Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2407825
mardi 16 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2407825 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | PERE |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 juin 2024, Madame A C, représentée par Me Père, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, après l'avoir admis à l'aide juridictionnelle provisoire :
1°) de suspendre la décision de cessation des conditions matérielles d'accueil prise par l'Office français de l'immigration et de l'intégration à son encontre le 23 mai 2024 ;
2°) d'enjoindre au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de lui rétablir le bénéfice des conditions matérielle d'accueil dans l'attente du jugement au fond, et ce dans un délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de condamner l'Office français de l'immigration et de l'intégration à payer à son conseil la somme de 1500 euros par application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, celle-ci renonçant dans ce cas à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle indique que, de nationalité érythréenne, elle est entrée en France en 2023 pour y solliciter l'asile, que sa fille, née le 30 août 2023 en France est également demandeur d'asile, qu'elle a été orientée vers le centre d'accueil de l'Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) et que, par une décision du 8 juin 2024, il a été mis fin à ses conditions matérielles d'accueil.
Elle soutient que la condition d'urgence est satisfaite car elle est isolée avec un enfant en bas âge et, sur le doute sérieux, que la décision en cause a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation régulière, qu'elle est insuffisamment motivée, qu'elle a été prise sans procédure contradictoire, que sa vulnérabilité n'a pas été prise en compte, et qu'elle est entachée d'une erreur de fait car elle n'a reçu aucune convocation à se rendre en préfecture dans le cadre de sa demande d'asile et qu'elle est aussi entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 juillet 2024, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu
- la décision contestée,
- les autres pièces du dossier.
Vu
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 modifié pris pour son application ;
- le code de justice administrative.
Par une requête enregistrée le 27 juin 2024 sous le numéro 2407844, Madame C a demandé l'annulation de la décision du 23 mai 2024.
La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Après avoir, au cours de l'audience du 10 juillet 2024, tenue en présence de Madame Nodin, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les observations de Me Père, représentant Madame C, requérante, absente, qui rappelle qu'elle a une petite fille de dix mois, qu'elle a été convoquée devant l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, que la procédure contradictoire n'a pas été respectée et que sa situation personnelle n'a pas été prise en compte et qui indique qu'elle est toujours hébergée.
Le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dûment convoqué, n'était ni présent ni représenté.
Par une décision du 10 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été reportée au 11 juillet 2024 à 17 heures.
Madame A C, représentée par Me Père a présenté une note en délibéré le 11 juillet 2024.
Considérant ce qui suit :
1 Madame A C, ressortissante djiboutienne née le 25 septembre 1994 à Dikhil, a déposé une demande d'asile le 16 juin 2023 en préfecture du Val-de-Marne. Elle en a présenté une seconde le 30 octobre 2023 au nom de sa fille, née le 30 août 2023 en France. Elle est hébergée avec son enfant au centre d'accueil des demandeurs d'asile de l'Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) et a été convoquée le 18 avril 2024 devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides pour y être entendue. Par une décision du 23 mai 2024, la directrice territoriale de Créteil de l'Office français de l'immigration et de l'intégration lui a notifié la cessation du bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile au motif qu'elle n'aurait pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile en s'abstenant de se rendre aux entretiens personnels concernant sa procédure d'asile. Par une requête enregistrée le 27 juin 2024, elle a demandé au tribunal l'annulation de cette décision et sollicite du juge des référés, par une requête du même jour, la suspension de son exécution.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2 Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3 Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre la requérante, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur la demande présentée sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4 Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : "Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision".
Sur l'urgence
5 Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
6 En l'espèce, Madame C est une jeune femme seule isolée avec un enfant en bas âge qui ne dispose d'aucune ressource. Dès lors, la décision du 23 mai 2024 portant cessation du bénéfice des conditions matérielles d'accueil porte une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation de la requérante, caractérisant l'urgence de sa requête présentée sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
Sur le doute sérieux sur la légalité de la décision en litige
7 Aux termes de l'article L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines ". Aux termes de l'article L. 551-16 du même code : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : () 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; () Un décret en Conseil d'Etat prévoit les sanctions applicables en cas de comportement violent ou de manquement grave au règlement du lieu d'hébergement. La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. Lorsque la décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil a été prise en application des 1°, 2° ou 3° du présent article et que les raisons ayant conduit à cette décision ont cessé, le demandeur peut solliciter de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le rétablissement des conditions matérielles d'accueil. L'office statue sur la demande en prenant notamment en compte la vulnérabilité du demandeur ainsi que, le cas échéant, les raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acception initiale des conditions matérielles d'accueil ".
8 Pour interrompre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil de la requérante, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a retenu qu'elle n'avait pas répondu à deux convocations de ses services territoriaux, en vue du renouvellement de sa carte d'allocation pour demandeur d'asile les 11 et 25 avril 2024. Or, l'Office n'établit pas avoir notifié les convocations en cause à l'intéressée, les documents présentés ne comportant aucune adresse. Par ailleurs, et en tout état de cause, il ne résulte pas des dispositions citées ci-dessus que l'Office puisse être considéré comme faisant partie des " autorités chargées de l'asile " au sens de ces dispositions, dans la mesure où il n'est responsable que de la gestion des droits sociaux et économiques des demandeurs d'asile et non de l'examen de leurs demandes. Au surplus, il est constant que la requérante s'est présentée devant l'officier de protection le 18 avril 2024 pour l'entretien nécessaire à l'examen de sa demande d'asile et de celle de sa fille.
9 Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision en litige méconnait les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision du 23 mai 2025.
10 Dès lors, celle-ci ne pourra qu'être suspendue, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.
Sur les conclusions à fin d'injonction assorties d'une astreinte :
11 Eu égard à ce qui précède, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration rétablisse, à titre provisoire, et dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, les conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile à Madame C.
Sur les frais irrépétibles :
12 Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".
13 Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, partielle ou totale, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'État. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'État. Si, à l'issue du délai de douze mois à compter du jour où la décision est passée en force de chose jugée, l'avocat n'a pas demandé le versement de tout ou partie de la part contributive de l'État, il est réputé avoir renoncé à celle-ci () ".
14 Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros qui sera versée à Me Père, conseil de Madame C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas attribuée à l'intéressée, cette somme lui sera versée directement.
O R D O N N E :
Article 1er : Madame C est admise à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision en date du 23 mai 2024 par laquelle la directrice territoriale de Créteil a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile de Madame A C est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir, à titre provisoire, et dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, les conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile au profit de Madame C.
Article 4 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera une somme de 1 500 euros à Me Père, conseil de Madame C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celle-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas attribuée à l'intéressé, cette somme lui sera versée directement.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Madame A C, à Me Père et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Fait à Melun le 16 juillet 2024.
Le juge des référés,La greffière,
Signé : M. B : M. NODIN
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2407825