la fin de non-recevoir opposée par l'OFII manque en fait ; en ce qui concerne l'urgence : le requérant ne s'est pas placé lui-même dans la situation qu'il invoque à ce titre ; en ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige : en premier lieu, s'agissant du vice de procédure tiré du non-respect de la procédure contradictoire préalable prévue par les articles L. 551-16 et R. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il n'est pas établi, à défaut de production d'un accusé de réception, que la notification d'intention de cessation des conditions matérielles d'accueil produite en défense a bien été notifiée au requérant ; en deuxième lieu, s'agissant du moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 551-16 et de l'erreur manifeste d'appréciation : le requérant a prévenu oralement l'assistante sociale de son lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile de ce qu'il allait quitter ce logement pour les motifs indiqués dans les écritures ; il n'est pas établi qu'il ne l'aurait pas fait, ni qu'il aurait abandonné le lieu en cause ; même si le requérant ne peut prouver l'exactitude des motifs pour lesquelles il a quitté le lieu en cause, ses déclarations sur ce point ne sont pas sérieusement contestées et sont corroborées par le courriel du 13 mai 2024 figurant sous le n° 3 à l'inventaire des pièces jointes à la requête ; en dernier lieu, la demande implicite de substitution de motif présentée en défense par l'OFII ne peut être accueillie, dès lors que, d'une part, la circonstance que le requérant a été déclaré en fuite est postérieure à l'intervention de la décision en litige, d'autre part, le requérant ne pouvait être déclaré en fuite, faute d'avoir reçu des convocations comportant des dates de rendez-vous et d'avoir fait l'objet d'une décision de transfert.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".
2. M. B, qui est de nationalité afghane, a fait l'objet, le 3 avril 2024, d'une décision par laquelle la directrice territoriale de Melun de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a, en application de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mis fin totalement aux conditions matérielles d'accueil dont il bénéficiait alors, au motif qu'il avait quitté depuis plusieurs semaines le lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile dans lequel il avait été admis. Sa requête tend, à titre principal, à la suspension de l'exécution de cette décision sur le fondement des dispositions citées au point précédent.
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
4. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de justice administrative : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / [] 2° Il quitte le lieu d'hébergement dans lequel il a été admis en application de l'article L. 552-9 []. ".
5. Pour justifier de l'urgence qu'il y aurait à ordonner la suspension de l'exécution de la décision en litige, M. B fait valoir qu'il se trouve, du fait de cette décision, dans une situation de dénuement matériel extrême alors qu'il présente un état de vulnérabilité lié aux violences qu'il a subies et à son parcours d'exil traumatique. Toutefois, il résulte de l'instruction qu'alors qu'il a reconnu, le 17 novembre 2023, avoir été informé dans une langue qu'il comprend des conditions et modalités de refus ou de cessation des conditions matérielles d'accueil, y compris, donc, du cas de cessation des conditions matérielles d'accueil prévu au 2° de l'article L. 551-16, cité ci-dessus, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le requérant a quitté le lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile situé à Bussy-Saint-Georges dans lequel il avait été admis le 23 janvier 2024. Or, s'il soutient l'avoir fait parce que ce lieu était infesté de punaises de lit et parce qu'il y a par ailleurs subi des discriminations du fait de ses opinions religieuses, il n'établit pas la réalité des motifs qu'il invoque ainsi, qui sont contestés en défense, ni, partant, la légitimité de ces motifs, en se bornant, à cet égard, à se prévaloir d'un courriel adressé à l'OFII le 13 mai 2024 dans lequel un bénévole rapporte ses propres déclarations sur la présence de punaises de lit et n'évoque aucune discrimination religieuse. En outre, l'intéressé n'apporte aucun élément susceptible de démontrer qu'il aurait prévenu quiconque,
fût-ce oralement, de ce qu'il allait quitter le lieu d'hébergement en cause. Dans ces conditions, il s'est placé lui-même dans une situation dans laquelle les circonstances qu'il invoque ne peuvent être regardées comme étant de nature à caractériser l'urgence requise par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'admettre provisoirement l'intéressé à l'aide juridictionnelle, ni d'examiner la fin de non-recevoir opposée par l'OFII, que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles relatives aux frais liés au litige.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ainsi qu'à Me Siran.
Fait à Melun, le 23 juillet 2024.
Le juge des référés,La greffière,
Signé : P. ZanellaSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,