Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2407888
mercredi 17 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2407888 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 juin 2024, et des pièces, enregistrées le 17 juillet 2024, M. A B, retenu au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n°2 et représenté par Me Nguiyan, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 26 juin 2024 par lequel la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;
2°) d'ordonner à l'administration la production de son entier dossier.
M. B soutient que :
- les décisions litigieuses sont entachées d'incompétence ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux et particulier ;
- elles sont entachées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle ;
- elles sont entachées d'une erreur de droit ;
- elles ont été prises en méconnaissance de l'article 41-2 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée à la préfète de l'Essonne, représentée par le cabinet Actis Avocats, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces, enregistrées les 1er, 16 et 17 juillet 2024.
Le centre de rétention administrative du Mesnil Amelot n°2 a communiqué des pièces enregistrées le 16 juillet 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Luneau, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R.777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Luneau,
- les observations de Me Nguiyan, représentant M. B également présent et assisté de Mme C, interprète assermenté en langue anglaise, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens, à l'exception du moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 41-2 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qu'il abandonne expressément, qui soutient que l'arrêté litigieux est entaché d'une erreur de fait et d'un défaut de base légale dès lors que c'est l'ex-compagne de M. B et non lui qui a commis des violences avec arme par destination, en l'occurrence en faisant usage d'une bombe lacrymogène sur sa personne, et que l'arrêté contesté a été pris sans que la commission du titre de séjour n'ait été consultée alors qu'il justifie de dix ans de séjour en France et il demande au tribunal de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
- et les observations de Me Kerkeni, représentant la préfète de l'Essonne, absente, qui conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n'étant fondé.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 15 heures 48.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant guyanais né le 19 juin 1968 à Georgetown (Guyana), a fait l'objet le 26 juin 2024 d'un arrêté par lequel la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans. Il a, d'autre part, fait l'objet le même jour d'un arrêté par lequel la même autorité l'a placé en rétention administrative. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler le premier arrêté du 26 juin 2024.
Sur la communication du dossier administratif du requérant :
2. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ". L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. B détenu par l'administration.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions en litige :
3. En premier lieu, l'arrêté du 26 juin 2024 a été signé par Mme D E, chef du bureau de l'éloignement du territoire, qui bénéficie par un arrêté n° 2024-PREF-DCPPAT-BCS-143 de la préfète de l'Essonne du 2 avril 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs n° 91-2024-076, d'une délégation à cet effet. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.
4. En deuxième lieu, l'arrêté litigieux vise les textes dont il fait application et mentionne les éléments propres à la situation personnelle, familiale et administrative de l'intéressé ainsi que le fait qu'il se soit maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour et que son comportement constitue un trouble pour l'ordre public. L'arrêté indique qu'il n'entre dans aucune catégorie lui permettant d'obtenir de plein droit un titre de séjour, qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisante et qu'il s'est précédemment soustrait à une mesure de reconduite à la frontière, que les mesures prises ne contreviennent pas aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'enfin aucune circonstance humanitaire particulière ne s'oppose à l'édiction d'une interdiction de retour. Dans ces conditions, les décisions portant obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office et prononçant une interdiction du territoire français d'une durée de trois ans sont suffisamment motivées au sens des dispositions des articles L. 613-1 et L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l'Essonne n'a pas procédé, compte tenu des informations en sa possession à la date de sa décision, à un examen particulier de la situation de M. B avant l'édiction de ses décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office et prononçant une interdiction du territoire français d'une durée de trois ans à son encontre.
6. En quatrième lieu et dernier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. / () ".
7. L'arrêté contesté n'a pas été pris à la suite d'une demande d'admission au séjour formée par l'intéressé sur le fondement des dispositions précitées auprès de la préfète de l'Essonne, mais à la suite d'une constatation que celui-ci ne disposait pas du droit de se maintenir sur le territoire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que l'arrêté attaqué aurait été pris sans consultation de la commission du titre de séjour ne pourra qu'être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / () ; / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / (). ".
9. Il ressort de la motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français que la préfète de l'Essonne a fondé sa décision sur le 2°, 3° et 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, nonobstant l'absence de leur mention expresse dans les visas de la décision attaquée.
10. Si M. B soutient à l'audience que la décision est entachée d'une erreur de fait et d'un défaut de base légale au motif qu'elle précise qu'il a été interpellé par les services de police pour violences sur ex-conjoint avec arme par destination alors que c'est son ex-compagne qui est l'auteur de ces faits commis sur sa personne, il reconnaît toutefois à l'audience d'une part, que son titre de séjour avait expiré et que son renouvellement avait été refusé par la préfecture de l'Essonne et, d'autre part, avoir fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 11 décembre 2020, qu'il n'a jamais exécutée et qu'il s'est donc maintenu irrégulièrement sur le territoire français. Ainsi, le requérant ne conteste pas que les dispositions du 2° et 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lui soient applicables. Dans ces conditions, alors que les dispositions du 2° et 3° de l'article L. 611-1 suffisent à elles seules pour légalement fonder la décision contestée, les moyens tirés du défaut de base légale et de l'erreur de fait doivent être écartés.
11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
12. M. B soutient qu'il est entré en France il y a dix ans, qu'il vit en concubinage depuis son arrivée en France avec sa compagne, titulaire d'une carte de résident, et leur fille de nationalité française, âgée de vingt-trois ans et qui est en situation de handicap, qu'il travaille en France depuis 2015 et qu'il a été titulaire d'un titre de séjour pendant un an en 2018 qu'il a cherché à renouveler et qu'il a obtenu un rendez-vous à la préfecture de l'Essonne au mois de juin dernier. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que si l'intéressé a déposé une demande d'admission exceptionnelle au séjour en date du 9 novembre 2022, il ne justifie pas d'un rendez-vous récent auprès des services préfectoraux. D'autre part, il ressort de son audition du 25 juin 2024 par les services de police qu'il vit séparé de sa compagne depuis le 11 juin dernier suite à des faits de violences conjugales commises sur cette dernière et pour lesquels elle s'est vue délivrer une interruption temporaire de travail de deux jours. En outre, il n'établit pas la filiation avec sa fille alors même qu'il ressort de l'audition de son ex-compagne du 10 juin dernier qu'il n'en serait pas le père. Les circonstances que M. B ait produit des fiches de paie permettant d'établir qu'il travaille depuis le mois d'avril 2016 au sein de la société Bernard Baumont nettoyage ne sont pas suffisantes pour considérer qu'il ne pouvait pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Par ailleurs, si le requérant justifie séjourner en France depuis l'année 2016, il ne peut être regardé comme dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de quarante-six ans. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Essonne aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels la décision critiquée a été prise et méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
13. En troisième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point précédent, M. B n'est pas fondé à soutenir que la préfète de l'Essonne aurait entaché la décision attaquée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 26 juin 2024 par lequel la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Il y a donc lieu de rejeter ses conclusions aux fins d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions qu'il a présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Essonne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.
La magistrate désignéeLa greffière
F. LUNEAU MD. ADELON
N°2407888