Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2407818

jeudi 25 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2407818
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 juin 2024, M. A B, représenté par Me Bahic, demande au juge des référés :

1°) de suspendre la décision implicite du 19 décembre 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé d'abroger l'arrêté d'expulsion pris à son encontre le 30 septembre 2013 ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer la demande d'abrogation de l'arrêté d'expulsion pris à son encontre le 30 septembre 2013, dans un délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ;

3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans l'attente du réexamen de la demande d'abrogation de l'arrêté d'expulsion et ce, dans un délai de sept jours à compter de la décision à intervenir ;

4°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

5°) de mettre à la charge de l'État (préfet du Val-d'Oise) une somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que :

- la condition est d'urgence est remplie dès lors que la décision le place dans une situation de précarité administrative et que son état de santé nécessite une prise en charge médicale qui ne peut se faire dans son pays d'origine ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de cette décision au motif qu'elle :

* est entachée d'un défaut de motivation ;

* viole la procédure prévue à l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* viole les dispositions de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de la menace à l'ordre public ;

* viole les dispositions du 5° de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de son état de santé ;

* viole les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 juillet 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 18 juin 2024 sous le numéro 2407565 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Guillemard, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga ;

- et les observations de Me Bahic, représentant M. B, non présent pour des raisons de santé, qui maintient ses conclusions aux fins de suspension.

Le préfet du Val-d'Oise n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 14h52.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (). " et selon l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ". Le premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code prévoit que : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

3. M. B est un ressortissant malien né le 16 août 1964 à Kayes (République du Mali), entré en France en 1980 selon ses déclarations. Par un arrêté du 30 septembre 2013, le préfet du Val-d'Oise a prononcé son expulsion du territoire français. M. B demande au tribunal de suspendre la décision implicite née le 19 décembre 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé d'abroger l'arrêté du 30 septembre 2013 prononçant son expulsion du territoire français.

En ce qui concerne la condition tenant à l'urgence :

4. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français porte, en principe, et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de l'exécution de cette décision sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

5. Il résulte de l'instruction que M. B ne bénéficie plus d'autorisations provisoires de séjour depuis la dernière obtenue en décembre 2017, la première ayant été obtenue en 2006. Cet arrêté place M. B dans une situation de précarité et l'empêche de mener une vie de famille normale. Ainsi, et alors même que la décision d'expulsion date de 2013, elle n'en demeure pas moins exécutoire en sorte que le requérant justifie de la condition d'urgence requise par l'article L. 521-1 du code de justice administrative pour demander la suspension du refus d'abrogation de son arrêté d'expulsion.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

6. De première part, aux termes de l'article L. 632-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision d'abrogation peut à tout moment être abrogée ".

7. De deuxième part, selon l'article L. 632-6 du même code : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 632-3 et L. 632-4, les motifs de la décision d'expulsion donnent lieu à un réexamen tous les cinq ans à compter de sa date d'édiction. L'autorité compétente tient compte de l'évolution de la menace pour l'ordre public que constitue la présence de l'intéressé en France, des changements intervenus dans sa situation personnelle et familiale et des garanties de réinsertion professionnelle ou sociale qu'il présente, en vue de prononcer éventuellement l'abrogation de cette décision. L'étranger peut présenter des observations écrites. / À défaut de notification à l'intéressé d'une décision explicite d'abrogation dans un délai de deux mois, ce réexamen est réputé avoir conduit à une décision implicite de ne pas abroger. Cette décision est susceptible de recours. Le réexamen ne donne pas lieu à consultation de la commission mentionnée à l'article L. 632-1 ".

8. De troisième part, aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Si le préfet du Val-d'Oise soutient dans ses écritures que la décision contestée a été signée par le directeur des migrations et de l'intégration sous-entendant ainsi qu'une décision expresse a été rendue, il est constant qu'il ne la produit pas au débat en sorte que le présent recours est fondé sur un refus implicite qui n'est pas motivé malgré la demande explicite de communication des motifs. Par ailleurs, il ressort encore des pièces du dossier, et notamment du jugement définitif du tribunal administratif de Paris produit à l'appui de son recours, que M. B est père d'une ressortissante française, née en 2001 âgée de 23 ans, à l'entretien duquel il a contribué pendant sa minorité et qu'il continue d'aider. Ses trois frères sont de nationalité française et sa sœur titulaire d'une carte de résident, le lien de filiation étant établi. Par ailleurs, il justifie sa présence en France depuis 1999 où il travaille régulièrement. En outre, il ressort toujours des pièces du dossier que l'intéressé souffre d'une lésion significative coronaire de l'artère circonflexe avec implantation d'un stent actif nécessitant une observance thérapeutique rigoureuse et d'un suivi cardiologique régulier. De plus, si M. B, qui justifie d'une adresse stable et certaine, a fait l'objet de deux condamnations en 2005 pour des faits datant de 2002 ainsi que d'une condamnation en 2011 par la cour d'appel de Paris pour des faits d'agression sexuelle réputés être survenus en août 2006, les faits pour lesquels il a été condamné sont anciens et les peines ont été exécutées, et il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'il a été condamné postérieurement. En outre, si le préfet du Val-d'Oise se fonde sur les mises en causes révélées par la consultation du traitement des antécédents judiciaires pour estimer que M. B constitue une menace réelle, actuelle et grave pour l'ordre public, en considérant qu'il avait " commis de multiples infractions " (conduite sans permis et sans assurance, altération frauduleuse de la vérité dans un écrit, faux dans un document administratif commis de manière habituelle, aide à l'entrée et au séjour irrégulier en France en bande organisée), il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que ces faits établiraient, par leur nature même, que ce type d'infraction commises par M. B ferait courir une menace pour l'ordre public et pour la sécurité des personnes. Ainsi, compte tenu de l'ensemble de ce qui vient d'être dit et à défaut de tout élément permettant d'établir que le requérant constitue encore aujourd'hui une menace pour l'ordre public, les moyens tirés d'une inexacte application des dispositions précitées de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que des stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales paraissent propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée du 19 décembre 2023 de refus d'abrogation de l'arrêté d'expulsion en date du 30 septembre 2013.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. () ".

11. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Val-d'Oise, seul compétent pour statuer sur la demande d'abrogation de l'arrêté d'expulsion qu'il a pris quel que soit le département de résidence du requérant, procède au réexamen de la situation de M. B dans un délai de trois mois et lui délivre une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de huit jours, à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

12. M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle par la présente ordonnance. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Bahic au titre des honoraires et frais que le requérant aurait exposés s'il n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle. Dans l'hypothèse où la demande d'aide juridictionnelle serait rejetée, cette somme sera versée directement à M. B.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 19 décembre 2023 par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé d'abroger l'arrêté du 30 septembre 2013 portant expulsion du territoire français de M. B est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de réexaminer la situation de M. B dans un délai de trois mois et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de huit jours, à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 500 euros à Me Bahic, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans l'hypothèse où la demande d'aide juridictionnelle serait rejetée, cette somme sera versée directement à M. B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Bahic.

Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.

Le juge des référés,

M. Girard-RatrenaharimangaLa greffière,

V. Guillemard

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,