Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2407552
jeudi 11 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2407552 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 juin 2024, Mme C B doit être entendue comme demandant au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre la décision du 3 juin 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Créteil a rejeté sa demande d'autorisation d'instruction en famille de sa fille A ;
3°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Créteil de lui accorder de nouveau le bénéfice de l'instruction en famille, dans l'attente de la décision au fond ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle, à lui verser directement.
Elle soutient que :
- la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors qu'une scolarisation trop brutale et prématurée mettrait en danger l'équilibre psychologique de A ;
- la demande d'autorisation d'instruction dans la famille est fondée sur l'intérêt supérieur de A, qui se développe à son propre rythme, alors que son frère aîné est scolarisé en collège ordinaire ;
- les contrôles pédagogiques effectués au cours de l'année scolaire précédente ont démontré que sa scolarisation à domicile n'a entraîné aucun retard et qu'à l'inverse, elle a largement entamé le programme de CE1 ;
- une scolarisation en milieu scolaire ordinaire ne pourrait que nuire à sa fille dès lors qu'elle serait contrainte de suivre des enseignements qu'elle maîtrise déjà ;
- les textes réglementaires n'exigent pas formellement la démonstration d'une situation propre à l'enfant mais uniquement de fournir les documents visés à l'article
R. 131-11-5 du code de l'éducation ;
- la décision en litige est entachée d'un défaut de motivation en droit et en fait ;
- le projet pédagogique fourni précise que l'enseignement en famille de A sera basé sur la méthode Montessori, complétée par les programmes d'enseignement à distance Pazapa, alors que le rectorat n'explique pas en quoi l'école ordinaire lui serait davantage bénéfique ;
- A a soif de connaissances et d'apprentissages et ne supporte pas d'être ralentie, alors qu'elle risquerait de perdre cette envie d'apprendre dans une classe de plus de trente élèves ;
- sa fille aura en permanence des toilettes propres à sa disposition, alors que le manque d'hygiène à l'école présente des répercussions psychologiques sur les enfants ;
- l'éducation nationale peine à obtenir des résultats simplement moyens, ainsi que le démontre le classement PISA, tandis que les élèves français se disent peu soutenus par leurs enseignants et font état de préoccupations liées aux problèmes de discipline en classe.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2024, la rectrice de l'académie de Créteil conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- Mme B ne démontre pas l'urgence de sa demande, alors que depuis la loi du 24 août 2021, la scolarisation dans un établissement d'enseignement est le principe, de sorte que l'instruction obligatoire dans la famille ne constitue plus une composante de la liberté de l'enseignement, et ne peut être dispensée que par dérogation ;
- en conséquence, la scolarisation d'un enfant ne peut pas être regardée en elle-même comme caractérisant une situation d'urgence ;
- il ressort de l'article L. 131-5 du code de l'éducation dans sa version issue de la loi du 24 août 2021 que la famille sollicitant une autorisation d'instruction dans la famille doit justifier de la situation propre de l'enfant, alors que le projet éducatif de A est simplement fondé sur le fait qu'elle est une enfant curieuse, éveillée, dégourdie, volontaire, réservée et qu'elle n'aimerait pas perdre, qui sont des caractéristiques partagées par de nombreux enfants ;
- la demande d'autorisation présentée par Mme B ne fait aucun lien entre la situation de A et les choix d'apprentissage retenus ;
- la requête ne comporte aucun élément tangible de nature à démontrer que la scolarisation de A dans un établissement scolaire porterait atteinte à son intérêt supérieur.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'éducation ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 28 juin 2024 à 14h00 en présence de
Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de Mme Letort ;
- et les observations de Mme B, qui soutient en outre qu'elle instruit ses enfants à domicile depuis huit ans sans qu'aucun problème n'ait été relevé, que sa fille a terminé l'apprentissage du premier trimestre de classe de CE1 au cours de l'année de CP qui s'achève, et qu'elle a bien présenté un emploi du temps détaillé avec l'ensemble des matières du programme.
La rectrice de l'académie de Créteil n'était ni présente ni représentée.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. D'autre part, aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ". Selon l'article L. 131-5 du même code, dans sa rédaction issue de la loi
n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille (). L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : () ; 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille () ".
5. Mme B a présenté le 5 mars 2024 une demande d'autorisation d'instruction en famille de sa fille A, née le 24 février 2018, au titre de l'année scolaire
2024-2025. Cette demande a été rejetée le 25 avril suivant par la directrice académique des services départementaux de l'éducation nationale du Val-de-Marne, décision contre laquelle la requérante a formé un recours administratif préalable obligatoire en date du 4 mai 2024. Par une décision du 3 juin 2024, la rectrice de l'académie de Créteil a rejeté la demande d'autorisation d'instruction en famille présentée par la requérante. Mme B demande la suspension de l'exécution de cette décision.
6. Pour justifier de l'urgence à suspendre la décision litigieuse, la requérante soutient qu'une scolarisation trop brutale de A mettrait en danger l'équilibre psychologique de sa fille, que cette dernière se développe à son propre rythme, qu'elle maîtrise déjà le
premier trimestre du programme du cours élémentaire 1ère année, et que les textes n'exigent pas la démonstration d'une situation propre à l'enfant. Toutefois, l'obligation d'instruction dans un établissement d'enseignement ne peut pas être regardée comme portant atteinte à l'intérêt supérieur de A, alors qu'aucun élément ne vient étayer l'affirmation selon laquelle elle présenterait une nature trop brutale. De plus, alors qu'il appartient bien aux parents désireux d'instruire leur enfant en famille de caractériser une situation propre à ce dernier, le seul motif tiré du rythme de développement spécifique de A, qui a déjà entamé le programme de la classe supérieure, ne suffit pas à lui seul à caractériser une situation d'urgence justifiant que l'exécution de la décision en litige soit suspendue.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse, que la requête présentée par
Mme B doit être rejetée.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Créteil.
La juge des référés,La greffière,
Signé : C. LetortSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,